Je ne sais plus exactement à quelle date j'ai connu Joan... Sans doute en 2008 lorsque je suis devenu Président du groupe "Gironde Avenir" que nous avions créé avec les élus de la droite et du centre au Conseil Général de la Gironde.

Joan m'avait présenté Adrien Debever qui fut un collaborateur précieux avant de devenir, comme lui, un ami. Je dis "un ami" mais chacun sait qu'en politique, tout le monde s'appelle "cher ami" sans être véritablement des amis... Avec Joan, c'était différent. Nous avions l'un et l'autre une véritable communauté de pensée. Nous étions du même bois. Joan s’intéressait aux autres quand beaucoup ne s’intéressent qu’à eux même.

En 2011 nous avions préparé ensemble les élections cantonales. J'avais fait la connaissance à cette occasion de Pierre Braun. La négociation avait été assez tendue. Alain Juppé et Joan Taris avaient pris le rôle des "gentils" et Pierre et moi celui des "méchants", Nicolas Florian arrondissait les angles ... Joan avait posé des noms de candidat MoDem dans tous les cantons ... Après enquête, certains d’entre eux n’avaient pas été consultés ni sur une candidature éventuelle, ni sur une éventuelle appartenance au MoDem … C’était la méthode de Joan, arrivé avec tous ces candidats, positionnés dans chaque canton. Ca impressionnait … Depuis, nous en riions. Bref, cela s'était joué "à l'ancienne"... Ce travail en commun nous avait rapprochés. Puis il avait fait campagne un peu partout en Gironde pour soutenir nos candidats communs. Je me souviens encore de son discours sur les médecins de campagne prononcé à Aillas en soutien à la candidature du Docteur André-Marc Barnett… Après la réunion Joan m’avait dit « il est bien ce docteur Barnett ». Les proches de Joan avait entendu dans cet éloge de la médecine de campagne, l’admiration que Joan portait à son propre père.

Cette campagne nous avait procuré beaucoup de plaisir. Pour la 1ère fois depuis 20 ans nous avions maintenu nos effectifs en Gironde, avec 13 élus, face à la machine politique du Président Philippe Madrelle.

La force de Joan c'est qu'il ne demandait jamais rien pour lui. Quand d'autres commencent par mettre dans la balance, comme préalable à toute négociation, leur propre sort...

En 2012 il m'avait apporté un soutien total lors des élections législatives dans la 12ème circonscription de la Gironde. Entre les deux tours, après une réunion à Latresne avec Alain Juppé, Joan me dit : « Jeudi je vais soutenir Jean Lassalle à Saint Jean Pied de Port. C'est compliqué pour lui. Au second tour il a besoin du report de l'UMP pour gagner.". « Un soutien de l’UMP ? Je suis des vôtres. Je lui apporterai un soutien de l'UMP !". Et nous voilà partis, le jeudi, avec Didier Lamouroux mon directeur de campagne pour Saint Jean Pied de Port pour soutenir Jean ! Nous retrouvions là-bas Joan Taris et ses amis Adrien Debever, Pierre Braun, Fabien Robert, adjoint au Maire de Bordeaux. Après la réunion à la Mairie Jean avait invité toute l'assistance (peu nombreuse il est vrai) à dîner dans le restaurant d'en face ! Je me souviens parfaitement du menu : une omelette aux asperges et des chansons ! « Les montagnards sont là ! ». Je prenais conscience ce soir là du charisme particulier de Jean Lassalle et du lien tout aussi particulier qui unissait Joan et Jean. En guise de remerciements Jean reviendra souvent à Sauveterre.

Un peu plus tard, en 2013, nous rejoindrons Jean Lassalle à Marmande lors de sa marche à la rencontre des français. Il viendra à Sauveterre a plusieurs reprises.

En juillet 2014, Jean Lassalle, Joan Taris, Philippe Meynard, Adrien et Magalie Debever étaient à Sauveterre pour "Sauveterre fête ses Vins" !

Jean, en pleine forme, avait dansé un tango endiablé sur la place de la République avec la petite-fille de Jean Sourbet sous les applaudissements de Sauveterriens conquis. Jean dira plus tard « les fêtes de Sauveterre n’ont rien à envier aux fêtes de Pampelune » ! Rien que ça !

En 2014, après le succès des municipales, nous avons œuvré l'un et l'autre pour une liste d'union aux élections sénatoriales. Joan avait salué mon engagement dans cette union : « Tu aurais pu demander la 5ème place sur la liste et tu l’aurais eu. C’est bien ce que tu as fait Yves. » L'enjeu était de gagner un 4ème sénateur en Gironde...

Malheureusement, une trentaine de "grands électeurs" de la droite et du centre ne sont pas venu voter et une liste "dissidente" recueillit 28 voix ... La liste d'Union menée par Xavier Pintat, arrivée largement en tête avec 1 524 (47,80%), manqua le 4ème siège, à la surprise générale, de 3 voix !

Avec 1 146 voix et 35,95%, la liste PS de Philippe Madrelle sauvait son 3ème sénateur à la surprise générale. Drôle de mode de scrutin en fait ... Philippe Madrelle exultait. C’était sa victoire. Il avait campagne seul.

Si nous avions gagné un 4ème sénateur, tous nous aurait félicité de cette stratégie d’union… Mais comme ce ne fut pas le cas, nous étions voués aux gémonies.

En octobre 2017, par le jeu de la loi sur le non-cumul des mandats, Nathalie Delattre (PRV) et Alain Cazabone (MODEM) deviendront sénateurs en remplacement de Xavier Pintat (LR) et Marie-Hélène Des Esgaulx (LR), Florence Lassarade (LR succèdera à Gérard César (LR). Ironie du sort, les 3 voix qui nous avaient manquées en 2014, m’empêcheront de devenir Sénateur en 2017. Les Républicains qui n'avaient pas voté en 2014 parce qu'il ne goutaient pas cette liste d'union, m'empêchait, moi le Républicain, d'accéder au Sénat.

En novembre 2014, Joan et moi signions une tribune dans le journal Sud-Ouest pour appeler à la candidature de Jean Lassalle aux élections Régionales : "Jean Lassalle, comme une évidence". Notre diagnostic était le même : il fallait un candidat pour reconquérir le cœur de la France silencieuse ! Je pensais avoir convaincu Alain Juppé de cette idée. Mais c’était sans compter sur le travail de sape de François Bayrou qui fini par convaincre Alain Juppé que « son ami » Jean Lassalle n’était pas le bon candidat. Rien ne pousse, décidément, à l’ombre des grands arbres.

A propos de François Bayrou, Simone Veil écrivait dans ses mémoires : "François Bayrou me semble d'avantage guidé par ses ambitions personnelles que par ses convictions."

Pour les cantonales de 2015 nous avons recommencé l'exercice, mais, cette fois, nous avions changé de méthode. Joan et moi avions décidé que l'on mettrait comme 1er critère de choix la qualité du candidat et que l'on ne regarderait son étiquette politique que dans un second temps. Il n’y avait plus de « gentils » et de « méchants ». Plus de candidats « inventés » pour impressionner son monde.

Nous voulions constituer une véritable équipe. Cela a très bien fonctionné. Le 4 octobre 2014, après une réunion de finalisation, Alain Juppé m’adressa ce SMS : « J’ai trouvé l’ambiance très positive. J’ai le souvenir de rencontres ou chaque parti défendait son bout de gras plutôt que de chercher la bonne solution. Bravo. A bientôt. »

Joan me disait souvent : "Autant je ne crois pas à une victoire aux Régionales, autant, Yves, je pense qu'on peut gagner le département." On partait de loin… Nous avions 13 élus sur 63 et le Président Madrelle avait obtenu de Manuel Valls un découpage des cantons au petits oignons : les cantons communistes étaient définitivement supprimés. Les canton de la droite et du centre, chaque fois que possible, étaient noyés, bref, le challenge serait difficile à relever.

Nous avions mis en place une campagne départementale, avec une communication ad'hoc sous le logo "Gironde Positive". Nous avions écrit un projet pour la Gironde. Joan Taris, Pierre Braun, Adrien Debever, Nadine Scherer, Josiane Horeau, ... c'étaient jetés corps et âmes dans cette belle aventure. Nous y dépenserons tous beaucoup d’énergie !

Dans une grande réunion à Bazas nous retrouvions avec Alain Juppé, Jean Lassalle pour le MoDem et Jean-Claude Lagarde pour l’UDI. Entre les deux tours, c’est François Fillon et Yves Jégo qui venaient nous apporter leur soutien. Alain Juppé ne ménageait pas sa peine.

Venu me soutenir à Pellegrue Alain était resté dîner avec les militants, "chez Mireille". En sortant de la réunion publique, alors que son cabinet avait prévu un retrour sur Bordeaux, il me dit : "On dîne où ?". Je lui répondit : "Ici, chez Mireille !". Tout le monde était ravi évidemment, à commencer par Mireille !

Après le dîner, je raccompagne Alain à sa voiture et il me dit : « C'est super chez Mireille. Quel dîner ! Si on gagne le département, je t’invite à dîner chez Robuchon ! ».

Nous sommes passé tout près du but malgré le redécoupage des cantons "à la sauce Madrelle" ... Le PS conservait la Gironde grâce au score inattendu réalisé par le Front National lui permettant de se maintenir au second tour dans 9 cantons. 9 triangulaires qui nous empêchaient de gagner le département et de mettre en place notre projet !

495 000 Girondins s'étaient déplacés aux urnes au second tour. L'addition des voix manquantes pour gagner 7 cantons de plus et la majorité absolue était de 3063 voix ! Le groupe Gironde Avenir passait de 13 à 20 conseillers mais perdait son Président. Dans les salons du département Philippe Madrelle faisait le tour des élus en disant : « d’Amécourt est battu ! ». Quelques semaines plus tôt sud-Ouest avait titré un article d'Hervé Mathurin : "Les chasse au d'Amécourt est ouverte !".

La soirée avait été tendue. avec Florence Lassarade, nous additionnions les résultats des 90 bureaux de vote qui arrivaient un à un à l'Hôtel de Guyenne de Sauveterre. Toute la soirée j’étais donné gagnant avec 200 voix d’avance, malgré la triangulaire… Mais c’était sans compter sur le dernier bureau, celui de La Réole, où je perdais 450 voix, mon avance et mon élection. Le Maire de La Réole avait fait distribuer dans toutes les boites aux lettres un tract où il annonçait que j’avais l’intention de supprimer le RSA !!! Rien que ça ! Mais l'argument fit mouche : 1200 habitants de la Réole touchaient le RSA ...

Quelques jours après cette défaite j’organisais à la maison un déjeuner pour remercier tout le monde avec tous nos candidats et toute l’équipe de campagne. La plupart des nouveaux conseillers départementaux élus étaient absents. Sans doute avaient-ils mieux à faire… Joan, lui, était là.

Quelques mois plus tôt, quand nous contestions le découpage politique des cantons devant le Conseil d’Etat, Adrien Debever avait conclu qu’avec un tel découpage, la droite et le centre ne pourraient pas gagner plus de 10 cantons. C’est ce que nous avons fait !

Le canton dans lequel je me présentais, produit de la fusion de 6 cantons, avait reçu à Paris les « Ciseaux d’Or » du tripatouillage électoral par l’association des départements de la Droite et du Centre. Je perdais cette élection de 245 voix (sur 18864 suffrages exprimés) dans une triangulaire mortelle avec le Front National.

Il y a ceux, toujours nombreux, qui vous entourent les soirs de victoire. Il y a ceux, vraiment très rares, qui sont à vos cotés les soirs de défaite. Ainsi était Joan Taris. Humain et humaniste.

Vincent Delfour, un ami et ancien collègue, m’avait dit un jour : « Pour donner sa confiance à quelqu’un il faut se poser trois questions : 1- si il me demandait la main de ma fille, la lui donnerai-je ? 2-si nous devions partir au front ensemble, le ferai-je ? 3- si je devais lui confier le code de ma carte bleue, le ferai-je ? » Incontestablement Joan cochait toutes les cases !

A l’été 2015, Joan m’appelle : « Yves, il faut qu’on fasse quelque chose pour les Chrétiens d’Orient ». Après quelques réunions de préparation, le 8 septembre 2015 à l’appel de Joan Taris, Nicolas Brugère et Yves d’Amécourt, 250 élus Girondins se retrouvaient à Bordeaux pour appeler à la protection des Chrétiens d’Orient.. Joan ne prendra pas la parole. Ainsi était Joan.

Je n’ai jamais su si Joan avait des convictions religieuses. Certains le pensaient catholique, d’autre le pensait juif … Nous avons appris le jour de l’hommage que nous lui avons rendu au Bouscat qu’il était hâté.

C’est à l’image du bonhomme. Joan s’intéressait beaucoup à la vie des autres, mais nous, nous ne savions rien de lui …

Quelques mois plus tard, Virginie Calmels désignée avec l’onction d’Alain Juppé, de Jean-Pierre Raffarin et de François Bayrou pour mener la liste aux élections régionales nous embarquait Joan et moi sur sa liste Girondine. Une nouvelle campagne commençait sur ce territoire immense. A l’aune du second tour et d’une triangulaire avec le FN, Alain Rousset était élu. Joan et moi siègeront désormais dans la même assemblée. L’occasion de quelques rencontres de travail sur des sujets de fond.

Et puis ce fut la campagne des primaires à droite. Joan m’avait dit un jour : « Il est bien ton Fillon. A propos de la Syrie et de la Russie, il est en train de me convaincre ». Joan soutenait la candidature d’Alain Juppé.

C’est finalement François Fillon qui sera choisi à l’issue des primaires. Joan me félicitera : « vous avez fait une belle campagne ». Puis il me tiendra au courant des réunions entre Bayrou et Fillon : « Ils se sont vus, ils se connaissent bien, ça va bien se passer ».

La veille de la conférence de presse de François Bayrou, Joan m’avait appelé : « Bayrou se présente ». Finalement François Bayrou appelera à voter Emmanuel Macron.

« On est un peu sonné. On ne s’y attendait pas vraiment. La veille encore, je pensais encore qu’il se présenterait. » résumait ainsi un élu Modem le 24 février dans le journal Sud-Ouest le sentiment de la majorité des adhérents girondins de la formation centriste.

Joan Taris ne s’exprimera que plus tard. Il était sonné : « Après la défaite d’Alain Juppé aux primaires et le ralliement de François Bayrou à Emmanuel Macron, je me sens orphelin. Je n’ai plus de chef ».

Pour l’élection Présidentielle Joan apportera son parrainage à Jean Lassalle. Il me confiera l’avoir aussi aidé financièrement.

Pour les élections législatives il a fait le job et défendu les candidatures du Modem dans l’alliance avec La République en Marche. Mais à titre personnel, dans sa circonscription il a fait la campagne de Nicolas Florian l’adjoint d’Alain Juppé, candidat Les Républicains. Contrairement aux supputations des uns et des autres le groupe Modem et le groupe LR de la Région ne brisaient pas l’intergroupe.

En novembre 2017 Joan Taris laissera la Présidence du Modem Gironde à Fabien Robert.

Rien n’était plus comme avant.

On a beau dire que le local et le national sont deux choses différentes, il y a des moments où l’un ne peut plus aller sans l’autre sans faire le grand-écart. Il reconnaissait à François Bayrou une grande habileté dans la partie de poker qui venait de se jouer. Mais Joan était un homme d’une immense cohérence. Il n’était pas prêt à tout pour la conquête ! Il avait besoin de sa liberté.

Il y a quelques jours, dans un salon de la Région Joan me dit : "Ca va t'étonné Yves. Tu sais l'homme politique avec lequel je suis le plus en phase aujourd'hui ? Avec Manuel Valls !". Je lui répondais : "Je ne suis pas étonné Joan. Le Manuel Valls auteur de "Pouvoir" me convient aussi."

Pour en avoir parlé ensemble, nous étions l’un et l’autre désemparés par les choix de nos chefs… Mais nous restions discrets sur nos engagements. Notre révolte restait intérieure.

Mon grand regret après le départ qu’il a choisi, est de n’avoir jamais partagé avec lui tout ce qui donne un sens à ma vie.

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