Merci à Domont d’honorer la mémoire de Léonel de Moustier

Il est des gestes qui vous touchent plus intimement que d’autres.

Le samedi 26 septembre à 11 heures , la ville de Domont inaugurera un parc portant le nom de mon arrière-grand-père, Léonel de Moustier, ancien combattant de 1914-1918, député du Doubs, résistant, déporté et Compagnon de la Libération. Cette cérémonie aura lieu à l’invitation de Frédéric Bourdin, maire de Domont, et de son conseil municipal, en présence de Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale.

Je veux leur dire ici, très simplement et très chaleureusement : merci. Merci d’avoir choisi d’inscrire le nom de Léonel de Moustier dans le paysage de votre commune. Merci surtout de contribuer ainsi à transmettre son histoire aux générations qui viennent.

Cette initiative me touche naturellement comme son arrière-petit-fils. Mais elle me touche aussi parce qu’en honorant sa mémoire, la commune de Domont honore, à travers lui, toute notre famille, une famille que la guerre, la Résistance et la déportation ont profondément marquée.

Un « non » qui engagea toute une vie

Léonel de Moustier était né en 1882. Conseiller général du Doubs dès 1910, président du Conseil général à partir de 1935, député depuis 1928, il appartenait à cette droite républicaine profondément attachée aux institutions et au service de la France.

Ancien combattant de la Grande Guerre, il avait 57 ans lorsque la guerre éclata de nouveau en 1939. C’est l’âge que j’ai aujourd’hui. Malgré son âge et ses responsabilités familiales, il demanda à reprendre du service dans une unité combattante. Son fils Georges fut tué au combat. Léonel refusa de quitter son unité et poursuivit le combat jusqu’à l’armistice.

Puis vint le 10 juillet 1940.

À Vichy, les parlementaires furent appelés à donner les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Quatre-vingts refusèrent. Léonel de Moustier fut de ceux-là. Parmi eux, seulement sept députés de droite. Pour lui, l’armistice constituait une « trahison ».

Ce « non » aurait pu rester un vote. Il devint un engagement.

Dès 1941, Léonel de Moustier entra dans la Résistance. Son domaine de Bournel, dans le Doubs, devint un lieu d’accueil pour des résistants, des prisonniers évadés, des aviateurs britanniques et américains abattus, puis des réfractaires au Service du travail obligatoire. Il participa également au renseignement et à la préparation de parachutages.

Arrêté par la Gestapo le 23 août 1943 avec deux de ses fils, Guy et Henri, Léonel fut emprisonné à Besançon puis à Compiègne. Henri, son dernier fils, qui n’avait que 17 ans, fut finalement libéré. Guy, en revanche, fut déporté comme son père à Neuengamme.

Léonel y refusa le traitement de faveur auquel son statut d’ancien parlementaire aurait pu lui donner droit et choisit de partager le sort de ses compagnons. Il mourut au kommando de Bremen-Farge, le 8 mars 1945, quelques semaines avant la fin de la guerre. Il fut fait, à titre posthume, Compagnon de la Libération.

Il est une phrase de Reinhard Heydrich qui donne au destin de Léonel de Moustier une résonance particulière. Dès 1939, alors que certains généraux allemands protestent contre les massacres commis en Pologne, le chef du SD leur répond : « Nous voulons bien protéger les petites gens, mais les aristocrates, les curetons et les Juifs doivent être supprimés. »¹ . Il ne s’agit évidemment pas de confondre les persécutions : l’extermination des Juifs d’Europe répond à une entreprise génocidaire spécifique, méthodiquement organisée par le régime nazi. Mais cette phrase révèle aussi la haine que celui-ci vouait aux élites, notamment religieuses et sociales, lorsqu’elles faisaient obstacle à son projet totalitaire. Aristocrate, catholique et résistant, Léonel de Moustier incarnait précisément ce monde qui refusait de plier.

Une famille dans la tourmente

Cette histoire est aussi celle d’une famille profondément éprouvée. Son épouse, Jeanne, nous a laissé ses carnets de guerre.

Le gendre de Léonel, Jean Armand, époux de sa fille aînée Renée, était le parrain de ma mère. Lui aussi fut déporté. Il mourut à Bremen-Farge le 8 novembre 1944, exactement quatre mois avant son beau-père. Sans nouvelles de lui, les habitants de Noyen-sur-Sarthe, dont il était le maire, le réélurent lors des élections municipales du printemps 1945. Ils ignoraient que celui auquel ils renouvelaient leur confiance était mort en déportation depuis plusieurs mois. Une place de la ville lui rend hommage.

Dans la chapelle de Montabon, sa maison, un panneau perpétue sa mémoire. Cette histoire m’y a été racontée. Elle dit mieux que beaucoup de discours ce que furent ces mois d’attente et d’incertitude, lorsque tant de familles françaises continuaient d’espérer le retour des absents.

Henri de Moustier, le dernier fils de Jeanne et Léonel — celui-là même qui, à 17 ans, avait été arrêté avec son père et son frère Guy — voulut plus tard transmettre cette mémoire. Il consacra à son père un livre dont le titre résume à lui seul le choix qui fut le sien : 1940, l’armistice trahison.

Car c’est bien ainsi que Léonel de Moustier considérait l’armistice : comme une trahison. Son refus du 10 juillet ne fut donc ni une circonstance ni une intuition tardive. Il procédait d’une conviction profondément ancrée : la défaite militaire ne devait jamais devenir une capitulation morale.

Quand le passé éclaire le présent

Il est frappant de constater combien cette période continue aujourd’hui d’interroger les Français. Le succès rencontré par les deux films La Bataille de Gaulle, qui continuent d’attirer des milliers de spectateurs dans les salles, en est peut-être un signe. Les raisons de ce succès sont sans doute multiples. Le cinéma, lorsqu’il est grand, sait rendre les personnages à leur humanité et l’Histoire à son incertitude.

Mais, pour ma part, j’aime y voir autre chose : le signe que cette période de notre histoire continue d’éclairer notre présent.

Juin 1940 nous enseigne en effet quelque chose d’essentiel. Tout semblait perdu. La France était vaincue. Son territoire était envahi. Ses institutions vacillaient. Beaucoup considéraient alors que la guerre était terminée et qu’il fallait désormais composer avec la défaite.

C’était, disait-on, « le sens de l’Histoire ».

Pourtant, quelques hommes et quelques femmes refusèrent cette fatalité. Ils étaient peu nombreux. Ils n’avaient ni les moyens, ni les institutions, ni même, au commencement, l’opinion avec eux. Ils avaient seulement une conviction : la France ne pouvait pas finir ainsi.

De Gaulle fut de ceux-là. Les premiers Français libres furent de ceux-là. Les premiers résistants furent de ceux-là. Léonel de Moustier, à sa place, fut de ceux-là. Ils allèrent contre le courant. Et ils contribuèrent à changer le cours de l’Histoire.

C’est une leçon qui dépasse évidemment les circonstances de 1940. Elle nous rappelle qu’un pays peut être vaincu sans être condamné ; qu’une majorité peut se tromper ; que ceux que l’on présente comme des irréalistes peuvent parfois être les seuls à regarder suffisamment loin ; et qu’aucun déclin n’est une fatalité tant qu’il reste des femmes et des hommes décidés à ne pas s’y résigner.

Une histoire que j’ai moi-même reçue

Il y a dans tout cela une dimension plus personnelle.

Je n’ai véritablement découvert Léonel de Moustier qu’en 2005. Cette année-là, soixante ans après sa mort, une cérémonie fut organisée à l’Assemblée nationale, à l’initiative de ses petits-enfants, pour honorer sa mémoire.

J’avais naturellement entendu son nom dans ma famille. Mais c’est à cette occasion que j’ai véritablement découvert l’homme, son parcours, ses choix, son courage. J’ai compris aussi, sans doute, que la transmission ne va jamais de soi. Une mémoire familiale peut s’estomper si une génération ne décide pas, un jour, de la raconter à la suivante.

Jeanne avait laissé ses carnets de guerre. Henri avait consacré un livre à son père. En 2005, les petits-enfants de Léonel avaient voulu à leur tour faire vivre sa mémoire. Ce jour-là, arrière-petit-fils, je l’ai reçue à mon tour.

Vingt et un ans plus tard, en donnant son nom à un parc, la ville de Domont prolonge cette chaîne de transmission. Et c’est peut-être cela qui me touche le plus.

Une mémoire confiée à l’avenir

Demain, des enfants joueront dans le parc Léonel de Moustier. Des familles s’y promèneront. Des générations s’y succéderont. Certains passeront devant son nom sans s’arrêter. D’autres liront la plaque.

Peut-être un enfant demandera-t-il un jour : « Qui était Léonel de Moustier ? »

Cette question, au fond, je me la suis posée moi-même en 2005. D’autres m’ont alors transmis son histoire. Aujourd’hui, grâce à la ville de Domont, d’autres la découvriront à leur tour.

La très belle plaque réalisée par la ville porte ces mots : « Résister pour la France ». Elle rappelle que Léonel de Moustier défendit « jusqu’au bout la République, la liberté et l’honneur de la France » et que, dans les heures les plus sombres, « le courage peut commencer par un simple refus ».

C’est pourquoi je veux adresser ma profonde reconnaissance à Frédéric Bourdin, maire de Domont, à son conseil municipal et à tous ceux qui ont voulu cet hommage.

En honorant Léonel de Moustier, vous honorez sa mémoire. Vous honorez aussi ceux qui combattirent et résistèrent à ses côtés. Vous honorez la France Libre, les Compagnons de la Libération. Et, à travers lui, vous honorez toute notre famille.

Mais vous faites davantage : vous transmettez. Et je crois profondément que c’est à cela que sert la mémoire. Non pas à entretenir la nostalgie du passé, mais à éclairer le présent et à donner aux générations qui viennent quelques raisons de croire en l’avenir.

Car l’Histoire n’est jamais écrite d’avance.

Ce que l’on appelle le sens de l’Histoire n’est parfois que le sens du courant. Et il suffit parfois de quelques femmes et de quelques hommes libres et déterminés pour le remonter — et relever la France.

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¹ Propos attribués à Reinhard Heydrich en 1939, dans le contexte des opérations menées en Pologne ; voir notamment « Conférence de Wannsee », Wikipédia, partie consacrée au contexte précédant la conférence.

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