
À Lourdes, lors des XVIIIes Rencontres des Chrétiens élus publics, Thierry Lavit, maire de la cité mariale, nous a raconté une histoire singulière. Celle d’un soignant devenu maire après avoir traversé l’épreuve de la maladie, d’un lointain cousin de Bernadette Soubirous dont le chemin a croisé celui de trois souverains pontifes, et d’un pont qui, au-dessus du gave de Pau, est devenu un symbole de fraternité. Une histoire de foi, de transmission et d’espérance, comme Lourdes en a le secret.
C’est à Lourdes, à l’occasion des XVIIIes Rencontres des Chrétiens élus publics, que nous avons eu le bonheur d’être accueillis par Thierry Lavit, maire de la ville depuis 2020. Son accueil fut chaleureux, son propos passionnant. Il nous raconta comment il avait eu le privilège d’accueillir le pape Léon XIV, le 26 septembre dernier, sur un pont qui porte désormais son nom.
Mais derrière cette inauguration se cachait une histoire autrement plus profonde. Une histoire commencée avec Benoît XVI, poursuivie avec le pape François et accomplie, d’une certaine manière, avec Léon XIV.
Une histoire de foi, de maladie, de rencontres et de fraternité.
Thierry Lavit n’est pas venu à la politique par les chemins habituels. Pendant plus de trente ans, il a exercé comme soignant médico-technique au centre hospitalier de Lourdes, notamment dans le domaine de l’imagerie médicale. Il a côtoyé la souffrance, accompagné des malades, rencontré ces hommes et ces femmes dont la vie bascule un jour à l’annonce d’un diagnostic.
Lui-même confronté à l’épreuve du cancer, il a décidé, après sa guérison, de consacrer une nouvelle partie de sa vie au service de sa ville. Comme si le temps retrouvé devait désormais être consacré aux autres. Comme si la vie, lorsqu’elle vous est rendue, vous obligeait davantage.
À cette époque, une religieuse visitandine lui remit une médaille. Il la porte toujours sur sa poitrine. Il nous en parla avec simplicité. Certains y verront un souvenir, d’autres une protection, d’autres encore le signe discret d’une fidélité. Il est des objets dont la valeur tient à la promesse qu’ils contiennent.
Et puis, Thierry Lavit nous révéla une autre histoire, plus intime encore. Il est lui-même un lointain cousin de Bernadette Soubirous ! La grand-mère de Bernadette portait, nous expliqua-t-il, le nom de Lavit, et lui-même descendrait du frère de cette grand-mère. Ainsi, celui qui accueille aujourd’hui les pèlerins du monde entier dans la cité mariale appartient à cette famille dont une petite fille pauvre, au milieu du XIXe siècle, allait bouleverser le destin de Lourdes. Il y a parfois, dans les histoires familiales, des fidélités que les générations transmettent sans même en mesurer la portée.

Et puis il y eut Rome.
Lors d’une audience au Vatican, le 18 mars 2022, Thierry Lavit rencontra le pape François. La conversation porta sur son métier de soignant, sur la maladie, sur sa responsabilité de maire et sur cette vocation si particulière de Lourdes : accueillir ceux qui souffrent, ceux qui espèrent, ceux qui n’ont parfois plus d’autre recours que la prière.
Car Lourdes n’est pas une ville comme les autres. On y vient de tous les continents, dans toutes les langues, avec toutes les blessures. On y croise des malades sur des brancards, des personnes handicapées accompagnées de bénévoles, des familles inquiètes, des pèlerins silencieux, des hommes et des femmes qui ne demandent pas nécessairement un miracle, mais simplement la force de continuer.
Au cours de cette audience, Thierry Lavit fit part au pape François de son souhait de donner son nom au pont que la ville de Lourdes devait reconstruire au-dessus du gave de Pau.
« Pourquoi veux-tu donner mon nom à un pont ? », lui demanda François. Le maire lui répondit en reprenant une formule du Saint-Père lui-même : « Les murs séparent, divisent. Les ponts rapprochent. » Tout était dit. Un pont n’est pas seulement un ouvrage d’art. C’est une invitation à rejoindre l’autre. Il permet de franchir ce qui nous sépare, de relier deux rives, deux quartiers, deux communautés. Là où le mur interrompt le chemin, le pont le prolonge. Là où le mur enferme, le pont ouvre. Et n’était-ce pas précisément la vocation de Lourdes, cette ville où se rencontrent depuis plus d’un siècle et demi les peuples du monde entier, les bien-portants et les malades, les croyants et ceux qui cherchent encore ?
À la fin de l’entretien, le pape François se leva et tendit ses avant-bras. Thierry Lavit posa les siens sur ceux du Saint-Père. « Continue, petit ! », lui a dit le Pape François. Trois mots. Un encouragement. Une sorte d’envoi en mission.
De cette rencontre naquit une idée : donner une forme durable à ce geste. Faire de cette fraternité vécue une fraternité visible. Et pourquoi ne pas la graver dans la pierre, sur le nouveau pont de Lourdes ?
Le maire avait également demandé à François s’il viendrait un jour à Lourdes. Le pape lui avait répondu que non, expliquant que sa mission le conduisait prioritairement vers les peuples de l’hémisphère Sud. Il aurait ajouté que Lourdes était devenue, à ses yeux, « trop marchande ».
Thierry Lavit expliqua que Lourdes était d’abord la ville des pauvres, des malades, des petits et des humbles. Celle de Bernadette. Celle de la fraternité. Il ne renonça ni à son projet de statue ni à son désir d’accueillir un pape.
Lorsque Léon XIV fut élu, il entreprit de lui proposer de donner son nom au pont reconstruit sur le gave de Pau et de venir le découvrir.
L’ouvrage avait toute une histoire. Construit en 1930 par l’architecte Louis Pomès, il avait été fragilisé par les crues de 2012 et de 2013. Sa reconstruction avait été rendue nécessaire pour sécuriser la circulation et mieux laisser passer les eaux tumultueuses du gave.
Le maire nous raconta les échanges qui précédèrent cette dénomination. Il fallut notamment lever une interrogation concernant le nom de Peyramale, associé au précédent ouvrage et à l’avenue voisine.
Ce nom n’est pas anodin. L’abbé Dominique Peyramale fut le curé de Lourdes au temps des apparitions de 1858. C’est lui qui reçut la jeune Bernadette Soubirous, écouta son récit avec une prudence d’abord exigeante, et joua un rôle essentiel dans les événements qui allaient bouleverser l’histoire de cette petite ville des Pyrénées.
Il aurait été paradoxal pour le Vatican qu’un hommage rendu à un pape semblât effacer la mémoire de celui qui avait accompagné les premiers pas de Bernadette. Thierry Lavit expliqua comment cette difficulté avait pu être surmontée, en expliquant que le nom du pont ne venait pas du nom de l’Abbé, mais du nom du lieu, et que ce nom de Peyramale demeurait attaché à l’avenue et celui de l’Abbé Peyramale, à l’histoire de la ville.
Le 26 septembre 2026, Léon XIV arrivait donc à Lourdes.
Le maire accueillit le souverain pontife, puis le conduisit vers le belvédère aménagé au-dessus du gave, au milieu du pont. De là, on aperçoit le château fort, dressé sur son rocher, témoin d’une histoire bien plus ancienne que celle des apparitions.
Le pape découvrit ensuite la statue commandée au sculpteur pyrénéen Jean-Jacques Abdallah : La Fraternité entre les peuples.
Deux hommes se tiennent par les avant-bras. Ils ne se dominent pas. Ils ne se tirent pas l’un l’autre. Ils se reconnaissent, se soutiennent, se rencontrent. Ce geste est à la fois simple et puissant. Il dit ce que les discours peinent parfois à exprimer : la fraternité n’est pas une abstraction, c’est une relation.
La sculpture a été réalisée en pierre d’Arudy, dans le Béarn, cette terre pyrénéenne à laquelle se rattachent certaines des origines familiales de Robert Francis Prevost, devenu Léon XIV. Ainsi, la matière elle-même établissait un lien entre le pape et le territoire.
Sur le pont, les garde-corps évoquent un banc de poissons. Le symbole n’est pas fortuit. Le poisson, ICTUS (ichthys en grec), fut l’un des signes de reconnaissance des premiers chrétiens. ICTUS, ces cinq lettres pouvaient se lire comme les initiales d’une profession de foi : Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur. Ce symbole discret, utilisé dans les premiers siècles du christianisme, rappelle une Église née dans la fragilité, avant les basiliques, les palais et les fastes. Une Église de rencontres, de fidélité et d’espérance.
Thierry Lavit nous raconta alors ce moment qui l’avait particulièrement ému. Devant la statue, Léon XIV retrouva le geste de son prédécesseur : il tendit ses avant-bras, et le maire posa les siens sur ceux du pape. Le geste de François avait inspiré la sculpture. La sculpture accueillait désormais le geste de Léon XIV. La boucle était bouclée. Deux papes, deux personnalités, deux pontificats, mais un même geste.
Et cette histoire de pont nous ramène à une autre histoire, que le maire prit plaisir à nous raconter.
Selon une vieille légende, le nom de Lourdes serait lié au mot arabe désignant la rose (El ouardi). L’histoire remonte au temps de Charlemagne. Un chef sarrasin, Mirat, aurait résisté dans le château de la ville avant de consentir à déposer les armes devant la Vierge du Puy-en-Velay. Converti, il aurait pris un nom évoquant la rose, dont serait issu celui de Lourdes. Les légendes disent parfois quelque chose de l’âme des lieux, sinon de leur naissance véritable.
La rose, en tout cas, accompagne depuis longtemps l’imaginaire de Lourdes. Elle évoque la Vierge Marie, le rosaire, cette prière répétitive dont les grains semblent former un bouquet spirituel. Elle est aussi devenue une fleur bien réelle, cultivée et offerte.
Georges Delbard créa une rose associée à Lourdes à l’occasion du centenaire des apparitions de 1858. Ainsi, la rose est entrée jusque dans les jardins, prolongeant dans la nature la mémoire de Bernadette.
Il faut parfois une fleur pour raconter ce qu’un livre entier ne saurait dire.
Mais Thierry Lavit avait encore une autre histoire à nous confier. Bien avant sa rencontre avec François, bien avant l’élection de Léon XIV, il avait déjà croisé le chemin d’un pape : Benoît XVI.
C’était en septembre 2008, lors du voyage du souverain pontife à Lourdes pour le 150e anniversaire des apparitions. Ce jour-là, Thierry Lavit faisait baptiser son enfant dans le baptistère où avait été baptisée Bernadette Soubirous, le 9 janvier 1844, quatorze ans avant les apparitions.
Au cours de cette journée exceptionnelle, Benoît XVI aurait pris l’enfant dans ses bras.
Imagine-t-on le souvenir qu’une telle rencontre peut laisser à une famille ? Un enfant présenté au baptême, dans le lieu même où Bernadette avait reçu le sien, et qui se retrouve un instant dans les bras du successeur de Pierre.

Benoît XVI, François, Léon XIV.
Trois papes, trois rencontres, trois moments d’une vie. En écoutant Thierry Lavit, je pensais à ce que devrait être, au fond, toute responsabilité publique.
Un maire est celui qui construit des ponts. Des ponts de pierre, lorsqu’il faut franchir une rivière, réparer un ouvrage ou protéger sa ville des inondations. Mais aussi des ponts entre les générations, entre les habitants, entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas, entre les bien-portants et les malades, entre ceux qui possèdent et ceux qui manquent.
La fraternité n’est pas seulement l’un des trois mots de notre devise républicaine. Elle en est peut-être le plus exigeant, parce qu’elle ne se décrète pas. La liberté peut se garantir par le droit. L’égalité peut se rechercher dans les institutions. Mais la fraternité suppose toujours une démarche personnelle, un mouvement vers l’autre, un geste gratuit.
Elle ne se fabrique pas dans les bureaux de l’administration. Elle naît de la rencontre, de l’attention, de la confiance, de cette capacité à reconnaître en l’autre un frère avant d’y voir un administré, un électeur, un étranger ou un malade.
À Lourdes, cette évidence prend une force particulière. Car tout commence, en 1858, avec une jeune fille pauvre, illettrée, que les puissants de son temps auraient pu ignorer. Bernadette n’avait ni fortune, ni fonction, ni influence. Elle avait seulement sa parole, sa foi et une obstination tranquille.
Et cette parole a changé son destin, le destin d’une ville et celui de la chrétienté toute entière.
À l’issue de notre rencontre, le président de notre association Loïc Hervé proposa d’offrir à Thierry Lavit une adhésion aux Chrétiens élus publics. C’était une manière de lui dire que son témoignage rejoignait notre démarche : chercher, dans l’exercice des responsabilités publiques, non pas une confusion entre la foi et la politique, mais une cohérence entre les convictions personnelles et le service des autres.
Je suis reparti de Lourdes avec le souvenir de ce récit, de cette médaille portée près du cœur, de cet enfant dans les bras de Benoît XVI, de ces deux papes tendant les avant-bras à un maire, et de cette statue dressée sur un pont.
Je me suis dit que nous avions besoin, dans notre pays, de davantage de bâtisseurs de ponts et de moins de constructeurs de murs.
Car un pont n’appartient jamais tout à fait à celui qui l’a construit. Il appartient à ceux qui le traversent.
Et la fraternité, lorsqu’elle est véritable, ne demande ni passeport, ni profession de foi, ni carte d’électeur.
Elle demande seulement de tendre les bras, et d’accueillir les bras des autres.
Yves d’Amécourt

Notes et références
- Thierry Lavit, parcours professionnel et engagement public. Déclaration de candidature aux élections municipales de Lourdes, 2020. Il y évoque 33 années de service comme soignant médico-technique au centre hospitalier de Lourdes. Voir également ses entretiens sur son parcours dans l’imagerie médicale.
- La parenté avec Bernadette Soubirous. La Dépêche du Midi, 4 août 2022 ; Cath.ch, compte rendu de la rencontre avec François. La précision concernant la grand-mère de Bernadette et son frère provient du témoignage oral de Thierry Lavit lors des XVIIIes Rencontres des Chrétiens élus publics. Cette branche généalogique reste à documenter par les actes d’état civil.
- L’audience de Thierry Lavit avec François. Vatican, 18 mars 2022. Voir les comptes rendus relatifs à la présentation du projet de pont au souverain pontife.
- François et les ponts. Pape François, vidéoconférence avec les jeunes du réseau Scholas Occurrentes, 4 septembre 2014. Citation : « Les murs séparent, divisent. Les ponts rapprochent. »
- Le pont Léon XIV. Ville de Lourdes, « Il relie les rives. Il relie les Hommes. Bienvenue au Pont Léon XIV ! », 23 septembre 2026. Histoire de l’ouvrage, reconstruction et dénomination.
- La visite de Léon XIV. Ville de Lourdes, compte rendu de la visite pontificale du 26 septembre 2026 ; La Dépêche du Midi, reportages consacrés à l’inauguration du pont et à la statue de la fraternité.
- L’abbé Dominique Peyramale (1811-1877). Curé de Lourdes au moment des apparitions de 1858. Voir les archives et les notices historiques du Sanctuaire Notre-Dame de Lourdes.
- Le poisson des premiers chrétiens. Le terme grec ΙΧΘΥΣ (ichthys, poisson) forme un acrostiche traditionnel : Iêsous Christos Theou Huios Sôtêr, « Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur ». Voir notamment le Catéchisme de l’Église catholique, § 121, et les travaux consacrés à l’iconographie paléochrétienne.
- La légende de Mirat et l’origine de Lourdes. Michel Grosclaude et Jean-François Le Nail, Dictionnaire toponymique des communes des Hautes-Pyrénées, Conseil général des Hautes-Pyrénées, 2000. La légende doit être distinguée de l’étymologie scientifique.
- La rose Centenaire de Lourdes. Création de la maison Delbard en 1958, pour le centenaire des apparitions de la Vierge à Bernadette.
- Le baptême de Bernadette Soubirous. Bernadette fut baptisée le 9 janvier 1844 dans l’ancienne église paroissiale Saint-Pierre de Lourdes. Les fonts baptismaux sont aujourd’hui conservés dans l’église du Sacré-Cœur. Voir les notices historiques de la paroisse de Lourdes et du Sanctuaire.
- La visite de Benoît XVI à Lourdes. Voyage apostolique en France, 12-15 septembre 2008, à l’occasion du 150e anniversaire des apparitions. Vatican, discours, homélies et chronologie officielle du voyage. L’épisode de l’enfant de Thierry Lavit dans les bras du pape provient du témoignage oral du maire.
- La statue de la fraternité et la pierre d’Arudy. Présentation de l’œuvre de Jean-Jacques Abdallah et comptes rendus municipaux de l’inauguration du pont Léon XIV, septembre 2026.
- Témoignage personnel. Propos recueillis lors des XVIIIes Rencontres des Chrétiens élus publics, Lourdes, octobre 2026. Les échanges privés rapportés entre Thierry Lavit et les souverains pontifes sont restitués d’après le récit oral du maire.

