
Et si un champignon cachait un mal bien plus grave ? À Montchavin, petit village savoyard niché dans la station de La Plagne, une énigme médicale suscite depuis quelques années la curiosité des chercheurs. Entre 2009 et 2019, une recrudescence de cas de sclérose latérale amyotrophique (SLA), plus connue sous le nom de maladie de Charcot, a été observée dans cette commune de moins de 400 habitants. Ce que les épidémiologistes appellent un « cluster », c’est-à-dire une concentration inhabituelle de cas dans un espace et un temps donnés.
Un tel phénomène est rare pour cette maladie dégénérative, qui touche environ 2 à 3 personnes sur 100 000 par an dans la population générale. À Montchavin, plus d’une dizaine de cas auraient été recensés sur une décennie, soit un taux bien supérieur à la moyenne. Alertée, l’Agence régionale de santé (ARS) Auvergne-Rhône-Alpes a diligenté une enquête, bientôt relayée par des chercheurs de l’Inserm et des neurologues spécialisés.
Une enquête environnementale difficile
Comme souvent face à ce type de cluster, les premières hypothèses ont porté sur l’environnement : pesticides, pollution des sols, présence de métaux lourds, exposition à certains carburants ou produits chimiques, habitudes de vie… Mais rien de déterminant n’a émergé.
C’est alors qu’une piste inattendue s’est imposée : la consommation régulière de faux-morilles, champignons sauvages proches de la morille véritable, mais contenant des substances notoirement toxiques.
Faux-morilles, gyromitrine et neurotoxicité
Le genre Gyromitra, auquel appartiennent les faux-morilles (Gyromitra esculenta, G. venenata…), est bien connu des mycologues pour sa dangerosité. Ces champignons contiennent de la gyromitrine, une molécule instable qui se transforme dans l’organisme en monométhylhydrazine (MMH). Cette dernière est utilisée dans certains carburants de fusée, et est reconnue pour ses effets mutagènes, hépatotoxiques, et neurotoxiques.
Des cas d’intoxications aiguës sont documentés chaque année, souvent après ingestion de champignons mal cuits. Mais l’hypothèse qui émerge à Montchavin est différente : et si l’exposition chronique à de faibles doses de gyromitrine, répétée année après année, pouvait provoquer une neurodégénérescence lente, aboutissant à une SLA ?
Cette hypothèse est développée dans l’étude publiée en 2021 par des chercheurs français, intitulée An amyotrophic lateral sclerosis hot spot in the French Alps associated with genotoxic fungi (Lagrange et al., 2021). Les auteurs y détaillent la géolocalisation des cas et les corrélations avec des pratiques alimentaires particulières.
Un précédent : l’île de Guam
Cette hypothèse n’est pas sans précédent. À Guam, dans les années 1950, une vague de cas de SLA associée à des syndromes parkinsoniens avait été reliée à la consommation de graines de cycas contenant du cycasine, un composé chimique générateur de radicaux libres et de lésions neuronales différées. Le parallèle entre cycasine et gyromitrine est aujourd’hui considéré comme scientifiquement plausible. Voir notamment cette synthèse sur Nature.
Les analogies toxicologiques sont détaillées dans cet article scientifique : Environmental toxins and the pathogenesis of ALS: the cycad hypothesis revisited (Bradley et al., Frontiers in Neurology, 2020).
Une corrélation, pas encore une preuve
Les premiers résultats de l’enquête menée à Montchavin, notamment par la neurologue Emmeline Lagrange, ont révélé que plusieurs malades avaient pour habitude de consommer ces faux-morilles, parfois sans précaution particulière : cuisson insuffisante, séchage artisanal, conserves maison.
Mais la prudence reste de mise. Corrélation n’est pas causalité, et les biais statistiques ne peuvent être exclus : hasard malheureux, effet fondateur (lignée familiale prédisposée), erreurs de diagnostic, etc. Pour aller plus loin, des études en laboratoire sont nécessaires pour confirmer la neurotoxicité cumulative de la gyromitrine sur des modèles animaux ou cellulaires.
Une synthèse grand public mais rigoureuse est parue en mars 2025 dans The Atlantic, sous la plume de Roxanne Khamsi : The Poison in the Mushroom.
Une mise en garde salutaire
En attendant, les auteurs de l’étude appellent à la plus grande prudence : même bien préparées, les faux-morilles restent toxiques, et leur consommation ne peut être considérée comme sûre.
L’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) recommande d’ailleurs de ne pas consommer les espèces de type Gyromitra, en raison de leur variabilité en toxines et du risque encouru.
L’INSERM précise que le lien entre champignons et SLA est une hypothèse de recherche, et non une conclusion définitive.
Montchavin pourrait bien devenir, comme Guam en son temps, un signal d’alarme : les produits naturels ne sont pas tous inoffensifs, et les traditions culinaires doivent parfois être réinterrogées à la lumière des avancées scientifiques.
Si la piste du champignon toxique se confirme, elle ouvrirait une nouvelle voie de compréhension des causes de la SLA, encore largement méconnues.
Mais à ce stade, elle reste une hypothèse sérieuse mais non prouvée, que la science devra trancher avec rigueur.
Références
- Lagrange E. et al., An amyotrophic lateral sclerosis hot spot in the French Alps associated with genotoxic fungi, Neurotoxicology, Volume 86, 2021, Pages 160–169.
- Bradley W.G. et al., Environmental toxins and the pathogenesis of ALS: the cycad hypothesis revisited, Frontiers in Neurology, 2020.
- Nature News, Toxic protein from cycad seeds may have caused Guam disease, Nature, 2003.
- Roxanne Khamsi, The Poison in the Mushroom, The Atlantic, mars 2025.
- Anses, Champignons comestibles ou toxiques : les recommandations de l’Agence, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail.
- Inserm, Sclérose latérale amyotrophique (SLA), dossier scientifique grand public.
Description visuelle et botanique du faux-morille
- Le chapeau évoque un cerveau : irrégulièrement plissé, rugueux, de couleur brun rouge à brun sombre, parfois presque noir à mesure qu’il vieillit
- Il mesure généralement entre 4 et 10 cm de haut, sur 3 à 11 cm de large, et peut atteindre 15 cm de largeur
- Le pied blanc, court et trapu, est souvent creux à maturité, et relié au chapeau à plusieurs endroits
- Ce champignon pousse au printemps et au début de l’été, sur sol acide ou sableux, sous conifères et parfois feuillus, dans la montagne ou les lisières
