« Libérons les agriculteurs des charges et des contraintes absurdes : Il est temps de retrouver l’ambition d’une France première puissance agricole d’Europe. » David Lisnard – Nouvelle Energie

Ce qui est bon pour l’agriculture est bon pour la France. Dans une époque qui oppose systématiquement production et protection, modernité et tradition, économie et écologie, cette affirmation rappelle une vérité fondamentale : l’agriculture est une condition de notre indépendance et de notre puissance, en plus d’être la
mémoire vivante de nos paysages. Elle incarne notre rapport au temps long, à la transmission, à ce qui nous dépasse et nous survit. Un pays qui renonce à nourrir son peuple est un pays qui a déjà accepté sa
vassalisation.

L’agriculture est le ciment de nos terroirs et la matrice de notre identité. Dans un monde qui se fragmente, où les chaînes d’approvisionnement se tendent, où la démographie explose, maîtriser sa production alimentaire redevient un attribut de la puissance. La France a ses agriculteurs, sa géographie, son histoire et ses chercheurs. Elle a tous les atouts pour transformer cette nouvelle donne en opportunité historique.

Il est temps de retrouver l’ambition d’une France première puissance agricole d’Europe.

Le grand paradoxe français

Comment le grenier de l’Europe peut-il regarder sans réagir la destruction programmée de son agriculture ? Les chiffres dessinent un désastre : en trente ans, le revenu net agricole a fondu de 40%. Un agriculteur sur quatre vit sous le seuil de pauvreté. Nous sommes passés de 2,5 millions d’agriculteurs en 1955 à environ 400 000 aujourd’hui. Chaque jour, un agriculteur met fin à ses jours.

Nous importons désormais 20% de notre alimentation, produite sans aucune de nos contraintes environnementales. Cette situation résulte d’un système d’une hypocrisie absolue. Nous surtransposons systématiquement les
directives européennes – zones de non-traitement de 5 mètres en Allemagne, 10 à 20 mètres en France. Un éleveur français doit respecter 13 textes réglementaires pour construire un poulailler quand son concurrent polonais n’en a que 3. Puis nous signons des accords dits de libre-échange avec des pays qui ne respectent aucune de nos exigences.

Ce deux-poids-deux-mesures est devenu un mode de gouvernement. L’État demande à nos agriculteurs toujours plus de normes, de dossiers, de restrictions, et leur répond en cas de crise par des prêts bancaires ou des rustines budgétaires. En 2021, face aux gels historiques, le ministre proposait aux exploitants sinistrés… de souscrire un nouveau prêt garanti par l’État, alors qu’ils remboursaient encore ceux du Covid. On appelle cela de la résignation
bureaucratique, pas une stratégie agricole.

Les vrais défis occultés

Derrière ce désastre organisé, trois défis majeurs détermineront notre avenir agricole. Le défi générationnel : La moitié des agriculteurs partiront à la retraite dans les sept ans à venir. Pour trois départs, une seule installation. Les jeunes fuient une profession où l’on travaille 60 heures hebdomadaires pour un revenu inférieur au SMIC, où l’installation coûte 200 000 euros minimum, où l’on est stigmatisé comme pollueur. Il faut se fixer un cap clair de 10000 installations par an avec un accompagnement technique, humain, bancaire, et un guichet unique pour simplifier les démarches.

Le défi technologique : Seulement 18% des exploitations françaises utilisent l’intelligence artificielle, contre 92% des élevages porcins danois. Les nouvelles techniques génomiques (NBT) permettraient de créer des variétés résistantes nécessitant moins d’intrants, mais le principe de précaution s’est mué en principe de paralysie.

Le défi de la valeur : Nous excellons dans la production mais échouons à capter la valeur ajoutée. Nous exportons du blé à 200€ la tonne et importons des pâtes italiennes à 2000€. Notre balance commerciale du bois est déficitaire de 7 milliards : nous exportons des grumes pour les racheter transformées.

À force de ne pas sécuriser les revenus agricoles, nous avons laissé les aléas climatiques ou économiques faire vaciller les exploitations les plus performantes. Pourtant, d’autres pays comme l’Australie ont su mettre en place une fiscalité adaptée à la volatilité agricole.

Face à ce constat, les rustines ne suffiront pas. Il faut une refondation complète articulée autour de six
principes structurants.

  • Premier principe : remettre la production au cœur. L’agriculture a une fonction nourricière première qu’aucune idéologie ne doit faire oublier. Cela implique de réorienter la PAC, qui doit récompenser la production, pas la mise en jachère. Autorisons sans délai les NBT – nos voisins les utilisent déjà, nos agriculteurs les réclament. Seul le dogmatisme s’y oppose, préférant les pesticides d’aujourd’hui aux solutions de demain. Libérons l’INRAE pour qu’elle travaille pour nos agriculteurs, pas contre eux. Le principe de précaution doit être supprimé de la constitution et remplacé par un principe de responsabilité. C’est pourquoi nous souhaitons sa suppression de la constitution.
  • Deuxième principe : restaurer la compétitivité. Un maraîcher français paie 45% de charges sociales contre 15% en Espagne. Solution : transférer les charges non contributives vers la valeur ajoutée. Créons un compte épargne aléas climatiques, plafonné à une année de chiffre d’affaires, défiscalisé à l’entrée comme à la sortie.
  • Troisième principe : garantir la souveraineté sur les intrants. Nous importons 100% de nos engrais potassiques, 70% des azotés. Cette dépendance nous fragilise : quand la Russie envahit l’Ukraine, nos agriculteurs subissent l’explosion des prix. Pour produire 5 millions de tonnes d’engrais azotés décarbonés (3 pour nous, 2 pour l’export), il faudrait 30 à 45 TWh d’électricité – 6 à 9% de notre production nationale. C’est réalisable : notre consommation a baissé de 60 TWh depuis 2005. Avec notre nucléaire et les surplus renouvelables, si les charges et les impôts ne sont pas confiscatoires, une filière française pourra émerger. Et cela vaut aussi pour l’eau. Alors que le changement climatique accroît l’irrégularité des précipitations, il est impératif de permettre aux agriculteurs de stocker l’eau quand elle tombe pour l’utiliser quand elle manque. Laisser l’eau s’évaporer ou filer à la mer au nom d’un dogme écologiste est un non-sens. En refusant systématiquement la création de retenues d’eau, on sacrifie notre capacité
    à produire sur place, au profit d’importations lointaines à l’empreinte carbone bien plus lourde. La gestion durable de l’eau doit s’appuyer sur la science, pas sur l’idéologie.
  • Quatrième principe : reconquérir la valeur ajoutée. La France ne peut rester l’usine à matières premières de l’Europe. Reconstruisons un maillage d’unités de transformation territoriales – conserveries, meuneries, laiteries. Développons les protéines végétales, la transformation du bois, la chimie verte.
  • Cinquième principe : libérer par la simplification. L’agriculteur français passe 9 heures hebdomadaires
    en paperasse. Simplification radicale : un interlocuteur unique par exploitation, dématérialisation totale, suppression des déclarations redondantes. 31 300 fonctionnaires au ministère pour 390 000 exploitations – redéployons vers l’accompagnement, pas le contrôle.
  • Sixième principe : faire de l’agriculture une arme géopolitique. La Russie a fait du blé un instrument diplomatique, produisant 30 millions de tonnes supplémentaires depuis 2014. Bâtissons une diplomatie agricole offensive entre l’Afrique et l’Europe en appliquant, si besoin, des clauses de sauvegarde unilatérales. L’urgence d’une mobilisation nationale.

Ces six principes dessinent une vision : celle d’une France qui assume sa vocation agricole comme levier de puissance. Cette vision exige une mobilisation nationale car le défi agricole est stratégique. Les agriculteurs ne demandent pas la charité mais la liberté d’entreprendre et la reconnaissance. Ils sont entrepreneurs du vivant, ingénieurs de la nature, artisans de notre indépendance. La transition écologique se fera avec eux, pas contre eux. Le temps presse. En 2024, la production a chuté de 7,5%, les exportations de céréales de 20,4%. Mais nous avons plus d’atouts que nos voisins : diversité des terroirs, excellence des productions, puissance de la recherche, passion des agriculteurs. Ce qui nous manque, c’est le courage politique de rompre avec trente ans de renoncements. De porter l’agriculture non comme un combat d’arrière-garde mais comme un projet innovant. L’agriculture française attend qu’on la libère. Ce combat est celui de tous les Français qui refusent la vassalisation alimentaire.


David Lisnard
Président de Nouvelle Énergie

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *