Arracher pour sauver : la vigne à l’heure de vérité

La vigne française a déjà vu bien des tempêtes. Elle a connu le phylloxéra, cette catastrophe du XIXᵉ siècle qui ravagea en quelques années la quasi-totalité du vignoble européen. Des paysages entiers furent arrachés, des villages ruinés, des générations de vignerons jetées dans la misère. Et pourtant la vigne renaquit, greffée sur des porte-greffes américains, patiemment reconstruite par des hommes qui refusaient de croire que la civilisation du vin pouvait disparaître.

Elle a connu aussi les grands gels du XXᵉ siècle. Celui de 1956, resté dans toutes les mémoires, qui transforma en quelques nuits les vignobles du sud-ouest en champs de bois noirci. Beaucoup de vignes furent arrachées alors aussi. Les ceps morts furent remplacés par d’autres. La vigne, une fois encore, repartit.

Elle a connu les guerres, les crises économiques, les mutations du goût, l’effondrement de certains marchés et l’émergence de nouveaux concurrents aux quatre coins du monde.

Chaque fois, on a cru qu’elle allait disparaître. Chaque fois, elle s’est relevée.

La crise que traverse aujourd’hui la viticulture française est différente. Elle est moins spectaculaire, mais peut-être plus profonde. Elle n’est pas le fruit d’un parasite ou d’un hiver exceptionnel. Elle est la conséquence d’une évolution lente et inexorable : la consommation de vin diminue.

Le vin et le temps long

Le vin est un produit du temps long. La vigne pousse lentement. Les paysages viticoles se façonnent sur des siècles. Les traditions se transmettent de génération en génération.

Mais la société, elle, change plus vite que la vigne. Depuis plusieurs décennies, les habitudes de consommation évoluent. On boit moins de vin. On boit autrement. Les jeunes générations s’éloignent d’un produit qui fut longtemps au cœur de la culture française.

Dans le même temps, les viticulteurs doivent affronter des aléas climatiques de plus en plus fréquents : gels tardifs, sécheresses prolongées, grêles violentes, maladies nouvelles. Et partout dans les vignobles, une génération de vignerons arrive aujourd’hui à l’âge de la retraite sans successeur.

Dans ce contexte, le pays s’apprête à arracher près de 28 000 hectares de vignes, à la suite de 5 824 demandes déposées dans le cadre du dispositif national d’arrachage définitif.

Ces chiffres peuvent impressionner. Ils donnent le sentiment d’un recul. Mais il faut parfois accepter certaines amputations pour sauver l’organisme.

Le vin, la table et la civilisation

Mais la baisse de la consommation de vin ne peut être analysée seulement comme un phénomène économique. Elle renvoie aussi à une transformation culturelle profonde.

L’historien Fernand Braudel rappelait que le vin est l’un des marqueurs fondamentaux de la civilisation méditerranéenne, au même titre que le blé et l’huile d’olive. Depuis deux millénaires, il accompagne les repas, structure les paysages et participe à l’art de vivre européen.

Or cette culture du vin s’est progressivement effacée de la vie quotidienne.

La première vitrine des vins français, en France, reste pourtant la restauration. C’est au restaurant que l’on découvre un cru, à l’occasion d’un repas entre amis, en famille ou lors d’un déjeuner professionnel.

Mais le modèle économique qui consiste à multiplier le prix d’une bouteille par quatre ou cinq sur les cartes n’est plus adapté.

Il est hérité d’un autre temps : celui où les restaurateurs entretenaient de vastes caves immobilisant du capital pendant des années, où le risque de vin bouchonné était élevé, et où aucun repas ne se concevait sans vin.

Aujourd’hui ces prix excessifs jouent contre le vin lui-même, contre les viticulteurs qui voient leur produit devenir inaccessible, et à terme contre les restaurateurs dont les marges se déplacent vers d’autres boissons.

Les professions de bouche ont pourtant un intérêt commun : défendre ensemble la culture du vin, car elle est étroitement liée à celle de la gastronomie et des bistrots. Réduire le prix du vin au restaurant permettrait de redonner au vin sa place naturelle à table et de rétablir une concurrence plus équitable avec la bière ou d’autres boissons qui séduisent aujourd’hui une nouvelle génération de consommateurs.

Cette réflexion commence d’ailleurs à émerger ailleurs en Europe. En Italie, une récente campagne nationale de promotion du vin rappelle que celui-ci n’est pas une boisson comme les autres mais un élément constitutif de la civilisation méditerranéenne¹.

Elle part d’un constat simple : depuis quarante ans, les politiques publiques ont souvent confondu la lutte contre l’alcoolisme et contre le cancer, avec la lutte contre le vin lui-même.

Or ces campagnes répétées n’ont ni fait disparaître l’alcoolisme ni fait reculer significativement les cancers liés à l’alcool. Elles ont en revanche profondément affaibli la consommation de vin, au profit d’autres boissons industrielles.

Les chiffres sont éloquents. En France, la consommation de vin par habitant est passée d’environ 120 litres par an dans les années 1960 à moins de 40 litres aujourd’hui². Dans le même temps, la consommation d’autres boissons alcoolisées — notamment les spiritueux — s’est maintenue ou a progressé³. Autrement dit, la disparition progressive du vin des tables françaises ne signifie pas nécessairement une diminution proportionnelle de l’alcool consommé.

Il existe pourtant une différence fondamentale entre une culture du vin, fondée sur la gastronomie, la convivialité et la modération, et une logique d’alcoolisation qui n’a rien à voir avec l’art de vivre européen.

Le vin accompagne les repas, structure les territoires, transmet un patrimoine. Les spiritueux et les boissons industrielles répondent à une logique tout autre, souvent détachée de la culture gastronomique.

Redonner au vin sa place dans la restauration et dans la culture quotidienne, ce n’est pas encourager l’abus : c’est défendre un patrimoine vivant, une économie rurale et une certaine idée de la civilisation. Car au fond, une évidence s’impose : lorsque le vin disparaît de la table, ce n’est jamais l’alcool qui disparaît ; c’est la civilisation qui recule.

Adapter la production à la réalité

Lorsqu’une consommation diminue durablement, il n’existe qu’une seule réponse économique : adapter la production à la demande.

Depuis une vingtaine d’années, on a tenté une autre stratégie : réduire les rendements. L’idée semblait séduisante : produire moins par hectare pour mieux valoriser la qualité. Mais cette politique s’est révélée économiquement redoutable. Car la surface viticole correspond essentiellement aux charges : travail du sol, taille, traitements, mécanisation, fermage, amortissements. La production, elle, correspond aux recettes.

En réduisant les rendements tout en conservant les mêmes surfaces, on a diminué les recettes par hectare sans réduire réellement les charges. Beaucoup d’exploitations se sont retrouvées enfermées dans un déficit structurel. Il faut aujourd’hui inverser la logique.

Lorsque la consommation diminue, il faut réduire les hectares et permettre aux hectares conservés de produire à un niveau économiquement viable. Moins de surface, mais des surfaces capables de vivre.

Redonner de la liberté aux vignerons

La viticulture française est aujourd’hui enfermée dans une véritable forêt de normes. Les cahiers des charges se multiplient. Les règlements s’empilent. Chaque innovation doit franchir un labyrinthe administratif. Cette bureaucratie finit par étouffer l’esprit d’initiative.

Or la vigne a toujours été une école d’invention. Les vignerons savent adapter leurs pratiques, expérimenter de nouvelles méthodes, répondre aux attentes du marché. Il faut leur redonner la liberté d’agir.

Simplifier les cahiers des charges. Permettre des innovations agronomiques. Faciliter l’adaptation aux nouveaux modes de consommation. Encourager des méthodes de production à la fois plus économiques et plus respectueuses de l’environnement.

En rouvrant les rendements, sur une surface réduite, on retrouvera la possibilité de vinifier les vins plus légers que demande le marché.

La vitalité de la viticulture française ne viendra jamais d’un décret. Elle naîtra de la liberté laissée à ceux qui travaillent la terre.

Ne pas abandonner les exploitations fragiles

Mais adapter le vignoble ne suffit pas. Il faut aussi accompagner dignement les viticulteurs les plus fragiles. Beaucoup d’exploitations sont aujourd’hui engagées dans des procédures de règlement amiable, de sauvegarde ou de redressement judiciaire.

Pendant la crise du Covid, les viticulteurs ont souscrit des prêts garantis par l’État (PGE). On leur a demandé d’emprunter pour remplacer un chiffre d’affaires brutalement disparu. Aujourd’hui, de nombreuses exploitations n’ont toujours pas retrouvé ce chiffre d’affaires… et on leur demande pourtant de rembourser ces crédits. Cette situation est économiquement absurde.

L’État doit accepter de faire jouer sa garantie dès l’ouverture d’une procédure de règlement amiable, sans attendre l’issue d’un redressement judiciaire.

Les banques doivent partager les pertes

Les banques doivent également prendre leur part dans cette crise. Les aléas climatiques ne sont pas du fait des viticulteurs. La baisse de la consommation non plus. Depuis vingt ans, la filière a accumulé une dette considérable. Lorsque la viticulture était prospère, les banques ont naturellement profité de cette croissance. C’était normal. Aujourd’hui que les crises s’abattent sur la filière, il est tout aussi normal que les pertes soient partagées.

La vigne a toujours su renaître

La vigne française a traversé bien des épreuves. Elle survivra aussi à la crise actuelle. Mais à une condition : accepter de regarder la réalité en face.

Adapter les surfaces à la consommation.
Libérer l’innovation et la production.
Accompagner ceux qui doivent quitter le métier.
Et partager les pertes lorsque les crises frappent.

Alors la vigne pourra continuer ce qu’elle fait depuis des siècles : lier la terre, le travail des hommes et la patience du temps.

Car la vigne, au fond, n’est pas seulement une culture.

C’est une civilisation.


Notes
  1. Campagnes récentes de promotion du vin menées en Italie par des organisations professionnelles et le ministère de l’Agriculture mettant en avant la dimension culturelle et gastronomique du vin.
  2. Organisation internationale de la vigne et du vin (OIV), statistiques historiques de consommation.
  3. Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), évolution de la consommation d’alcool par type de boisson.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *