Léon XIV appelle la France à une « juste laïcité »

Après la visite de Léon XIV en France, une invitation aux rencontres des Chrétiens Élus Publics à Lourdes

Par Yves d’Amécourt, conseiller municipal et communautaire, ancien conseiller général et ancien maire de Sauveterre-de-Guyenne, membre du bureau de l’association Chrétiens Élus Publics.

Il est des mots qui ont la vie dure. Ils traversent les siècles, changent de mains, de sens, parfois de camp. On les polit, on les brandit, on les détourne. À force de les employer, on finit parfois par oublier ce qu’ils voulaient dire. La laïcité est de ceux-là.

En France, nous en avons fait une passion nationale. Nous en parlons à l’école, dans les mairies, à l’Assemblée nationale, sur les plateaux de télévision. Nous l’invoquons pour défendre la liberté, parfois pour la restreindre. Nous lui demandons de nous rassembler et nous nous en servons pour nous opposer. Il arrive même que nous nous disputions sur la laïcité avec une ferveur !

Et voilà que le pape Léon XIV, en visite dans notre pays, est venu nous en parler.

À l’Élysée, devant les autorités de la République, il a employé une expression qui mérite que l’on s’y arrête : « une juste laïcité ».

Mieux encore, il a précisé ce qu’il entendait par là : une laïcité qui ne considère pas la religion comme une menace pour la République ; une laïcité qui distingue les pouvoirs sans prétendre séparer l’homme de sa conscience ; une laïcité qui ne chasse pas les convictions de l’espace public mais organise leur coexistence dans le respect de la liberté de chacun.

« La véritable laïcité n’exclut pas la dimension religieuse », a-t-il rappelé, avant d’ajouter qu’« une juste laïcité ne consiste donc pas à exclure la religion de l’espace public ou de l’éducation ». [1]

Voilà qui mérite réflexion. Car, à force de vouloir protéger la République des religions, n’avons-nous pas parfois fini par vouloir protéger la République des croyants ? La nuance est considérable. La neutralité s’impose à l’État. Elle ne s’impose pas aux citoyens.

La République est laïque. Les Français sont libres.

Libres de croire. Libres de ne pas croire. Libres de pratiquer une religion, d’en changer, de chercher Dieu ou de ne jamais le chercher. Libres aussi d’éclairer leurs engagements, leurs choix et leurs responsabilités par les convictions qui habitent leur conscience, dès lors naturellement qu’ils respectent la loi commune et la liberté des autres.

C’est peut-être cela, au fond, que Léon XIV est venu nous rappeler : la laïcité n’est pas l’effacement des convictions ; elle est l’organisation pacifique de leur liberté.

Il y a là une invitation à retrouver le sens de ce que nous avons peut-être perdu : la liberté de conscience. Comment en sommes-nous arrivés à considérer parfois comme suspecte, dans un pays dont les villages se sont construits autour des églises, la simple expression d’une conviction religieuse ?

Il suffit de parcourir la France pour mesurer ce que notre civilisation doit au christianisme. Nos cathédrales, nos abbayes, nos chapelles, nos calvaires, nos fêtes, nos prénoms, nos paysages, notre littérature, notre musique, nos hôpitaux, nos écoles en portent l’empreinte.

On peut ne pas croire en Dieu et aimer Notre-Dame. On peut ne jamais entrer dans une église pour prier et s’émouvoir devant une Vierge romane. On peut ne pas partager la foi de ceux qui ont bâti nos villages et reconnaître ce que nous leur devons.

Il a fallu l’incendie de Notre-Dame pour que nous redécouvrions, dans un même élan, que cette cathédrale appartenait à notre histoire commune. Des croyants et des incroyants, des Français et des étrangers, des artisans, des ingénieurs, des compagnons, des donateurs, des responsables publics se sont retrouvés pour la relever.

Personne n’a demandé aux charpentiers s’ils croyaient en Dieu avant de leur confier la reconstruction de sa maison.

Et la République, en restaurant Notre-Dame, n’a pas cessé d’être laïque. Elle a simplement été fidèle à ce qu’elle est : la gardienne d’un patrimoine qui nous dépasse.

Et puis il y eut ces trois jours.

Ces foules, ces sourires, cette joie. Des pratiquants, des croyants, mais bien au-delà, des Français venus écouter, regarder, partager. Et surtout cette jeunesse, nombreuse, enthousiaste, heureuse d’être là. Cela aussi m’a ému.

Car ce n’était pas la France d’hier qui se rassemblait autour du Pape. C’était résolument celle de demain. Une jeunesse qui rassure par sa capacité à espérer, à aimer, à vouloir, à investir autant qu’à s’investir. Une jeunesse en quête de sens dans un monde qui lui propose souvent des modes d’emploi mais si peu de raisons de vivre.

Ces trois jours nous ont peut-être ramenés vers nos racines. Mais les racines n’obligent pas l’arbre à regarder vers le sol. Elles lui permettent de pousser vers le ciel.

Et cette joie disait finalement quelque chose de très simple : croire n’est pas se retirer du monde. Chercher un sens n’est pas regarder en arrière. Affirmer une conviction n’est pas menacer la République.

C’est même peut-être la plus belle leçon de ces trois journées : la laïcité est d’abord une liberté.

Notre histoire n’est pas une opinion. Elle est un héritage. La République, après 1905, en a d’ailleurs dressé l’inventaire ! [2] Et cet héritage ne nous enferme pas. Il nous permet de comprendre d’où nous venons pour choisir librement où nous voulons aller.

Il y a deux mille ans, à ceux qui cherchaient à le piéger sur l’impôt dû à l’empereur, le Christ répondit : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » [3] On aurait tort de chercher dans cette phrase le texte anticipé de la loi de 1905. L’histoire est plus compliquée, et l’Église elle-même a parfois oublié la distinction qu’elle enseignait. Mais quelle intuition extraordinaire !

Tout n’appartient pas à César.

Il existe une part de l’homme qui échappe au pouvoir politique. Une part que l’État ne saurait posséder, administrer ou réglementer à sa guise. Sa conscience.

César peut lever l’impôt, faire appliquer la loi, organiser la cité. Il ne peut pas décréter ce que chacun doit croire au plus profond de lui-même. Et lorsque Pilate lui demande, le jour de son procès : « Es-tu le roi des Juifs ? », Jésus lui répond : « Mon royaume n’est pas de ce monde. » [4]

César peut gouverner les hommes. César ne possède pas leur âme. C’est peut-être là que se trouve l’une des racines les plus profondes de la liberté de conscience. Il aura fallu des siècles, des affrontements, des erreurs, des persécutions, des réconciliations aussi, pour que cette liberté trouve sa traduction dans notre droit.

La République française a fait de la laïcité un principe commun à tous les citoyens, quelles que soient leurs convictions. Et la loi de 1905, dont on cite si souvent la séparation des Églises et de l’État, commence par une phrase que l’on oublie trop volontiers : « La République assure la liberté de conscience. » [2] Tout est là.

La séparation est un moyen. La liberté est une fin.

La liberté de conscience n’est pas seulement la liberté de croire. C’est aussi celle de ne pas croire, de changer de religion, de chercher Dieu ou de ne jamais le chercher. Une foi imposée ne serait plus une foi. Elle ne serait qu’une obéissance. Et Dieu, s’il a fait l’homme libre, n’a certainement pas besoin que César se charge de le faire croire ! [5]

C’est pourquoi les paroles prononcées par Léon XIV à l’Élysée me paraissent importantes.

La neutralité s’impose à l’État. Elle ne saurait être exigée de la conscience des citoyens. La République n’a pas à croire. Elle n’a pas davantage à empêcher de croire. Elle doit garantir à chacun la liberté de chercher, de douter, de croire ou de ne pas croire, sans que ses convictions deviennent un titre de faveur ou un motif d’exclusion.

La laïcité n’est pas une religion supplémentaire, chargée de remplacer toutes les autres. Elle est la règle commune qui permet à des hommes différents de vivre ensemble sans devoir devenir semblables.

J’ai été maire pendant douze ans. Je n’ai jamais demandé à un administré s’il croyait en Dieu avant de m’occuper de lui. Je n’ai jamais demandé à un agent municipal ce qu’il pensait du ciel pour apprécier son travail sur terre. Mais je n’ai pas davantage cessé d’être chrétien en franchissant la porte de la mairie. Je l’étais avant d’être élu. Je le suis resté pendant mes mandats. Je le suis encore aujourd’hui.

Un mandat passe. Une conscience demeure.

La foi ne m’a jamais donné de droits supplémentaires. Elle m’a plutôt rappelé quelques devoirs : celui de servir, celui d’écouter, celui de respecter, celui de ne pas confondre l’autorité avec la propriété du pouvoir, celui d’aimer son prochain. Celui, surtout, de reconnaître dans chaque personne, y compris celle qui ne partage aucune de mes convictions, une dignité qui ne dépend ni de son origine, ni de sa fortune, ni de son utilité sociale, ni de son bulletin de vote.

Être chrétien élu public, ce n’est pas gouverner au nom de Dieu. C’est essayer de ne pas oublier l’homme lorsqu’on gouverne. Et c’est parfois plus difficile qu’il n’y paraît, surtout dans un monde politique où la violence est une arme.

À l’UNESCO, Léon XIV a prolongé sa réflexion en évoquant l’éducation, la culture, la transmission et la dignité humaine. Devant les jeunes, il a rappelé que la liberté n’est pas seulement la possibilité de choisir, mais aussi la responsabilité de donner un sens à ses choix. [6] [7] Ces paroles résonnent singulièrement dans notre époque.

Nous n’avons jamais disposé d’autant de connaissances et nous semblons parfois manquer de sagesse. Nous n’avons jamais eu autant de moyens de communiquer et nous éprouvons tant de difficultés à nous comprendre. Nous avons multiplié les droits, les procédures, les règlements, les précautions, mais nous peinons à dire ce qui fonde la dignité de celui auquel nous prétendons les garantir.

Nous savons de mieux en mieux comment faire. Nous nous demandons de moins en moins pourquoi.

La science nous explique le monde. Elle ne nous dispense pas de nous interroger sur ce que nous voulons en faire. La technique augmente notre puissance. Elle ne nous dit pas toujours comment l’employer.

Bernanos redoutait déjà ce « Paradis des Machines » dans lequel l’homme, à force de confier aux instruments le soin de penser à sa place, finirait par oublier ce qui faisait de lui un homme. Léon XIV lui-même a rappelé cette mise en garde à l’Élysée. [8]

Nous y sommes presque.

L’intelligence artificielle nous promet des réponses à toutes nos questions. Encore faut-il que nous conservions la liberté de poser les bonnes. Car une machine peut calculer, comparer, prévoir. Elle ne peut pas porter à notre place le poids de notre conscience.

En terminale, notre professeur de philosophie, Guy Ursulet, nous enseignait que les questions étaient toujours plus belles et plus intéressantes que les réponses. Il notait une dissertation au nombre de points d’interrogation qu’elle contenait. J’ai toujours conservé cet enseignement. Je pense à lui à chaque fois que, dans un débat, une réunion, on exige de moi des réponses quand j’aimerais tellement qu’on me laisse reformuler la question.

Une société qui renoncerait à la conscience au profit de la seule procédure pourrait devenir parfaitement administrée et profondément inhumaine.

C’est pourquoi je crois que nous devons nous méfier de cette tentation contemporaine qui voudrait réduire la laïcité à l’effacement du religieux, comme si l’on pouvait construire une société libre en demandant aux hommes de cacher ce qui les fait vivre. Et c’est précisément ici que les paroles de Léon XIV prennent tout leur sens.

Une juste laïcité ne demande pas aux convictions de disparaître. Elle leur demande de respecter la liberté.

On ne fait pas disparaître les convictions en interdisant de les exprimer. On les prive seulement de la possibilité de se rencontrer. Et l’on finit par fabriquer de l’ignorance là où l’on prétendait organiser la tolérance.

La fraternité ne consiste pas à demander à chacun de renoncer à ce qu’il est. Elle consiste à reconnaître que celui qui ne me ressemble pas est pourtant mon frère en humanité.

Il n’est pas nécessaire de partager la foi de son voisin pour respecter sa conscience. Il n’est pas nécessaire de croire au même ciel pour travailler ensemble sur la même terre. C’est même, me semble-t-il, l’une des plus belles promesses de la laïcité.

Alors, la laïcité est-elle une valeur chrétienne ?

La question mérite mieux qu’une réponse précipitée. Elle ne signifie évidemment pas que les chrétiens en auraient le monopole, ni que notre République devrait se réclamer d’une religion particulière.

Elle nous invite simplement à nous demander ce que la conception chrétienne de l’homme, de sa dignité, de sa liberté et de sa conscience a pu apporter à cette longue histoire qui nous a conduits jusqu’à la laïcité républicaine.

Elle nous invite aussi à nous demander ce que les chrétiens peuvent aujourd’hui apporter à la cité, sans chercher à imposer leur foi, mais sans accepter non plus qu’on leur demande de l’oublier.

Peut-être est-ce cela, finalement, cette « juste laïcité » dont nous parle Léon XIV : non pas une frontière dressée entre les hommes, mais une règle qui permet à leurs consciences différentes de vivre ensemble ; non pas l’effacement des religions, mais la garantie qu’aucune religion ne s’imposera aux autres ; non pas le silence des convictions, mais leur dialogue dans le respect de la loi commune.

Car la laïcité ne doit pas séparer l’homme de sa conscience. Elle doit lui permettre de vivre librement avec elle.

C’est autour de cette interrogation que nous avons choisi de nous retrouver, à la fin du mois d’octobre, à Lourdes, pour nos rencontres des Chrétiens Élus Publics.

Nous y parlerons de laïcité, de liberté de conscience, de notre responsabilité d’élus et de cette fidélité à nos convictions qui ne saurait jamais nous dispenser de servir ceux qui ne les partagent pas. Nous y chercherons moins des réponses toutes faites que des raisons de poursuivre ensemble notre engagement.

Lourdes n’est pas un lieu comme les autres.

On y croise des hommes et des femmes que la vie a parfois rudement éprouvés. Des malades, des personnes handicapées, des vieillards, des enfants, des familles, des bénévoles.

On y découvre que la fragilité n’enlève rien à la dignité. Que la dépendance n’efface pas la liberté. Que l’homme ne se mesure ni à sa puissance, ni à sa réussite, ni à sa capacité de produire.

On y apprend aussi que servir n’est pas un slogan de campagne. C’est un geste. Une attention. Une présence. Une main tendue. Un peu de temps donné à celui qui n’a rien à nous offrir en retour.

Pour un élu, ou un ancien élu, il n’est pas inutile de venir s’en souvenir. Nous nous retrouverons à Lourdes avec nos expériences, nos convictions, nos interrogations et nos doutes. Nous y viendrons non pour chercher des consignes politiques, mais pour réfléchir ensemble à cette responsabilité particulière qui est la nôtre : être chrétiens dans la cité, citoyens dans la République, et serviteurs de tous.

La visite de Léon XIV nous offre une magnifique occasion d’ouvrir cette conversation.

À l’Élysée, il nous a invités à réfléchir à une « juste laïcité ». À l’UNESCO, à la transmission et à la dignité humaine. Aux jeunes, au Stade de France, à la liberté et à la responsabilité. Trois lieux, trois auditoires, une même invitation à ne jamais perdre l’homme de vue.

Alors, à la fin du mois d’octobre, retrouvons-nous à Lourdes. Nous n’y viendrons pas pour demander à César de croire en Dieu. Nous y viendrons pour nous rappeler que César n’est pas Dieu.

Et que la juste laïcité commence peut-être par cette distinction.

Notes et références

[1] Léon XIV, Discours aux autorités, à la société civile et au corps diplomatique, palais de l’Élysée, 25 septembre 2026. Le Pape y développe la notion de « véritable laïcité » et de « juste laïcité », notamment à propos de la présence de la religion dans l’espace public et de la coopération entre institutions religieuses et État au service du bien commun. Il cite notamment Gaudium et spes, § 76.

[2] Loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État, notamment articles 1, 2 et 3. L’article premier dispose : « La République assure la liberté de conscience. » L’article 3 organise l’inventaire descriptif et estimatif des biens des établissements publics du culte.

[3] Évangile selon saint Matthieu, 22, 15-22. La question du tribut à César. Voir également Marc 12, 13-17 et Luc 20, 20-26.

[4] Évangile selon saint Jean, 18, 33-36. Dialogue entre Jésus et Pilate sur la royauté du Christ et la nature de son royaume.

[5] Concile Vatican II, déclaration Dignitatis humanae, 7 décembre 1965, notamment § 2 et § 9. Le Concile affirme que le droit à la liberté religieuse est fondé sur la dignité de la personne humaine et que nul ne doit subir de contrainte en matière religieuse.

[6] Léon XIV, discours au siège de l’UNESCO, Paris, 25 septembre 2026 : éducation, science, culture, dignité humaine, transmission et contribution des traditions religieuses à la recherche commune du sens de l’existence.

[7] Léon XIV, dialogue et discours lors de la veillée de prière avec les jeunes, Stade de France, Saint-Denis, 25 septembre 2026 : liberté intérieure, discernement, responsabilité personnelle et engagement chrétien.

[8] Georges Bernanos, La France contre les robots, 1946. Réflexion sur la civilisation des machines, la liberté humaine et les risques d’une société qui confond progrès technique et progrès de l’homme. Léon XIV évoque Bernanos et son « Paradis des Machines » dans son discours à l’Élysée.

[9] Concile Vatican II, constitution pastorale Gaudium et spes, 7 décembre 1965, § 75 et § 76, sur la participation à la vie publique et les rapports entre communauté politique et Église.

[10] Léon XIV, discours au palais de l’Élysée, 25 septembre 2026. Le Pape évoque également la restauration de Notre-Dame de Paris comme une œuvre commune associant institutions publiques et privées, artisans et corps de métiers, et comme le symbole d’une espérance retrouvée.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *