[TRIBUNE] Liban : le cèdre, la mémoire et l’honneur.

TRIBUNE. Entre Israël et l’Iran, le Liban est aujourd’hui pris dans une tension qui le dépasse.

Par Yves d’Amécourt

Publié le 22 avril 2026 à 15h30 sur Valeurs Actuelles

Il est des pays qui ne quittent jamais vraiment le cœur des hommes. Le Liban est de ceux-là. Non pas parce qu’il serait plus puissant que les autres — il ne l’est pas — mais parce qu’il touche à quelque chose de plus profond : une certaine idée du monde. Une certaine idée de la coexistence. Une certaine idée, peut-être, de la fragilité humaine lorsqu’elle tente de s’organiser en société. Le Liban n’est pas seulement une terre : il est une promesse. Et aujourd’hui, cette promesse vacille.

Il est des pays qui ne relèvent pas tout à fait de la géographie. On peut les situer sur une carte, en tracer les frontières, en mesurer les reliefs. On peut en décrire les ports, les montagnes, les villes. Mais rien de cela ne suffit. Car ils échappent, d’une certaine manière, à leur propre territoire. Le Liban est de ceux-là.

Le Liban est une terre, bien sûr — une étroite bande entre mer et montagne, suspendue entre le ciel et les convulsions du monde. Mais il est aussi une mémoire. Une promesse. Une interrogation posée à l’histoire : est-il possible, sur un même sol, de vivre ensemble sans se dissoudre ni se détruire ?

Depuis des siècles, le Liban tente de répondre à cette question. Et depuis des siècles, le monde semble s’acharner à l’en empêcher.

Le pays qui reçoit les tempêtes

Entre Israël et l’Iran, le Liban est aujourd’hui pris dans une tension qui le dépasse. Il n’en est ni l’origine ni la finalité. Il en est le lieu. Il y a, dans cette condition, quelque chose de tragiquement répétitif. Comme si le Liban, à intervalles réguliers, était condamné à absorber les chocs venus d’ailleurs. Comme si sa vocation, malgré lui, était d’être ce point d’impact où se rencontrent les forces contraires. Alors les routes se remplissent à nouveau de silhouettes silencieuses. Alors les villages se ferment. Alors Beyrouth, qui croyait avoir tout vu, redécouvre la fragilité de ses pierres. On pense toujours que la dernière guerre sera la dernière. Et puis l’histoire recommence.

Le cèdre et les couleurs mêlées

Il fut un temps — à peine un siècle — où le drapeau libanais portait les couleurs de la France, sur lesquelles se détachait le cèdre. Ce temps était celui du mandat confié à la France après la chute de l’Empire ottoman, lorsque, en 1920, naissait le Grand Liban sous l’autorité du général Gouraud. Le symbole était clair : une nation en devenir, accompagnée, protégée, guidée — du moins le croyait-on — vers la souveraineté. Lorsque le Liban accéda à l’indépendance en 1943, il conserva le cèdre, mais modifia les couleurs. Comme si l’histoire voulait dire à la fois la séparation et la continuité : la fin d’une tutelle, mais non celle d’un lien. Le cèdre, lui, ne changea pas. Il demeura, immobile, comme une fidélité.

Une promesse venue du fond du temps

Bien avant ce drapeau, il y eut une parole. Au XIIIe siècle, Louis IX, que l’histoire a retenu sous le nom de saint Louis, s’adressa aux chrétiens d’Orient. Il leur parla de protection, de fidélité, de présence. Il leur dit, en substance, qu’ils ne seraient pas abandonnés. Cette parole n’a jamais été un traité. Elle n’a jamais eu la précision d’un engagement juridique. Mais elle a traversé les siècles, reprise, amplifiée, transformée par la diplomatie française, notamment dans le cadre des relations avec l’Empire ottoman. Il est des promesses qui ne tiennent pas à leur formulation, mais à leur persistance. Et celles-là obligent davantage encore.

L’Orient selon François-René de Chateaubriand

Lorsque François-René de Chateaubriand voyage en Orient, il ne décrit pas seulement des paysages : il tente de saisir une élévation. Il comprend que ces terres ne se donnent pas à voir comme les autres. Qu’elles exigent de celui qui les regarde une certaine disposition de l’âme. Qu’elles mêlent, d’une manière presque indissociable, la beauté et la douleur, le sacré et l’histoire.

« LES CÈDRES DU LIBAN, TÉMOINS DES ÂGES BIBLIQUES, SE DRESSENT ENCORE COMME DES MONUMENTS VIVANTS DE L’ALLIANCE DIVINE. SOUS LEURS OMBRES MAJESTUEUSES, ON SENT L’ÉTERNITÉ SE MÊLER À LA TEMPORALITÉ. »

« CES MONTAGNES QUI SE SUCCÈDENT LES UNES AUX AUTRES, SEMBLABLES AUX VAGUES D’UNE MER EN COURROUX, NE PRÉSENTENT QUE DES PRÉCIPICES, DES CÈDRES ANTIQUES ET DES TORRENTS ÉCUMANTS. LÀ VIVENT DES PEUPLES AUSSI DIVERS QUE CES VALLÉES PROFONDES : MARONITES ET DRUZES, DERNIERS GARDIENS DES MYSTÈRES DE L’ORIENT. »

Et cette phrase, qui semble écrite pour le Liban : « Il faut avoir le cœur placé haut pour verser certaines larmes. » Car il y a des larmes qui ne sont pas seulement des signes de faiblesse, mais des formes de fidélité. Le Liban pleure souvent. Mais il pleure debout.

Le message menacé

« Le Liban est plus qu’un pays, c’est un message », disait le pape Jean-Paul II. Un message — c’est-à-dire une possibilité. Celle d’une coexistence imparfaite mais réelle. Celle d’un équilibre entre communautés que tout semble opposer. Celle d’un ordre politique qui tente de donner une forme à la diversité. Ce message n’est pas une évidence. Il est une construction. Et toute construction est fragile.

La faille intérieure

Car le Liban porte en lui une contradiction. L’existence du Hezbollah — que l’on écrit ici Hezb.ollah, « le parti de Dieu » — introduit une dissymétrie fondamentale : celle d’une force armée qui échappe à l’État. Aucun pays ne peut durablement vivre avec deux souverainetés. Le Liban a tenté de différer cette réalité. Par prudence. Par mémoire de la guerre civile. Par crainte d’un affrontement interne dont il connaît le prix. Mais le réel, lui, ne se laisse pas différer indéfiniment. Il attend. Et lorsqu’il revient, il impose ses conditions.

Le droit et la mesure

Face aux attaques, Israël agit. Ce droit à la défense est réel. Il serait vain de le contester. Mais il existe une différence entre le droit et la mesure. L’histoire — celle de 1978, de 1982, de 2006 — nous enseigne que la force, lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’une perspective politique, ne résout rien. Elle transforme les conflits, les déplace, parfois les enracine. Le Liban en porte les cicatrices.

L’ombre de l’Iran

Derrière le Hezb.ollah, il y a une stratégie. Celle d’un État qui projette son influence au-delà de ses frontières, en s’appuyant sur des relais qui lui permettent d’agir sans apparaître. Le Liban est devenu l’un de ces relais. Mais il n’est pas cela. Il est autre chose. Et c’est précisément ce qui est en jeu.

Une inquiétude formulée par François Fillon

Dans un discours prononcé à Berlin, François Fillon rappelait que la disparition des chrétiens d’Orient ne serait pas un simple fait démographique, mais le signe d’un basculement plus profond. Car lorsque les minorités disparaissent, ce n’est jamais par hasard. C’est que l’équilibre a cédé. Et lorsque l’équilibre cède, la violence n’est jamais loin.

La France et elle-même

Comme le rappelait Charles de Gaulle, une nation n’existe vraiment que lorsqu’elle est fidèle à l’idée qu’elle se fait d’elle-même. Cette idée, pour la France, ne peut être indifférente au Liban. Non par nostalgie. Mais par cohérence. Il ne s’agit pas d’intervenir avec fracas. Il s’agit d’être présent avec constance. Soutenir les institutions libanaises. Redonner un sens à la présence internationale, notamment celle de la FINUL. Permettre l’accès à l’aide humanitaire. Défendre l’intégrité du territoire. Autrement dit : contribuer fermement à ce que le Liban reste lui-même.

Dans un message récent, François Fillon propose : « La France et l’Europe devraient concentrer leurs efforts sur la protection du Liban en lui apportant le soutien financier et militaire dont il a un besoin vital. Le mandat de la FINUL qui assiste impuissante aux exactions du Hezbollah et en retour aux violations, en légitime défense, par Israël du territoire libanais doit être redéfini par le Conseil de sécurité des Nations unies. Si l’ONU en est incapable alors la France et l’Europe doivent offrir au gouvernement libanais un soutien militaire massif et immédiat afin de protéger l’existence du seul État multiconfessionnel du Moyen-Orient. »

Le cèdre et l’épreuve

Le Liban tient encore. Dans ses pierres. Dans ses silences. Dans cette manière singulière d’habiter le monde sans céder à la brutalité qui l’entoure. Le cèdre est toujours là. Il plie, parfois. Mais il ne rompt pas.

Chute — la fidélité ou le renoncement

Il arrive un moment où les nations ne peuvent plus se réfugier derrière les mots. Ce moment est venu. Ou bien nous considérons que le Liban est une page tournée de notre histoire — et alors nous l’abandonnons, en silence, à ceux qui en feront un champ de ruines. Ou bien nous reconnaissons qu’il est encore, pour une part, une mesure de ce que nous sommes — et alors nous choisissons de ne pas le laisser disparaître. Car au fond, il ne s’agit pas seulement du Liban. Il s’agit de savoir si les promesses ont encore un sens.

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2 commentaires sur “[TRIBUNE] Liban : le cèdre, la mémoire et l’honneur.”

  1. Bonjour Mr D’Amecour
    Joli texte
    Ceci dit le Liban est un assemblage de communautés cimentées notamment par la religion et les Chiites sont sans doute d’or et déjà majoritaires. Leur système politique juxtapose les communautés . Cela été le prix a payer pour faire la paix après une terrible guerre civile.
    La frontière commune avec Israël empêche de dépasser les contradictions…..
    je serais ravi de vous revoir…
    PN

    1. Bonjour Docteur, merci pour votre message. Avec plaisir pour se revoir bientôt. Je vous appelle. Yves

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