Maman avait pourtant juré qu’elle n’épouserait jamais un agriculteur. Elle ne méprisait pas la terre ; elle s’en méfiait. Elle savait ce qu’elle exige, ce qu’elle prend, ce qu’elle use, et ce qu’elle ne rend jamais tout à fait. Elle rêvait d’une vie moderne, raisonnable, presque citadine, où l’on rentre le soir à heure fixe et où les urgences ne dépendent ni du ciel, ni des bêtes.

Elle épousa mon père en 1959 , ingénieur en électronique et en mécanique, salarié de la Thomson à Angers. L’avenir semblait bien rangé. Le progrès avait un bureau, un salaire, des horaires. Mais l’Histoire, cette grande dérangeuse, passa par là.

Antoine, le frère de notre père avait été tué à Tablat, en Algérie, le 8 août 1956, à l’âge de vingt-sept ans. Il était maire d’Avoise. C’était lui qui devait reprendre la propriété. Il avait fait l’École du bois, à Paris. La terre l’attendait. La guerre d’Algérie en décida autrement.

En 1964, nos parents s’installèrent à Avoise pour prendre la suite : une terre de bois et de prés, une terre qui n’appartient jamais tout à fait à ceux qui la possèdent, mais qui exige d’eux une fidélité — fidélité à ceux qui l’ont transmise, fidélité aux générations futures qui la recevront un jour. « La terre, écrivait Antoine de Saint-Exupéry, nous ne l’héritons pas de nos parents, nous l’empruntons à nos enfants. »

Ils devinrent forestiers, scieurs, et … éleveurs. Ils choisirent la charolaise, cette vache claire comme le marbre d’une statue antique, souple et puissante, capable d’une douceur tranquille, de folie pure et d’une force impressionnante. Chantale, la sœur de mon père vivait en Saône-et-Loire, en plein pays charolais, avec Jean, son mari, ils élevaient les charolais. Il y avait là une familiarité, une confiance, les prémices d’une connaissance transmise sans livres.

Les emplettes en pays charolais

Pendant quarante ans, chaque année, mon père fit le voyage en pays charolais pour acheter des vaches, compléter son troupeau, renouveler et améliorer les gènes. Tous les cinq ans, il choisissait un nouveau taureau, avec un respect presque solennel, comme on honore une lignée.

Il travaillait avec un marchand de bestiaux, Monsieur Chatry, un homme de regard et de poignée de main. Les affaires se faisaient debout, dans l’herbe, parfois dans la boue, mais toujours dans la droiture. Papa partait quelques jours, revenait chargé d’odeurs, d’images, de silences et d’histoire à raconter. Comme cette fois où, avec Chatry, ils allèrent rendre visite à sa grande sœur en tenue de maquignons. Elle les mit dehors ! Elle n’avait pas reconnu son petit frère. « Chatry, prenez rendez-vous la prochaine fois ! » 

Je me souviens d’un retour de voyage en particulier. Papa rentra à la maison avec un sourire contenu et une certaine fierté. Il nous annonça qu’il avait acheté une vache « exceptionnelle ». Lorsqu’il l’avait vue, plantée dans un marais, l’eau jusqu’au jarret, immobile et souveraine, il avait eu un flash. Un coup de foudre. Ce genre d’évidence qui ne se discute pas et qui s’impose.

La vache arriva la semaine suivante, dans un camion. Elle était magnifique, massive, puissante. Nous l’appelâmes, jusqu’à sa belle mort, la vache des marais.

Les vêlages

Les vaches prêtes à vêler étaient installées dans un petit pré devant la maison, que nous appelions le paddock, ancien pré des chevaux. La nuit, depuis leur chambre, Maman balayait ce pré d’un phare longue portée. Elle surveillait en silence. La vie ne se commande pas, mais elle se veille.

Elle guettait la mise bas, la délivrance qui se décroche, le veau qui se lève, qui cherche, qui trouve le pis, qui boit le premier lait. Elle regardait la vache lécher son petit pour le nettoyer, le réchauffer, le présenter au monde. Mais parfois, surtout chez les taures, le temps s’allongeait. La naissance résistait. Alors il fallait agir.

Papa passait dans les chambres et nous réveillait un à un. Maman préparait un seau d’eau chaude, un gros savon de Marseille, des torchons propres. Nous sortions tous dans la nuit froide pour accompagner la jeune vache jusqu’à l’étable. La famille devenait une chaîne silencieuse et concentrée. Nous étions hauts comme trois pommes, et nous bourdions des vaches qui étaient 2 fois plus grandes que nous et 10 fois plus lourdes. Pour nous rassurer Papa disait : « Ne vous inquiétez pas. Les vaches multiplient par trois la hauteur de ce qu’elles voient. Pour elles vous êtes des géants ! »

La plupart du temps, un coup de main suffisait : une corde, des anneaux, une traction mesurée, pendant que la vache poussait. Mais parfois, la nature demandait davantage. Alors on appelait le vétérinaire.

C’était le docteur Lecours, de Sablé-sur-Sarthe. Il arrivait toujours en DS — il n’a jamais conduit autre chose. Il descendait de voiture comme on entre en scène, calmement, avec autorité. À chaque intervention, il nous donnait une leçon de vêlage. Il tournait le veau, le guidait. C’était un homme de force et d’expérience, une force sans brutalité. Parfois, même cela ne suffisait pas. Il fallait pratiquer une césarienne.

Le docteur Lecours nous envoyait chercher une bouteille de calvados, antiseptique improvisé. Il ouvrait son coffre. C’était une pharmacie. Il remplissait une seringue, piquait la vache pour qu’elle ne souffre pas. Il lui parlait. Il sortait son scalpel, ses fils, ses aiguilles. Nous allions chercher une planche que nous portions à la taille, face à face, à côté de la pense de la vache pour y déposer les organes le temps de l’opération. La vache restait debout. Immobile. Résignée. Vivante. Confiante. Puis le veau apparaissait, glissant doucement dans le monde.

Maman trayait aussitôt le pis pour en extraire le colostrum, ce premier lait épais et précieux, et le donnait au veau pendant que le docteur Lecours recousait avec précision et rapidité, chacun des organes. Puis chacun d’eux retrouvait sa place. En une demi-heure, tout était terminé. Le temps était une condition de la réussite. Le vétérinaire avalait alors une lampée de calvados comme pour fêter la naissance. On mettait de la paille propre dans un coin de l’étable. On présentait le veau à la vache, espérant qu’ils se reconnaissent, qu’ils s’acceptent. Le vétérinaire repartait vers Sablé. Comme il était grand et qu’il roulait en DS, les gens l’appelait « De Gaulle ». Puis chacun de nous regagnait sa chambre, le jour pas encore levé. Nous appelions ces moments des « sons et lumières ».

Prophylaxie et vaccins

Chaque année venait aussi le temps de la prophylaxie : la surveillance des maladies réglementées. Les vaches passaient dans un couloir de contention pour effectuer les prises de sang. Les résultats étaient attendus. Suivaient les campagnes de vaccination. C’est d’ailleurs lors de l’une d’elles que Maman reçut un coup de corne sous la paupière, qui lui ouvrit l’arcade sourcilière jusqu’au cuir chevelu. Elle se releva, sonnée. Et dire qu’elle avait juré de ne jamais épouser un agriculteur. Elle avait désormais une belle cicatrice pour la contredire.

Herbe, foin et pâturages

Nos vaches vivaient à l’herbe, et l’hiver au foin. Elles ne rentraient à l’étable que pour les vêlages ou les soins. Les week-ends d’hiver, c’est nous qui portions les bottes de foin dans les prés. L’un conduisait le tracteur, les autres, perchés sur la remorque, lançaient les bottes selon les consignes de Papa. Les vaches couraient derrière le plateau comme des mouettes suivent les chalutiers.

Il arrivait que les vaches s’échappent et courent dans les bois, parfois sur la route. Je me souviens de ce soir-là. Papa était absent. Nous avions couru toute la nuit pour tenter de les regrouper, sans succès. Puis nous vîmes apparaître les phares d’une voiture dans l’allée. Papa était de retour. Nous lui expliquâmes rapidement. Il se plaça alors à l’entrée du pré et se mit à crier : « Viens don’ ! Viens don’ viens ! Viens don’… ». Et toutes les vaches arrivèrent. Quelques années plus tard, nos voix ont mué et nous savions, nous aussi, rassembler le troupeau. Aujourd’hui c’est toujours avec les mêmes mots que mon grand frère appelle son troupeau. Des mots transmis de générations en générations. Générations d’hommes et d’animaux.

La parole vaut l’homme

Les veaux étaient vendus vers dix mois : des broutards. Le plus souvent ils partaient vers l’Espagne et l’Italie. Il y avait parfois des culards, veaux d’exception, presque trop beaux, qui se vendaient plus cher que les autres. Avec mon frère, nous accompagnions Papa et les marchands dans les prés. La négociation était brève, orale. Puis on se serrait la main. L’affaire était conclue. Si un autre marchand revenait le lendemain pour offrir davantage, il était trop tard. La parole avait été donnée. « La parole vaut l’homme. » disait-on dans le métier.

C’était une économie pauvre en contrats, sans CERFA, mais riche en honneur. Un monde rude, exigeant, mais droit. Un monde où l’on ne promettait pas à la légère, parce qu’on savait que la terre, elle, ne pardonne pas les mensonges.

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