[Tribune] «Pour faire libérer Boualem Sansal, il faut le nommer ministre français de la Francophonie !» Le Figaro.


Tribune publié le 20 mars 2025 dans LE FIGARO à l’occasion de la journée internationale de la francophonie.


Le Français est la langue de l’impertinence. Qui dit impertinence dit contre-pouvoir, distance, recul, critique. En gestation, dès l’aube, notre langue est une langue de liberté. La littérature médiévale s’adonne à la satire, Rabelais plus tard se moque, Montaigne tance, Molière dénonce les Tartuffes, Voltaire est l’homme de l’esprit auquel il donne son nom et son élan, Beaumarchais se rit des grands, Hugo invente Gavroche, Zola accuse, Maurice Leblanc fait d’un cambrioleur un gentleman, Goscinny rend les Gaulois irréductibles avec à leur tête un Astérix comme symbole d’une France espiègle et rebelle, Brel chante les Bourgeois.

Notre histoire politique se nourrit de littérature et de philosophie, tant la politique est portée en France, Royaume, Empire et République confondus, par une “poésie de l’action”. Lire de Gaulle ou Mitterrand, c’est lire des écrivains. Napoléon quant à lui a compris la force du verbe lorsqu’il proclame que “l’imagination gouverne le monde”, une imagination dont il puise le ressort dans une langue à laquelle il s’est acculturé, lui le petit Corse et Français de fraîche date. Lamartine, Hugo, Césaire, Senghor, Giraudoux, furent députés, Chateaubriand ministre.

Français de fraîche date, en effet, notre compatriote Boualem Sansal l’est administrativement depuis peu, comme aiment à le répéter de manière vulgairement cynique ses geôliers algérois et parfois jusqu’à leurs soutiens sordides dans l’hexagone. Mais Français par l’esprit et le cœur de toute éternité, intimement lié à une langue dont il connaît la matière et la texture, projection de longue portée qui dès le XVII -ème siècle pénétrait les cours européennes et qui par la suite, aventure coloniale oblige, vint offrir aux colonisés la forge de leur émancipation, Boualem Sansal en est l’une des expressions les plus vivantes, créatrices, et emblématiques. De l’Algérie dont il est le fils comme Kateb Yacine, comme Rachid Mimouni, comme Albert Camus, Jules Roy ou Emmanuel Roblès, comme Kamel Daoud, et tant d’autres aussi, il force les contradictions, les complexes et les complexités, la puissance onirique et tellurique mais avec cette extrême lucidité qui ne peut que déplaire aux pouvoirs. Les vérités qu’il déterre lui valent d’un côté et de l’autre de la Méditerranée parfois le soupçon ici, et aujourd’hui l’enfermement là-bas.

Quatre mois de trop, quatre mois de honte pour ceux qui tergiversent à le soutenir ou qui s’essaient comme avec une pusillanimité incompréhensible au ventre à négocier sa libération. Quatre mois de déshonneur, comme l’a dit dans un rare élan d’audace le Président de la République, pour ceux qui l’ont embastillé au mépris des droits les plus élémentaires. Les droits de la libre expression et de la libre conscience. Les droits les plus ultimes dès lors qu’un homme est menacé dans son existence même : les droits de la défense, de la protection et de la dignité humaine.

Là où notre compatriote Sansal perpétue ce que la France a de plus précieux, l’universalité de ses valeurs qui viennent de loin, sur les ailes d’une langue-monde, la France hésite, doute, joue, en quelque sorte “petit bras” depuis le 16 Novembre, date fatidique de son arrestation.

En cette semaine de la langue française, et en ce jour de la francophonie, cette mosaïque intercontinentale née et gonflée du souffle de notre langue, comment ne pas penser à cet homme malade, âgé, emprisonné parce qu’il porte haut et fier l’héritage de nos mots et de nos lettres, avec tout ce que charrie d’humanité et de créativité une expression dont il a refusé en son temps qu’elle fut marginalisée par le régime qui désormais le tient en otage ?

Son dernier livre “Le Français, parlons-en”, publié à peine quelques semaines avant son incarcération, est une ode à une langue dont il déplore l’affaiblissement non pas tant en raison des peuples qui en sont le dépositaire mais des élites qui à Paris n’ont que de trop oubliées leurs racines et la promesse d’un leg qu’elles ne paraissent plus vouloir défendre, ni assumer.

Le 3 octobre dernier, 44 jours avant son arrestation, invité sur Sud-Radio, Boualem Sansal, militant de la Francophonie venait parler de son livre. Il constatait combien « les Francophones aiment le Français plus que les Français eux-mêmes ». Il appelait les Francophones « à prendre le Français sous leur protection collégiale ». Lorsque Cécile Alonzo lui demandait « A qui confier la garde de la langue Française ? », Boualem Sansal répondait en souriant : « A moi, par exemple, je suis candidat ! » « Boualem Sansal, ministre de la Francophonie ! » Concluait André Bercoff.

Et c’est cet homme, amoureux, comme il en existe peu, de notre culture, de notre histoire, de notre avenir aussi dont il imagine mal que l’on puisse l’abandonner et le brader, qui, contre le récit perpétuellement hostile des dirigeants algériens, ne cesse de vouloir raccommoder notre relation commune qu’il voudrait ouverte et apaisée, qui depuis quatre mois est un homme enfermé, empêché, emmuré dans le silence et la solitude.

Contre ce scandale, la France ne peut plus se contenter d’un soutien presque gêné, pour ne pas dire honteux. Sansal est des nôtres, français en droit et d’âme par son adhésion à notre universalité, par son exigence de liberté, parce qu’il est un étendard de tout ce qui fait notre singularité. Exposé au pire au moment où nous écrivons, l’urgence est de le protéger contre cette persécution de l’arbitraire que lui inflige un régime qui doit comprendre qu’il sera tenu comptable de l’issue tragique à laquelle il le destine s’il ne le libère pas au plus vite.

En cette journée internationale de la langue française, le Président de la République devrait ainsi signifier par un geste fort, irrévocable, la solidarité de la Nation à cette grande conscience prisonnière.

D’aucuns ont voulu récemment faire de Boualem Sansal un Ambassadeur de la Francophonie ; il faut aller au-delà de cette initiative et pousser encore plus haut notre niveau de protection. Sur proposition du Chef du gouvernement, le Chef de l’Etat doit nommer Boualem Sansal Ministre de la Francophonie.

Bien plus qu’un message, cette nomination constituerait alors un acte politique majeur, car les geôliers qui le détiennent doivent comprendre que l’écrivain-symbole dont ils entendent faire le procès est aussi désormais un membre du gouvernement de la France et que s’attaquant à un membre du gouvernement de la France, ils s’en prennent à notre État, à notre souveraineté, à notre communauté nationale. Par une mesure, certes ô combien exceptionnelle, la France affirmerait sa détermination à faire de la libération de Boualem Sansal non seulement une priorité humanitaire, mais une priorité politique, condition d’une reprise normale de nos relations avec Alger.

Boualem Sansal, ministre Français de la Francophonie. Quelle belle idée !

Arnaud Benedetti, David Lisnard, Yves d’Amécourt

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