La vérité est-elle encore nécessaire ?

Il fut un temps — et ce temps n’est peut-être pas aussi révolu qu’on le croit — où la vérité ne se discutait pas tant dans son contenu que dans son exigence. On pouvait se tromper, bien sûr. On pouvait mentir, aussi. Mais on savait, confusément, que la vérité n’était pas faite pour être utile. Elle était faite pour être cherchée.

Elle avait quelque chose d’inconfortable, presque d’insaisissable. Elle résistait aux simplifications, se dérobait aux certitudes, échappait aux emprises. Elle ne se laissait ni posséder ni enfermer. Elle était, comme l’écrivait Pascal, « si obscurcie en ce temps et si peu reconnue que, si elle se faisait voir, elle serait méconnue ». On la poursuivait pourtant, avec cette obstination un peu vaine et pourtant essentielle qui fait la dignité de l’esprit humain.

Et puis, sans bruit, sans rupture visible, une autre manière de penser s’est imposée. Ce n’est pas que la vérité ait disparu. Elle est toujours là, bien sûr. Mais elle a changé de statut. Elle n’est plus cette fin vers laquelle on tendait sans jamais l’atteindre. Elle est devenue un instrument, une variable, parfois même un obstacle. Car la vérité a ses lenteurs, ses scrupules, ses hésitations. Elle avance à pas comptés dans un monde qui court. Elle demande des nuances dans un univers qui réclame des certitudes. Elle dérange là où l’on voudrait rassurer. Alors on la corrige.

On l’ajuste à ce que l’on croit nécessaire. On la simplifie pour la rendre intelligible. On la rend plus claire qu’elle ne l’est, plus tranchée qu’elle ne le devrait. Et, à force de vouloir la rendre convaincante, on finit par la transformer.

C’est ainsi qu’apparaît, presque sans que l’on y prenne garde, une idée singulière : celle d’un mensonge qui ne serait pas tout à fait un mensonge, puisqu’il servirait une bonne cause. Une approximation qui ne serait pas une faute, puisqu’elle alerterait les consciences. Une déformation qui ne serait pas condamnable, puisqu’elle viserait le bien. Le glissement est imperceptible. Il n’en est pas moins décisif.

Car il ne s’agit plus alors de savoir si ce que l’on dit est vrai, mais si cela produit l’effet attendu. La question de l’exactitude cède la place à celle de l’efficacité. Et lorsque l’efficacité devient la mesure de toute chose, la vérité cesse d’être une exigence pour devenir un simple moyen parmi d’autres.

On ne ment pas, ou si peu. On sélectionne. On cadre. On choisit. On montre ce qui sert, on laisse dans l’ombre ce qui dérange. Il ne s’agit plus de dire le faux, mais de ne pas dire tout le vrai. Et cette retenue, parce qu’elle se présente sous les habits de la sincérité, est infiniment plus difficile à déceler.

Il arrive ainsi que l’on dise des choses exactes — et que l’on trompe malgré tout. Non pas parce que l’on aurait falsifié le réel, mais parce que l’on en aurait donné une image incomplète, orientée, rétrécie. Or, comme l’écrivait déjà Tocqueville, « une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu’une idée vraie, mais complexe ». C’est peut-être là que réside le danger.

Car le réel, lui, ne se laisse pas enfermer dans des récits simples. Il déborde, il contredit, il résiste. Il oblige à douter, à revenir en arrière, à nuancer ce que l’on croyait établi. Il ne se plie pas volontiers aux démonstrations trop bien construites.

Le récit, au contraire, a cette élégance de la cohérence. Il donne du sens là où le réel hésite. Il ordonne ce qui est dispersé. Il désigne des causes et des responsabilités. Il rassure, en somme. Et parce qu’il rassure, il séduit. Parce qu’il séduit, il convainc. Et parce qu’il convainc, il finit parfois par se substituer au réel lui-même.

Dans ce mouvement, le consensus joue un rôle particulier. Il apparaît comme un point d’équilibre, un refuge presque. S’il y a accord, pense-t-on, c’est que la question est tranchée. S’il y a unanimité, c’est que la vérité est atteinte. Mais l’histoire des idées nous enseigne l’inverse. Les vérités les plus solides sont souvent nées dans la solitude, contre l’opinion dominante. Le consensus n’est jamais qu’un moment. Il éclaire, mais il ne clôt pas.

C’est pourtant cette clôture que l’on voit apparaître peu à peu. Ce qui faisait débat devient certitude. Ce qui appelait discussion devient évidence. Et ce qui s’écarte de la ligne ainsi tracée est regardé avec suspicion, comme s’il ne relevait plus de la recherche mais de la faute.

Nous entrons ainsi dans un monde où la vérité tend à se fixer, à se codifier, à se labelliser. Comme si elle pouvait recevoir une estampille, un certificat, une garantie. Comme si elle pouvait être délivrée une fois pour toutes, à l’abri du doute et de la contradiction. Mais la vérité n’est pas de cet ordre.

Elle ne se décrète pas plus qu’elle ne se possède. Elle ne se laisse pas enfermer dans une formule ni dans une institution. Elle est ce mouvement par lequel l’esprit humain tente, sans jamais y parvenir tout à fait, de saisir le réel.

Il y avait, dans l’enfance de chacun, une image naïve et profonde à la fois : celle de Pinocchio, dont le nez s’allongeait lorsqu’il mentait. Le mensonge était visible. Il se signalait de lui-même. Il appelait la correction.

Mais que devient cette image dans un monde où le mensonge n’apparaît plus comme tel, où il se dissimule dans la sélection des faits, dans l’agencement des récits, dans le choix des mots ? Le nez de Pinocchio reste immobile. Et c’est peut-être cela qui devrait nous inquiéter.

La vérité, disait Jean d’Ormesson, « n’est pas ce que l’on croit, mais ce que l’on cherche ». Elle n’a jamais été simple, elle n’a jamais été pure, elle n’a jamais été définitive. Mais elle avait cette vertu de nous obliger à sortir de nous-mêmes, à accepter ce qui nous contredit, à reconnaître ce qui nous échappe.

Dans un monde où l’on commence à accepter qu’elle puisse être aménagée au nom de l’efficacité, il n’est peut-être pas inutile de rappeler cette évidence : la vérité ne nous appartient pas. C’est nous qui lui appartenons.

Et c’est peut-être pour cela qu’elle nous est devenue si difficile.

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