À Domont, un parc pour que vive la mémoire de Léonel de Moustier

Par Yves d’Amécourt AFCL arrière petit-fils de Léonel de Moustier

DOMONT — 26 septembre 2026. Il est onze heures, ce samedi matin, lorsque les grilles du nouveau parc de la rue du Chemin-Vert s’ouvrent devant les habitants, les élus, les porte-drapeaux et une famille venue nombreuse. Sur le mur de pierre, une plaque donne désormais un nom à ce lieu de promenade : « Parc Léonel de Moustier – Résister pour la France ».

Autour de Frédérick Bourdin, maire de Domont, ont pris place Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, le sous-préfet de Sarcelles, le député Romain Eskenazi et plusieurs descendants de Léonel de Moustier, parmi lesquels Léonel de Moustier, Charles de Courson et Pierre-Étienne de Moustier, trois de ses petits-fils. Une arrière-arrière-petite-fille, Héloïse de Panafieu, tient le coussin sur lequel reposent les ciseaux qui vont couper le ruban tricolore. Dans l’assistance, les générations se mêlent. C’est sans doute déjà une manière de transmettre.

Car c’est bien de transmission qu’il s’agit.

Curieusement, Frédérick Bourdin raconte que son chemin vers Léonel de Moustier a commencé au cinéma. Passionné par l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, le maire de Domont a été marqué par L’Armée des ombres, le film de Jean-Pierre Melville, et particulièrement par cette scène où Philippe Gerbier, incarné par Lino Ventura, trouve refuge chez un aristocrate royaliste qui cache des résistants sur ses terres avant d’être lui-même arrêté par la Gestapo.

Le personnage est imaginaire et le maire prend soin de le préciser. Mais cette fiction l’a rendu attentif à ces hommes dont les origines, les convictions ou le milieu semblaient parfois les éloigner de la Résistance et qui, lorsque vint l’heure du choix, choisirent pourtant de dire non.

C’est ainsi qu’il découvre, plus tard, en préparant une conférence sur Vichy, le destin de Léonel de Moustier : un marquis, député du Doubs, homme de la droite conservatrice, père de douze enfants, ancien combattant de la Grande Guerre. Un homme que son époque aurait pu conduire à la prudence ou à l’accommodement mais qui choisit exactement l’inverse. Pour Frédérick Bourdin, Léonel de Moustier est de ceux qui préfèrent « trahir les attentes de leur milieu plutôt que de trahir la France ».

Le 10 juillet 1940, au casino de Vichy, 80 parlementaires refusent d’accorder les pleins pouvoirs constituants au maréchal Pétain. Léonel de Moustier est l’un d’eux. « Voilà pourquoi ce nom devait trouver sa place à Domont, explique le maire, parce qu’il nous rappelle que l’honneur et le courage ne connaissent ni étiquette, ni frontière politique. » La décision du conseil municipal de donner son nom au parc fut d’ailleurs prise à l’unanimité.

Yaël Braun-Pivet reprend le fil de cette vie où le courage semble avoir précédé chacun des choix. Combattant de 1914-1918, titulaire de la Croix de guerre avec cinq citations, Léonel de Moustier, à 57 ans et malgré ses douze enfants, obtient en 1939 de reprendre du service. Dans les Flandres, encerclé avec ses hommes, il refuse de se rendre et parvient à rejoindre Dunkerque.

Puis vient Vichy. La présidente de l’Assemblée nationale rappelle alors cet échange avec Pierre Laval, qui le menace à la veille du vote : ses entreprises risquent de perdre leurs commandes publiques. La réponse de Moustier tombe : « Mes ouvriers en pâtiront peut-être, et moi certainement. Est-ce une raison pour me déshonorer ? ».

Après l’armistice, son refus devient résistance. Son château de Bournel, dans le Doubs, accueille maquisards, évadés, réfractaires au STO et aviateurs alliés. Le 23 août 1943, la Gestapo l’arrête avec deux de ses fils, Guy et Henri. Emprisonné à Besançon puis à Compiègne, il est déporté à Neuengamme. Son statut d’ancien parlementaire aurait pu lui valoir un traitement particulier : il le refuse. Il meurt d’épuisement au kommando de Bremen-Farge, le 8 mars 1945, quelques semaines avant la fin de la guerre. Le général de Gaulle le nommera, à titre posthume, Compagnon de la Libération.

Dans le discours de Yaël Braun-Pivet, une autre dimension apparaît. Léonel de Moustier était de droite conservatrice ; Pierre Viénot, l’autre député de la Chambre de 1936 devenu Compagnon de la Libération, était socialiste. Tout ou presque pouvait les séparer en politique. Mais, dit-elle, « lorsque l’essentiel fut en jeu, ils s’unirent pour le défendre ».

Et la présidente de l’Assemblée nationale d’ajouter : « Il est en effet, dans la vie des nations, de ces heures critiques où tout peut basculer. Alors doivent s’effacer les clivages, les appartenances partisanes, pour laisser place à la rigueur d’une conscience, à la fidélité aux principes. »

Puis Charles de Courson s’avance. Pour le député de la Marne, cette cérémonie possède une résonance particulière : Léonel de Moustier était son grand-père. Il est, rappelle-t-il, le seul parmi ses très nombreux petits-enfants à avoir lui-même été élu député.

Il raconte un homme singulier jusque dans la Résistance. De Gaulle et Jean Moulin souhaitaient le voir rejoindre Londres. Moustier refuse : il considère que sa place est en France. Charles de Courson cite aussi cette lettre écrite le 12 juin 1941 : « J’estime avoir eu besoin de plus de courage pour défendre presque seul la République à Vichy en juillet 1940 que pour me battre pour la France au milieu d’une belle division de trois cents Lorrains et d’Alsaciens, dont le courage était égal à celui de leurs pères en 1914. »

Cette phrase dit beaucoup de l’homme. Le courage militaire lui était familier. Il l’avait éprouvé dans les tranchées de la Grande Guerre, puis de nouveau en 1940. Mais il existe une autre forme de courage, plus solitaire : celle qui consiste à rester debout lorsque presque tous les autres ont choisi de s’asseoir.

Mais c’est avec Pierre-Étienne de Moustier que l’Histoire rejoint soudain l’intimité familiale.

Il parle de son père, Guy, neuvième des douze enfants de Léonel. Arrêté avec lui, Guy de Moustier fut déporté à Neuengamme avec quatre autres membres de la famille. Il fut le seul des cinq à revenir. Il avait 25 ans et ne pesait plus que 34 kilos. Toute sa vie, raconte son fils, il conserva dans son portefeuille une copie de la lettre d’adieu d’Henri Fertet, jeune résistant de 16 ans fusillé à Besançon le 26 septembre 1943. Léonel et Guy, enfermés dans la même prison, avaient entendu, depuis leur cellule, le moment où les bourreaux étaient venus chercher le jeune homme.

« Je meurs pour ma Patrie. Je veux une France libre et des Français heureux. Non pas une France orgueilleuse, première nation du monde, mais une France travailleuse, laborieuse et honnête […] Adieu, la mort m’appelle. Je ne veux ni bandeau, ni être attaché. Je vous embrasse tous. C’est dur quand même de mourir. Mille baisers. Vive la France. Un condamné à mort de 16 ans. H. Fertet »

Quatre-vingt-trois ans plus tard, jour pour jour, cette coïncidence de calendrier donne au silence qui entoure ces mots une gravité particulière.

Devant les arbres du parc, Pierre-Étienne de Moustier trouve alors les mots les plus simples : « Ici, nous sommes en paix. Et cette paix, nous la devons au sacrifice de notre grand-père, comme à celui de tant d’autres qui ont donné leur vie ou leur liberté pour notre pays. Grâce à eux, nous pouvons vivre libres. La liberté : ce bien si précieux, et pourtant si fragile. »

Les applaudissements retombent. Les discours vont bientôt se taire et le parc retrouver sa vocation ordinaire : on y marchera, des enfants y joueront, des familles s’y retrouveront, les arbres grandiront et les saisons passeront.

C’est précisément ce que souhaitait la famille.

Pierre-Étienne de Moustier l’avait dit quelques minutes auparavant : peut-être qu’un jour, un promeneur s’arrêtera devant la plaque, lèvera les yeux, lira ce nom et demandera : « Qui était cet homme ? »

Alors quelqu’un racontera.

Il racontera le soldat, le député, le père de douze enfants, le parlementaire du 10 juillet, le résistant, le déporté. Il racontera surtout qu’à certains moments de l’Histoire, toute une vie peut tenir dans un mot aussi simple que difficile : non.

Et Pierre-Étienne de Moustier de conclure, en citant quelques vers d’un poète franc-comtois :

« Un grand-père en ce lieu
A trouvé un repaire.
On l’entend quand on passe,
Il suffit de se taire… »

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NB : Deux Compagnons de la libération sont associés à la commune de Domont. André Rondenay, Délégué Militaire Régional et Alain Grout de Beaufort. (Résistant). Ils devaient être déportés en Allemagne par le dernier convoi ferroviaire à partir de Pantin. Ils ont été extrait de ce convoi puis fusillés dans les bois au dessus de Domont. (lieu dit « carrefour des quatre chênes), le 15 août 1944. Une cérémonie a lieu chaque année au mois d’août à cet emplacement .

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