13 novembre : certaines blessures attendent que nous les comprenions.

Il arrive, dans la longue vie des peuples, que certains mois ressemblent à ces nuits où l’on croit entendre quelqu’un frapper à la porte. On hésite, on se redresse, on se dit que ce n’est rien — un courant d’air, une branche contre le volet — et puis soudain, on comprend que ce bruit discret, récurrent, obstiné, n’est autre que le retour du passé, venu réclamer un peu de notre attention. Novembre 2025 fait partie de ces mois-là, et c’est peut-être sa grande vertu que de nous obliger à rouvrir les yeux sur un chapitre que nous avions refermé trop vite.

Car voici que reviennent, comme des fantômes qui n’ont jamais vraiment quitté la pièce, les éclats du RER Saint-Michel en 1995 et, 20 ans plus tard, les rafales de novembre 2015. Nous pensions — comme toujours — que le pays, si prompt à panser ses blessures, avait fini par absorber la douleur. Mais les commémorations nous rappellent que certaines blessures ne se referment pas : elles attendent que nous les comprenions.

Et pour parachever ce retour du réel, dans une coïncidence qui n’en est peut-être pas une, on apprend que Boualem Sansal, ce compagnon de route de la liberté, ce veilleur qui écrit comme on sonne le tocsin, a été libéré des geôles algériennes. Il sort — l’image est trop belle pour ne pas la retenir — comme une phrase juste qui traverserait enfin le brouhaha de nos hésitations.

Au même moment, dans Charlie Hebdo, Riss publie un édito dont le titre a la désinvolture superbe des vérités qui ne prennent plus de gants : « Trente ans de franche rigolade ». On entend presque le rire amer d’un funambule qui, après trois décennies à tenir debout au-dessus du vide, constate que les spectateurs s’inquiètent plus de la météo que de la corde qui se détend sous ses pieds.

Riss a cette phrase — déjà célèbre, déjà juste, déjà nécessaire — qui compare l’islamisme au réchauffement climatique. La France regarde l’eau monter depuis trente ans, déplace un transat ici, ajoute un parasol là, plante deux arbres en ville –« un ilot de fraicheur »- , puis s’endort d’un sommeil léger, convaincue qu’elle aura bien le temps d’aviser demain. Elle n’avise jamais. Le lendemain vient trop vite. L’eau continue à monter.

Il rappelle cette parole que Boualem Bensaïd jeta aux policiers en 1995 comme on pose un drapeau : « Ici nous sommes chez nous ; vos femmes porteront le hijab ; on ira jusqu’en Europe du Nord. » Nous avions pris cela pour du fanatisme, pour de la folie, pour une rodomontade. C’était un programme. Le malheur des nations, écrivait déjà Tocqueville, n’est pas tant de ne pas prévoir l’avenir que de refuser de croire ce qu’elles voient.

Il est parfois des symboles minuscules, presque anodins, qui en disent davantage que les discours les mieux ciselés. Il y a quelques jours, à l’Assemblée nationale — ce sanctuaire laïque où la République s’avance tête nue, comme pour mieux signifier qu’elle n’appartient à personne et qu’elle est à tous — des députés du MoDem ont invité une classe de petites filles voilées que l’on a aperçues dans les tribunes. L’image, à première vue, semblait douce comme un geste d’accueil, presque tendre, presque innocente. Et pourtant, sous cette douceur apparente, quelque chose d’infiniment plus grave affleurait. Car enfin, depuis quand la République, qui libère, célèbre-t-elle au cœur même de sa maison les signes visibles d’une soumission imposée à des enfants ?

Il y avait dans cette scène quelque chose de ce mal français qui veut si désespérément « faire plaisir » qu’il oublie parfois ce qu’il doit défendre. Ainsi va la France : généreuse jusqu’à la naïveté, sceptique jusqu’à la myopie, brillante jusqu’à l’aveuglement.

On dit parfois que toutes les religions se ressemblent, que la laïcité serait ce robuste meuble d’ébène capable d’accueillir toutes les porcelaines, même les plus fragiles. C’est une idée courtoise, charmante, polie comme un discours de remise de prix. Elle a toutefois l’inconvénient d’être fausse.

Le christianisme — et l’on ne juge ici ni en moraliste, ni en théologien, mais simplement en historien de bonne compagnie — repose sur une distinction aussi nette qu’un rayon de soleil sur une pierre de Jérusalem : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » C’est un partage du monde. Une séparation des tâches. Une élégante manière de dire que les royaumes terrestres ont leurs lois et que les royaumes célestes n’en ont pas besoin.

Jésus ne dirige rien. Jésus ne légifère pas. Jésus ne gouverne aucun territoire, ne commande aucune armée, ne rédige aucun code. Il parle à des hommes, non à des institutions. Il fonde une liberté intérieure, non un ordre social.

L’islam, lui, a d’autres lettres de noblesse, d’autres horizons, d’autres chemins. Mahomet gouverne. Mahomet juge. Mahomet organise, arbitre, prescrit, conduit. Le religieux et le politique y naissent ensemble, comme deux jumeaux qui partageraient le même souffle. Cela ne dit rien du bien ou du mal : cela dit seulement la vérité de l’histoire. Rodinson, qui n’avait pas pour habitude de flatter qui que ce soit, résumait cela en une phrase d’une limpidité souveraine : « Mahomet fut chef d’État, organisateur social, chef de guerre. »² Le Coran est un texte spirituel, mais aussi un texte juridique, social, politique. Il est loi autant que prière.

La France, embarrassée dans ses pudeurs, a préféré ne pas voir que ces architectures du sacré diffèrent dès la fondation. Elle a répété — comme on répète les proverbes pour ne pas penser — que toutes les religions se valaient, que toutes finissaient par se plier à la République, qu’il suffisait d’y croire très fort pour que la réalité épouse le désir.

Ainsi sommes-nous devenus experts en digressions, en circulaires, en conférences de presse, en « grandes mobilisations républicaines » dont le principal effet est d’offrir aux ministres quelques minutes d’indignation publique avant de passer au sujet suivant. Pendant que nous commentions les vagues, la mer avance, le trait de côte recul.

Pendant que nous inventions des concepts — inclusion, diversité, vivre-ensemble — ceux qui rêvaient de califat gagnaient, non pas du terrain, mais des esprits, ce qui est toujours plus grave. Pendant que nous installions des panneaux explicatifs devant chaque école, et dans les salles de cour, les enfants apprenaient d’autres mots dans les cours de récréation et dans les vestiaires où l’on prononce les vérités comme on aiguise des lames. Nous avons cru que la poésie suffirait à arrêter les balles. Nous avons cru que l’abondance des discours tiendrait lieu de courage.

Et puis arrive Sansal. Sansal, ce frère lointain, cet écrivain qui ne croit plus aux euphémismes, qui a la lucidité inquiète des prophètes et la douceur résignée des jardiniers, écrit depuis des années des phrases que nous feignons de ne pas comprendre. Mais il est des vérités qui, à force d’être répétées dans le désert, finissent par devenir des éclairs :

« Quand une idéologie dit qu’elle veut vous soumettre, croyez-la. L’histoire ne fait pas semblant. »³

La phrase, à elle seule, devrait suffire.

Notes

  1. Boualem Sansal, Gouverner au nom d’Allah, Gallimard, 2013.
  2. Maxime Rodinson, Mahomet, Seuil, 1961.
  3. Boualem Sansal, Le Serment des barbares, Gallimard, 1999.

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