
Catherine Ringer est morte. Alors j’ai remis les Rita Mitsouko. Quelques notes ont suffi. Une voix surtout. Cette voix. Immédiatement reconnaissable, impossible à confondre avec une autre. Une voix qui monte, descend, grince, caresse, rit, crie, se brise, repart. Et avec elle sont revenus des visages, des lumières, des nuits, des rires, des pistes de danse.
Dans les années 80, j’étais disc-jockey. J’ai vécu, derrière mes platines, presque toutes les sorties des Rita Mitsouko. Il y eut Don’t Forget the Nite, puis l’explosion de Marcia Baïla. Il y eut Andy — « Andy, dis-moi oui » —, Les Histoires d’A., C’est comme ça, Jalousie, Singing in the Shower, Le Petit Train, Hip Kit, Y’a d’la haine, Même si… Rien qu’en écrivant ces titres, j’entends les premières mesures.
C’est peut-être cela, la signature d’une grande chanson : elle n’a pas besoin d’aller jusqu’au refrain pour faire revenir tout un monde. Quelques notes, une attaque de guitare, un rythme, une intonation, et la mémoire se met en marche.
Nous dansions. Nous chantions. Nous étions heureux. Nous n’avions évidemment pas conscience de vivre une période particulièrement féconde de la musique française. Nous la vivions, tout simplement.
C’était comme ça.
Et je me garderai bien d’écrire que c’était mieux avant. Chaque génération connaît sa prime jeunesse. Chaque génération a ses chansons, ses nuits, ses enthousiasmes, ses excès, ses artistes que les parents regardent avec perplexité. Chaque génération croit inventer la fête, l’amour et la liberté. Et elle a raison.
On n’a vingt ans qu’une fois. Mais, heureusement, il y a toujours quelque part quelqu’un qui a vingt ans.
Il n’empêche. Avec le recul, quelle incroyable créativité dans la musique française de ces années-là ! Téléphone, Bashung, Indochine, Daho, Balavoine, Niagara, Taxi Girl, Gainsbourg, Goldman, les Rita Mitsouko et tant d’autres…
Ils ne se ressemblaient pas. C’était justement leur force. Ils avaient un son. Une allure. Une voix. Une signature.
Catherine Ringer avait tout cela à la fois. Elle ne chantait pas seulement les mots. Elle jouait avec eux. Elle les étirait, les mâchait, les lançait en l’air, les rattrapait au vol. Sa voix pouvait être sensuelle puis enfantine, rauque puis cristalline, drôle et soudain bouleversante.
Et puis il y avait Fred Chichin. À eux deux, ils avaient inventé quelque chose d’inclassable. Était-ce du rock ? De la pop ? Du funk ? Du punk ? De la chanson française ? De la musique électronique ?
Oui. Et non. C’était les Rita Mitsouko.
Catherine Ringer disait elle-même qu’ils avaient fait cette musique « librement, avec notre fantaisie, notre envie, notre sens de la beauté, notre sens du rythme ». Tout est là. Ils ne cherchaient pas à être à la mode. Ils cherchaient à être libres. Et c’est peut-être ainsi que l’on devient indémodable.
En réécoutant Catherine Ringer, un mot me revient : baroque. Pas seulement le baroque des dorures, des courbes et des volutes. Pas seulement ses vêtements, ses coiffures, ses couleurs, ses extravagances. Je pense aux « baroqueux ». À ces musiciens qui, au siècle dernier, refusèrent la musique ancienne telle qu’on la leur livrait : intouchable parce que devenue « classique », figée sous des décennies d’interprétations, entourée de commentaires, de conventions et de certitudes. Alors ils retournèrent à la source.
Ils reprirent les partitions. Recherchèrent les instruments anciens. Retrouvèrent des techniques oubliées. Interrogèrent les tempi, les phrasés, les ornements. Ils grattèrent. Ils poncèrent. Ils cherchèrent sous les couches de vernis accumulées par les siècles. Derrière les commentaires des « sachants », ceux qui savent, et des « doutants », ceux qui doutent, ils recherchèrent la couleur originelle de cette musique, le sens de ses enchaînements, l’odeur même de ses rythmes. Et, chemin faisant, ils trouvèrent bien davantage que le passé. Ils retrouvèrent un espace de liberté. Voilà ce qui me plaît chez les baroqueux. Ils nous ont appris que retourner à la source n’est pas revenir en arrière. C’est parfois le meilleur moyen d’aller de l’avant.
Retrouver ses racines pour faire pousser de nouvelles branches. Retrouver la grammaire pour recommencer à écrire. Retrouver la partition pour retrouver la liberté de l’interpréter. Les baroqueux furent d’abord regardés comme des originaux. Ils dérangeaient les habitudes, heurtaient parfois les oreilles savantes. Puis ils renouvelèrent notre manière d’entendre Bach, Monteverdi, Vivaldi ou Haendel. Et un jour, les baroqueux devinrent à leur tour des classiques.
Chaque génération a ses baroqueux. Catherine Ringer était de ceux-là. Avec Fred Chichin, elle n’a pas demandé dans quelle case il fallait entrer. Ils ont fabriqué la leur. Ils ont mélangé ce qui, paraît-il, ne devait pas l’être. Des sons, des rythmes, des mots, des images, des couleurs, des cris, des silences. Et ils en ont fait une langue. La leur.
Aujourd’hui, nos enfants dansent encore sur les Rita Mitsouko. Ils les écoutent parfois dans leurs versions originales, parfois remixées, accélérées, transformées par de nouveaux DJ. Et c’est très bien ainsi. Une musique vivante est une musique dont les générations suivantes s’emparent.
Pour ma part, avec les années, je fais plutôt le chemin inverse. Je préfère de plus en plus les versions acoustiques. Sans fioritures. Quelques instruments. Une mélodie. Une voix. Je gratte, moi aussi. Je ponce. J’enlève les couches pour retrouver la source. Et lorsque tout a disparu, il reste cette chose qu’aucune technologie ne remplacera jamais : la signature d’une voix humaine. Catherine Ringer avait cette voix-là.
Et puis il y avait Marcia Baïla. Combien de fois ai-je posé ce disque sur une platine ? Combien de pistes de danse se sont remplies dès les premières mesures ? Nous dansions. Et pourtant Catherine chantait la mort.
Marcia Moretto, danseuse et chorégraphe argentine, amie de Catherine Ringer et de Fred Chichin, était morte d’un cancer. Et au milieu de cette chanson éclatante, de ses couleurs, de ses rythmes, de cette voix qui bondissait, il y avait cette phrase terrible : « C’est la mort qui t’a assassinée, Marcia… » Le cancer. Aujourd’hui ces mots résonnent autrement.
Il y aurait quelque chose d’indécent à insister sur cette cruelle coïncidence. Je préfère y voir ce qui fut peut-être le secret des Rita Mitsouko : chez eux, la mort n’empêchait jamais la vie. La douleur n’interdisait pas la couleur. La gravité ne chassait pas la danse. On dansait avec.
Voilà peut-être ce qu’il y avait de profondément baroque chez Catherine Ringer : cette façon de faire voisiner les contraires. Le rire et les larmes. L’exubérance et la blessure. La légèreté et la mort. Les couleurs éclatantes et les ombres profondes. Marcia Baïla était une chanson de deuil sur laquelle toute une génération s’est mise à danser. Quel extraordinaire pied de nez à la mort !
Et dans ces mêmes années, en 1984, un film allait durablement marquer ma vie : Amadeus, de Miloš Forman. J’y découvrais un Mozart trublion, extravagant, insolent, excessif, presque déglingué — avec toutes les libertés que le cinéma prenait avec l’Histoire. Mais le film disait quelque chose d’essentiel. Nous regardons les génies du passé avec le sérieux que leur ont donné les siècles. Nous les enfermons dans des cadres dorés. Nous posons leurs bustes sur les pianos. Nous les appelons « classiques ». Et nous oublions qu’avant de devenir des classiques, ils furent des modernes.
Mozart fut jeune. Il inventait. Il surprenait. Il agaçait. Il émerveillait. Il était vivant. Un baroqueux, en somme. Puis le temps a fait son œuvre. Car le temps est peut-être le plus impitoyable et le plus juste des disc-jockeys. Il possède une immense discothèque et fait constamment le tri.
Il y a les artistes à la mode. Et puis il y a les artistes indémodables.
Les premiers correspondent merveilleusement à leur époque. Les seconds commencent par lui appartenir, puis finissent par lui échapper. On les écoute d’abord parce qu’ils sont nouveaux. On continue de les écouter lorsqu’ils ne le sont plus.
Alors, aujourd’hui, je ne souhaite pas que l’on continue d’écouter les Rita Mitsouko simplement parce qu’ils nous rappellent nos vingt ans. Ce serait de la nostalgie. Je leur souhaite exactement le contraire.
Je souhaite qu’un jour, dans cinquante ans, dans cent ans peut-être, une fille ou un garçon entende Marcia Baïla, Andy, Les Histoires d’A., Le Petit Train ou C’est comme ça sans rien savoir de nos années 80. Qu’il ignore nos discothèques, nos platines, nos vêtements, nos coiffures et tout ce qui nous semblait alors furieusement moderne. Qu’il n’éprouve aucune nostalgie. Qu’il entende simplement une voix. Et qu’il ait envie de monter le son.
Alors Catherine Ringer aura définitivement quitté notre génération pour appartenir à toutes les autres. Elle ne sera plus une artiste des années 80. Elle sera devenue une classique. Après tout, qu’est-ce qu’un classique, sinon un original auquel le temps a donné raison ? Chaque génération a ses baroqueux. Heureusement. Et certains baroqueux finissent au répertoire.
Aujourd’hui encore, lorsque retentissent les premières notes de Marcia Baïla, Marcia danse. Catherine aussi, désormais. Fred n’est pas loin. Ils sont monté dans le petit train …
Alors montons le son. C’était comme ça… Et j’espère bien que ce le sera encore longtemps.



