
La souveraineté n’est pas une abstraction. Elle ne se proclame pas, elle se décide. Et lorsqu’elle cesse d’être décidée politiquement, elle devient autre chose : un objet administratif, une variable d’ajustement, un dossier parmi d’autres.
Le dossier Exaion révèle cette dérive avec une netteté troublante. Exaion n’est pas une entreprise quelconque. Née dans le giron d’EDF, elle se situe à l’endroit précis où se croisent deux puissances décisives de notre temps : l’énergie et le numérique. Là où l’électricité conditionne le calcul, où la puissance électrique devient puissance informatique, où le nucléaire fonde non seulement une stratégie climatique, mais une capacité de projection industrielle et technologique.
La France dispose, avec son parc nucléaire, d’un atout rare : une électricité décarbonée, pilotable, stable et compétitive. Peu de nations peuvent s’en prévaloir. Exaion s’inscrit précisément dans cette logique : transformer cet avantage énergétique en souveraineté numérique, faire de l’électricité française non pas une simple ressource livrée au marché, mais le socle d’une industrie stratégique fondée sur le calcul intensif, la donnée et les usages numériques de demain.
Et pourtant, c’est ce chaînon que l’on s’apprête à rompre. EDF envisage de céder le contrôle majoritaire d’Exaion à l’américain Mara Holdings. L’opération est présentée comme technique, presque évidente. Une question de taille critique, de financement, de développement. Le vocabulaire est rodé. Il rassure. Il anesthésie. Il évite surtout la seule question qui compte : qui contrôle, demain, l’articulation entre notre énergie et notre numérique ?
Car vendre Exaion, ce n’est pas seulement ouvrir un capital. C’est accepter que l’électricité nucléaire française alimente des capacités de calcul dont les usages, les priorités et les arbitrages se décident hors de France. C’est renoncer à orienter cette puissance de calcul vers nos besoins industriels, scientifiques et stratégiques. C’est transformer un avantage souverain en simple facteur de compétitivité au service d’intérêts extérieurs.
Pourtant, une autre voie existe. Une contre-offre française se structure, portée par des industriels et des acteurs de l’énergie réunis au sein d’un consortium baptisé FlexGrid France. Leur démarche est limpide : conserver Exaion dans une gouvernance nationale, inscrire son développement dans une stratégie de long terme, faire du calcul bas carbone un outil de souveraineté plutôt qu’un actif financier mobile.
Que cette option ne soit pas placée au cœur du débat public dit beaucoup. Elle n’est pas écartée après un arbitrage politique assumé. Elle est marginalisée, comme si la question de la souveraineté relevait désormais d’un supplément d’âme, quand la mécanique administrative, elle, avance.
C’est là que le dossier Exaion bascule d’un sujet industriel à un sujet politique majeur. Selon plusieurs informations concordantes, les services de Bercy adressent aux représentants de Mara Holdings une lettre d’engagement préparant la cession d’Exaion. Une lettre qui engage l’État. Une lettre qui crée une attente légitime. Une lettre qui rend politiquement coûteux tout retour en arrière — avant même que le gouvernement n’ait, publiquement et explicitement, tranché.
Ce geste est révélateur. Il marque une inversion silencieuse des rôles. Ce n’est plus le politique qui décide et l’administration qui exécute. C’est l’administration qui trace la voie, et le politique qui, éventuellement, ratifie.
La procédure de contrôle des investissements étrangers, censée protéger les intérêts stratégiques de la nation, change alors de nature. Elle ne sert plus à poser la question du pourquoi. Elle s’emploie à organiser le comment. Elle ne délimite plus un choix souverain ; elle sécurise une trajectoire déjà engagée.
Ainsi se met en place une souveraineté administrée, sans débat, sans cap clairement assumé, sans responsabilité politique identifiable. Une souveraineté qui se dilue dans les procédures, les lettres d’engagement, les clauses techniques, jusqu’à disparaître sans bruit.
Ce n’est pas un accident. C’est un mode de gouvernement. Hier, Alstom Énergie. Aujourd’hui, Exaion. À chaque fois, le même enchaînement : une décision présentée comme inévitable, préparée dans les bureaux, validée au nom du pragmatisme, puis regrettée lorsque la perte de maîtrise devient irréversible. À chaque fois, le même effacement du politique au profit d’une rationalité administrative de court terme.
Or une nation ne se gouverne pas comme un portefeuille d’actifs. Elle se projette. Elle hiérarchise. Elle tranche. Et surtout, elle assume. La souveraineté énergétique et numérique n’est pas un concept théorique. Elle repose sur des infrastructures, des capacités de calcul, des choix d’allocation, des priorités collectives. Lorsqu’on laisse ces décisions être prises sans débat politique explicite, on ne modernise pas l’action publique : on la vide de son sens.
Exaion n’est donc pas seulement une entreprise. C’est un révélateur.
Révélateur d’un pays où l’administration décide quand le politique hésite. Révélateur d’une souveraineté qui se gère, mais ne se choisit plus.
La question n’est pas de savoir si l’administration agit de bonne foi. La question est plus simple, et plus grave : qui décide encore, en France, de ce qui doit rester français ?
EDF va vendre Exaion au détriment la souveraineté numérique française – L’Essentiel de l’Éco
