Chers Papès, Chers Amis de la 139ème promotion,

Sans doute vous souvenez-vous d’Auguste Fontaine, un élève pas comme les autres.

Auguste n’avait pas particulièrement apprécié les séances de bizutage, les « police open the door » dans le bâtiment neuf, les soirées « téquila frappée et rhum à gogo »

Auguste avait intégré notre école à force de travail, sans passer par les classes prépa. En arrivant à l’école, il pensait arriver dans le sérail du savoir de l’ingénieur. Il s’aperçut vite qu’il en savait plus que chacun de nous nous sur un grand nombre de sujets.

Auguste_Fontaine_02.jpgEt pour cause, Auguste était un as de la mécanique et avait été professeur en lycée professionnel. Il avait construit de ses doigts, pour lui-même, une petite voiture et une pelleteuse ! Chacun se souvient de ce moteur démonté à la Maison des Elèves (M.E. dite « la Meuh ») avec Auguste assis par terre au milieu des pièces rangées consciencieusement.

  • « Que fais-tu Auguste ? »
  • « Oh c’est rien, je refais la segmentation de ma voiture» !!!

Auguste était un as des explosifs. Il avait obtenu son « permis de tir » avant même de rentrer à l’école des Mines d’Alès. Il avait d’ailleurs perdu quelques doigts dans la fabrication artisanale de poudre noire. Auguste avait un don pour le dessin industriel et le dessin tout simplement, sans doute un don hérité de son Papa, professeur à l’école des beaux arts.

Autant dire que pendant les cours, il s’ennuyait, et pendant les devoir surveillés, il se baladait.

Auguste_Fontaine_01.jpgComme j’étais originaire de la Sarthe, comme lui, nous avions pris l’habitude de voyager ensemble. J’avais toujours beaucoup de choses à transporter (sonorisation, disques, …) et une petite voiture, et Auguste, lui, n’avait pas de bagage et une grande voiture… Je me souviens d’un périple avec une voiture –un SIMCA Breack- qu’il avait acheté 100 francs. Au milieu du trajet, il s’aperçut que la fumée du pot d’échappement était blanche et que nous frôlions la surchauffe, et le coulage de bielle. Nous prîmes donc la décision de nous arrêter pour ajouter de l’eau à intervalle régulier. Comme il faisait nuit, et que le thermomètre ne fonctionnait plus, il était difficile de connaître le moment auquel s’arrêter pour remettre de l’eau dans le circuit de refroidissement. Auguste me fit alors une démonstration dont il avait le secret : « L’eau sert à refroidir le moteur, et sert à réchauffer l’air de l’habitacle. Je vais mettre le chauffage à fonds et toi tu mettras ta main devant. Quand le chauffage ne chauffera plus c’est qu’il n’y aura plus d’eau et on s’arrêtera pour faire le plein ! ». Nous fîmes ainsi, tant bien que mal, les 900 kms qui nous séparaient d’Alès. Et quelques jours plus tard, Auguste pris la décision de refaire la segmentation de son moteur. Il en riait lui-même : « J’ai acheté cette voiture 100 Francs, et je viens d’acheter pour 200 Francs de pièces ! Ca me fait une voiture à 300 Francs... Ce n’est pas si mal.».

A l’école des Mines d’Alès, les élèves de première année logeaient tous dans le bâtiment neuf. Puis des relations se nouaient et en seconde année, les élèves se rassemblaient par affinités dans des bâtiments de 20 chambres. Ceux qui le souhaitaient pouvaient se mettre par couple dans des duplex.

En seconde année, nous avions décidé de nous installer dans le bâtiment K. Le bâtiment K était un bâtiment très convoité. Il comportait 16 chambres –au lieu de 20- car il intégrait le logement du gardien. Le bâtiment K était situé en haut de la M.E. un peu à l’écart. Jean-Louis Blanch, Philippe Sicard, Gilles Lataillade et Pascal Barylo avaient été à la manœuvre pour obtenir le précieux sésame. C’est au rugby que cela se jouait. Ils obtinrent le bâtiment K.

Auguste avait accepté de venir avec nous. Nous étions voisins, à l’étage, en K7 et K8. C’est là qu’Auguste choisit une première fois, de mettre fin à ses jours.

Gilles Lataillade et moi, nous avions été sélectionnés pour être conférenciers pour Shell. Nous devions suivre une formation à Paris sur le pétrole, sa formation, son exploitation, son utilisation. Ensuite nous devions proposer nos services aux collèges et aux lycées du Languedoc Roussillon, pour faire des conférences sur ce thème.

Gilles et moi revenions de cette formation et nous passions une soirée chez mes parents dans la Sarthe. Mon père me passa le téléphone : « C’est pour toi, c’est l’Ecole des Mines ». J’étais un peu étonné, il était tard, le soir. « d’Amécourt, c’est Bernard Mattivi (Directeur des Etudes), vous savez où est Fontaine ? »

Bernard Mattivi m’expliqua qu’Auguste avait disparu, que sa chambre était maculée de sang et que selon les médecins, il ne pouvait pas être loin. Il avait eu sa maman au téléphone et leur conversation ne laissait aucun doute sur la volonté d’Auguste de mettre fin à ses jours.

Je me souvins qu’Auguste, le week-end allait dans une maison à Sommières qui devait appartenir à sa grand-mère. Il faisait souvent route commune avec Philippe Roudié, notre major de promotion. J’en parlai à Bernard Mattivi. Il était dubitatif. Je lui conseillai de demander à Philippe Roudié de les emmener là-bas. Arrivé là bas, à 60 kilomètres d’Alès, ils trouvèrent Auguste agonisant. Il était sauvé.

« C’est grâce à vous » me dit Bernard Mattivi. Sans vous, nous ne serions jamais allés jusqu’à Sommières.

Depuis se jour là, il existait entre Auguste et moi un lien indéfectible.

Après cette triste soirée, Auguste, à la demande de l’école accepta de faire un séjour à l’Hôpital Psy d’Alès. C’est Isabelle Corp qui prit soin de lui. Elle allait le voir chaque jour, lui portait ses cours. Isabelle a été formidable pendant cette période. Pour ma part je suis allé voir Auguste une seule fois pendant son séjour. J’en suis resté marqué à vie. Comment un séjour dans un environnement aussi difficile pouvait-il être réparateur pour notre ami Auguste ? Lui, prenait ça avec philosophie. La suite de sa vie nous montrera qu’il était capable de vivre dans des environnements beaucoup plus hostiles…

A l’issue de ce séjour, Auguste décida de renoncer à l’Ecole des Mines. Il quitta l’école. France Schulz pris la place d’Auguste Fontaine au n°K8. Je restais en contact avec Auguste, un contact épistolaire.

Je crois qu’il redevint prof. Puis Auguste s’engagea dans l’action humanitaire avec AICF : le Tchad, la Sierra Leone, le Kurdistan, puis la Bosnie Herzégovine. Il était chauffeur-mécanicien-logisticien de convois humanitaires.

Quelques lettres échangées me firent comprendre que là aussi, il était malheureux. Il était déçu par le fossé qui séparait l’action humanitaire, et la vie des peuples qu’elle était censée aider. « Pas assez d’implication », « pas assez de profondeur »… Auguste était une fois de plus rattrapé par son besoin d’exigence et d’engagement.

C’est alors qu’il prit la décision de quitter l’ONG qui l’embauchait pour s’engager dans l’armée bosniaque ! « Ce que je fais est interdit, mais je le fais. J’en ai besoin. Ils ont besoin de moi.» Ainsi, pendant quelques mois, il sera démineur dans l’armée bosniaque. Il apprendra la langue, il apprendra l’histoire des Balcans, il apprendra toujours et encore… Apprendre était le moteur de sa vie, comme si sa tête était un aspirateur à connaissance. Et pour que sa tête apprenne, il fallait qu’il occupe ses mains.

Pendant cette période il écrira de nombreux courriers, à sa maman, à son Papa, à sa fratrie, à moi… Des lettres qu’il enverra, ou qu’il conservera. A son retour, ces lettres seront publiées sous le titre « La Guerre en tête », aux éditions de l’ARLEA (Le Seuil). Auguste fera quelques émissions sur son histoire en Bosnie. Dont une sur France Culture, me semble-t-il, dont il a été particulièrement fier. Si tant est que la fierté, pour Auguste, soit dans le domaine du possible. Il accompagnera Bernard-Henri Lévy sur le terrain en Bosnie Herzégovine.

« La guerre en tête » voilà bien, en quelques mots, le portrait d’Auguste tracé.

Après la Bosnie, je crois qu’il tomba amoureux. Il parti s’installer du coté de Genève…

Puis il achètera une maison dans la Sarthe, à coté du Lude à « Montafoin ». Une maison pour occuper ses mains, pendant que sa tête travaille. Lorsque j’étais dans ma famille nous nous appelions pour nous voir, mais jamais chez lui. Il travailla avec son beau-père dans la réalisation de fontaines et de jeux d’eau. C’est à eux que l’on doit la piscine des ours blancs au Zoo de La Flèche.

Un jour, je lui ai présenté mon parrain, le Père Christian, qui est missionnaire au Congo-Brazzaville depuis les années 60. Le Père Christian souhaitait construire une méranderie dans un centre de ressources professionnelles au milieu de la brousse à 2 heures de pistes de Brazzaville. Auguste accepta le challenge. Il prit la responsabilité des achats en France, il remplit un container avec ce dont il avait besoin et il partit 6 mois au Congo. « Papa Auguste » laisse là-bas un souvenir impérissable. Il a trouvé là-bas des élèves à l’écoute pour apprendre à dessiner, calculer, construire toutes sortes d’appareils pour broyer l’aliment du bétail, produire de l’électricité, … avec les matériaux trouvés sur place.

Je pensais vraiment qu’Auguste trouverait au Congo, à coté du Père Christian, l’exigence qu’il recherchait dans les rapports humains et qu’il n’avait pas trouvé dans les ONG pour lesquelles il avait travaillé.

Ce fut le cas. Il me l’a dit. Le Forum des Jeunes Entreprises, les Moines Paysans de la Thébaïde, le Père Christian et ses œuvres, ont été pour lui d’un grand secours. Il leur a beaucoup donné, Auguste y a beaucoup appris. La coopération véritable a fonctionné : chacun a donné à l’autre, chacun a reçu de l’autre.

Mais Auguste n’a pas souhaité poursuivre son séjour au Congo. Cette fois, il me semble qu’il a douté de lui… De sa capacité à évoluer dans un milieu qui avait l’exigence humaniste qu’il recherchait pourtant depuis quelques années.

Quelques semaines après son passage et ses travaux, une nouvelle guerre éclatait au Congo-Brazzaville à l’occasion des batailles présidentielles. Parmi les amis et les Moines qu’il avait formés, certains furent tués, les machines qu’il avait construites furent pillées et le Centre de Ressource Professionnelle fut abandonné.

De retour à Montafouin, Auguste trouva un boulot de mécanicien dans un garage poids-lourds. Quand il avait assez d’argent pour vivre, il démissionnait, s’occupait de sa maison et partait dans ses pensées. Il vivait chichement, des allocations chômage puis du RMI. « Le RMI me suffit, je n’ai pas besoin de grand-chose ».

Quand il manquait d’argent où devait faire des travaux dans sa maison, il cherchait de nouveau un travail.

C’est ainsi qu’il vient voir mon frère Antoine il y a quelques années. Mon frère a toujours des projets de construction notamment pour automatiser la production de bois-buche.

  • « Auguste est venu me voir pour travailler. Qu’en penses-tu ? »
  • « C’est une bonne idée. Mais attend toi à ce qu’il reparte, un jour, comme il est arrivé… »

C’est ce qui c’est passé. Auguste a travaillé avec Antoine quelques mois, un an peut-être… Puis il est reparti comme il était arrivé.

Ces derniers mois, mes contacts avec Auguste se sont espacés. Il y a quelques jours un message d’Alcide, son demi-frère, puis un autre, de François, son Père, sont arrivés sur ma messagerie :

« Auguste est parti »

Je n’ai pas été étonné. Je savais qu’un jour il choisirait de partir.

Je suis fier d’avoir été son ami.