
Il y a des scandales qui indignent. Et puis il y a ceux qui devraient nous obliger à réfléchir. Les 58 millions d’euros de fraude à l’Assurance maladie récemment révélés appartiennent à cette seconde catégorie. Car derrière les montages frauduleux, les centres de santé douteux et les mises en examen, se cache une réalité plus profonde : notre système social est devenu vulnérable parce qu’il a cessé d’être exigeant. Comme l’a très justement analysé Frédéric Bizard¹, cette affaire n’est pas une anomalie. Elle est un révélateur.
À force de vouloir protéger, nous avons cessé de responsabiliser
La France a fait un choix : celui de la protection maximale. Ce choix est honorable. Il est même au cœur de notre pacte social. Mais à force d’empiler les dispositifs — tiers payant généralisé, « 100 % santé », multiplication des structures intermédiaires — nous avons peu à peu déconnecté chacun du réel :
- le patient du coût du soin,
- le gestionnaire de sa responsabilité,
- l’État de sa capacité de contrôle.
Résultat : un système où l’argent public circule beaucoup… mais où plus personne n’en est véritablement comptable. Or, comme l’écrivait Alexis de Tocqueville, une démocratie ne tient pas seulement par ses droits, mais par les devoirs qu’elle exige de chacun.
Le poison du système : l’irresponsabilité organisée
Le problème n’est pas seulement la fraude. Le problème, c’est que notre organisation la rend possible — parfois même facile. Un système où :
- le patient ne paie plus rien,
- le professionnel est rémunéré sans lien direct avec le payeur,
- et où plusieurs financeurs se superposent,
est un système où la vigilance disparaît mécaniquement. Ce constat est d’ailleurs objectivé : la fraude détectée à l’Assurance maladie a atteint 630 millions d’euros en 2024, en hausse de 35 %², sans préjuger de la fraude réelle, par définition largement sous-estimée. Ce n’est pas une question morale. C’est une question d’incitations.
Deux France face à la Sécurité sociale
Il faut avoir le courage de le dire : il existe aujourd’hui deux réalités.
- Celle des Français qui travaillent, cotisent, et voient leur fiche de paie amputée — les prélèvements obligatoires atteignant 45,4 % du PIB³.
- Et celle d’un système devenu si opaque que certains parviennent à en détourner les règles à grande échelle.
Entre les deux, un fossé grandit. Et ce fossé nourrit une défiance dangereuse. Car lorsqu’un système de solidarité n’est plus perçu comme juste, il finit par être contesté dans son principe même.
Une exception française coûteuse et fragile
La France se distingue aussi par un modèle particulièrement complexe. Le financement des soins repose sur un système à deux étages — Assurance maladie obligatoire et complémentaires — qui engendre :
- des frais de gestion élevés (près de 7,5 % des dépenses pour les complémentaires contre environ 4 % pour la Sécurité sociale⁴),
- des circuits de paiement multiples,
- et une lisibilité réduite pour les assurés.
Par ailleurs, le reste à charge des ménages est l’un des plus faibles de l’OCDE (environ 7 % contre près de 19 % en moyenne⁵). Cette générosité apparente a une contrepartie : elle affaiblit les mécanismes naturels de régulation.
Ce que propose une droite de responsabilité
Face à cela, il ne suffit pas de dénoncer. Il faut reconstruire. C’est tout le sens du projet porté par David Lisnard et par Nouvelle Énergie : remettre de la liberté, mais aussi de la responsabilité, au cœur de l’action publique. Concrètement, cela suppose :
1. Rétablir un lien, même symbolique, avec le coût du soin
La littérature économique montre que la gratuité totale accroît la consommation de soins sans amélioration proportionnelle de la santé⁶.
2. Simplifier radicalement l’organisation
La superposition des acteurs accroît les coûts et les risques de défaillance.
3. Assumer une tolérance zéro contre la fraude
La Cour des comptes appelle régulièrement à renforcer les contrôles et à mieux cibler les fraudes complexes⁷.
4. Redonner du pouvoir au terrain
Les professionnels de santé sont les premiers témoins des dérives et doivent être mieux associés à leur prévention.
Sortir de l’illusion
Depuis des années, nous vivons dans une illusion confortable : celle d’un système généreux, indolore, sans contrepartie. Mais cette illusion a un coût :
- un déficit chronique de la Sécurité sociale (près de 10 milliards d’euros en 2024⁸),
- une complexité croissante,
- et désormais, des fraudes massives.
La vérité est plus exigeante : un système social ne tient que s’il repose sur un équilibre clair entre solidarité et responsabilité. C’est cet équilibre que nous avons perdu.
Reconstruire sans renoncer
Il ne s’agit pas de démanteler la « Sécurité sociale ». Il s’agit de la sauver. Et pour la sauver, il faut accepter de la réformer en profondeur — non contre ses principes, mais pour les rendre durables. La fraude à 58 millions d’euros n’est pas un accident. C’est un avertissement. À nous de décider s’il restera sans suite — ou s’il marquera enfin le début d’un retour au réel.
« Ni la technologie, ni les moyens humains supplémentaires n’inverseront la courbe d’une fraude de moins en moins contrôlée par un système structurellement vulnérable. Seul la réforme du système inversera la courbe des fraudes et permettra de maîtriser la dépense. » Frédéric Bizard
Notes
- Frédéric Bizard, Une fraude à 58 millions d’euros, symptôme d’un système vulnérable, 2026.
- Assurance Maladie, bilan de la lutte contre la fraude 2024.
- OCDE, Revenue Statistics 2024.
- DREES, Les dépenses de santé en 2023.
- OCDE, Health at a Glance 2023.
- RAND Corporation, RAND Health Insurance Experiment, conclusions confirmées par de nombreuses études ultérieures.
- Cour des comptes, rapports annuels sur la Sécurité sociale (2023-2024).
- Commission des comptes de la Sécurité sociale, rapport 2024.
