
Il est des vérités si longtemps négligées qu’elles finissent par vous sauter au visage comme une évidence trop longtemps retenue. La France va peut-être renouveler son Assemblée nationale ; et pourtant, nous persistons à fermer les yeux sur un angle mort démocratique que chacun pressent sans jamais l’affronter franchement : nos circonscriptions législatives ne représentent pas les électeurs. Elles représentent des habitants. La nuance semble infime, presque administrative ; elle est en réalité abyssale.
Depuis des décennies, notre pays découpe sa carte électorale comme on découpe un gâteau : en parts égales selon le nombre d’âmes recensées. C’était peut-être pertinent dans une France plus immobile, plus simple, plus lisible. Cela ne l’est plus dans une nation devenue l’une des plus mobiles d’Europe, où les flux sont rapides, où la jeunesse change de ville plus souvent qu’autrefois on ne changeait de métier, où les étudiants votent encore là où ils n’habitent plus, et où d’innombrables habitants ne sont pas, au regard de la loi, des citoyens électeurs.
Ce décalage entre la France habitée et la France électorale suffit déjà à fausser la représentation nationale. Mais il existe un second phénomène, plus discret, plus subtil, presque taquin : le vote dominical. Le dimanche, en France, n’est pas un jour comme un autre. C’est un jour où l’on quitte la ville, où l’on retourne au village, où l’on rejoint la famille, où l’on pousse la porte d’une maison secondaire qui n’a pas seulement le parfum des étés d’enfance mais aussi celui du bureau de vote. En vérité, le dimanche dépeuple les métropoles et repeuple les provinces. Si nous votions le mardi, comme les Américains, nos cartes électorales et nos résultats seraient probablement différents.
De sorte que nos circonscriptions, dessinées selon la population totale, représentent des gens qui n’y votent pas, et omettent de représenter ceux qui y votent réellement. Cette anomalie, nous avons souhaité la quantifier. Nous avons entrepris une étude patiente — circonscription par circonscription — comparant la population totale, les inscrits sur les listes électorales et, pour éclairer le débat jusqu’au bout, l’étiquette politique des députés élus.
Les chiffres racontent toujours une histoire. Encore faut-il accepter de les écouter. Ils disent d’abord que la moyenne française est trompeuse : environ 121 000 habitants par circonscription, mais seulement 84 800 électeurs inscrits selon l’Insee. Une France officielle, et une France réelle. Une France démographique, et une France civique. Entre les deux, un écart où se glissent toutes les distorsions de notre représentation nationale.
Ils disent ensuite que certaines formations politiques sont portées, presque mécaniquement, par des circonscriptions où les inscrits sont plus rares que partout ailleurs. C’est le cas, par exemple, de La France insoumise, dont les députés sont élus dans des circonscriptions qui comptent en moyenne 77 741 inscrits, soit environ 7 000 de moins que la moyenne nationale. L’effet est simple, presque trivial : pour gagner un siège, il faut moins de voix. La démocratie n’est pas injuste : elle est mal réglée.
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À l’inverse, d’autres groupes doivent convaincre davantage d’électeurs pour obtenir un siège. Horizons, par exemple, voit ses élus sortir de circonscriptions comptant près de 90 000 inscrits — presque 5 000 de plus que la moyenne. On ne saurait leur reprocher ce handicap structurel ; mais on peut légitimement questionner un système qui fait varier le poids de la voix d’un Français selon son lieu de résidence.
Entre la circonscription la moins électrice et la plus électrice, l’écart dépasse parfois 12 000 électeurs. Ce n’est pas un détail : c’est la différence entre une représentation juste et une représentation faussée. L’inégalité ainsi produite n’est pas volontaire. Elle n’est pas le fruit d’une stratégie. Elle est l’effet d’un mécanisme devenu obsolète. Mais elle n’en demeure pas moins une inégalité.
La situation de l’outre-mer, quant à elle, appelle une réflexion distincte. Par respect pour leur géographie, leur dispersion et leur histoire, nous avons choisi d’isoler ces circonscriptions dans notre travail. Nul ne songe à nier leurs particularités, ni leur besoin de représentation spécifique. Mais une question demeure : puisque la France s’étend, par la grâce de ses territoires et de ses citoyens expatriés, sur cinq continents, n’y aurait-il pas un sens à rapprocher certaines circonscriptions ultramarines de celles des Français de l’étranger, afin d’assurer une représentation mieux proportionnée ? La question mérite, au moins, d’être posée.
Mais la crise démocratique ne vient pas seulement de ce que les cartes sont mal tracées. Elle vient aussi de ce que les partis, dans l’entre-deux-tours, s’autorisent à jouer une partie que les électeurs n’avaient pas prévue. Les élections législatives de 2024 en ont donné une illustration spectaculaire. Sous l’étendard incertain d’un « front républicain » dessiné à la hâte, au gré des circonstances, parfois sans cohérence, l’entre-deux-tours s’est transformé en un théâtre où les appareils décidaient qui devait se retirer, qui devait se maintenir, qui devait « barrer la route » à qui. Et les électeurs, eux, observaient la scène avec le sentiment diffus que l’élection leur échappait. Une Assemblée nationale issue d’arrangements plus que de convictions : pour beaucoup, c’était trop.
On peut se résigner à ces triangulaires et quadrangulaires qui brouillent la clarté du choix. Ou on peut décider que la démocratie mérite mieux. La finale d’une élection doit se jouer à deux — comme une grande rencontre sportive, comme l’élection présidentielle, comme tout moment où l’on demande au peuple de trancher clairement. Les alliances, si alliances il doit y avoir, doivent être nouées avant le premier tour. C’est là qu’elles sont sincères. C’est là qu’elles sont lisibles. C’est là qu’elles appartiennent encore aux électeurs.
Dès lors, un chemin se dessine. Il commence par un acte de bon sens : redessiner les circonscriptions non plus selon les habitants, mais selon les électeurs inscrits. Il se poursuit par une réflexion sur l’outre-mer et la représentation des Français établis hors de France. Il s’achève, enfin, par une réforme du second tour, afin qu’il redevienne ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un choix clair entre deux candidats, et non un entrelacs de tactiques partisanes.
La démocratie a besoin de lumière. La nôtre, parfois, vacille derrière des procédés qui relèvent moins du suffrage universel que de la mécanique interne des partis. La République n’est jamais plus grande que lorsqu’elle fait confiance à ses citoyens. Redonner à chaque électeur le même poids, redonner à chaque territoire la juste mesure, redonner au second tour sa clarté : ce n’est pas révolutionner la France. C’est la remettre debout.
La crise que traversent nos institutions n’est pas celle du peuple. C’est celle du système. Et il dépend de nous de remettre le système au service du peuple. Un jour, la France a su inventer la démocratie moderne. Elle peut aujourd’hui se donner le courage de la réinventer pour rester fidèle à ce qu’elle est.
