Il est des dates qui passent inaperçues, et d’autres qui, lentement mais sûrement, s’imposent à la mémoire nationale. Le 5 mai 1992 est de celles-là. Ce jour-là, dans l’hémicycle du Palais Bourbon, Philippe Séguin, debout comme un chêne au milieu d’une forêt de parlementaires, prononça l’un des discours les plus profonds et les plus prémonitoires de la Ve République.
Ce n’était pas un discours de circonstance. C’était un discours de destin.
Ce n’était pas une manœuvre politicienne. C’était une adresse à l’Histoire.
Ce n’était pas une posture. C’était une alerte.
Le traité de Maastricht allait être soumis à la représentation nationale. À travers lui, c’était plus qu’un texte de droit, plus qu’un simple “passage à la monnaie unique”, c’était une vision de l’Europe qu’on voulait imposer à la France. Une Europe technocratique, sans racines ni visage. Une Europe où les nations, ces formes séculaires de la démocratie, étaient invitées à s’effacer doucement derrière une gouvernance sans peuple. Une Europe des règlements, des procédures, des directives, des décrets, qui prétendait créer une citoyenneté de papier sans les peuples qui lui donnent vie.
Philippe Séguin n’était pas seul ce jour-là, mais il fut, ce jour-là, une voix singulière. Une voix grave, posée, soucieuse non pas de plaire mais de convaincre, non pas de gagner un vote mais de préserver une âme. Car c’est bien de cela qu’il s’agissait : l’âme d’un peuple. Celle de la France.
Ce discours s’inscrivait pleinement dans la tradition gaullienne. Celle qui fait de la souveraineté nationale la pierre angulaire de notre démocratie. Celle qui croit que la France a une voix singulière dans le concert des nations, et qu’elle doit parler au monde en son propre nom. Celle qui n’accepte ni tutelle, ni effacement, ni vassalisation.
Avec une précision redoutable et une culture historique rare, Philippe Séguin déplia sous les yeux d’un hémicycle parfois médusé les risques et les conséquences du traité : la fin de la souveraineté monétaire, le dessaisissement progressif du Parlement, la perte du droit de veto, le pouvoir croissant de juridictions européennes, la tentation d’une Europe fédérale sans fondement démocratique. Il n’était ni passéiste ni fermé à l’Europe : il voulait une Europe des nations, forte de leurs différences, respectueuse de leur histoire, solidaire sans être uniforme. Une Europe politique et humaine, et non une mécanique administrative.
Mais il avait surtout cette intuition – d’homme de la République, de l’école, de la patrie – que la souveraineté n’est pas un mot creux. Elle est la condition même de l’exercice de la liberté. Elle est ce par quoi un peuple décide de son destin. Elle est ce par quoi la démocratie existe. Sans elle, la République devient un fantôme.
Philippe Séguin n’était pas un tribun comme les autres. Il avait quelque chose d’austère et d’émouvant, de romain et de républicain. On l’aurait cru sorti d’un tableau de David, ou d’un discours de Gambetta. Il appartenait à cette lignée rare d’hommes politiques qui croient encore que la France n’est pas une province, mais une idée. Admirateur lucide de Napoléon III, dont il réhabilita la vision sociale dans une remarquable biographie, il savait que la modernité n’est rien sans la justice, et que l’avenir n’a de sens que s’il est fondé sur la souveraineté des peuples.
Il n’a pas gagné ce jour-là. Le traité fut ratifié. Et l’histoire suivit son cours. Mais il a laissé derrière lui un texte prophétique, un appel au courage, un avertissement clair. Tout ce qu’il redoutait s’est peu à peu réalisé, ou presque : la dépossession démocratique, l’uniformisation normative, l’oubli des nations, la montée des colères populaires, le retour des féodalités régionales, l’effacement de l’État.
Et pourtant, ce discours n’était pas un cri de repli. Il était un chant d’espérance. L’espérance que la nation – cette alchimie mystérieuse entre une langue, une histoire, un territoire, un idéal – puisse encore résister aux vents de l’abandon. L’espérance que le peuple français, dans sa sagesse profonde, retrouve un jour le goût de son indépendance, la force de ses choix, et la noblesse de son destin.
En 2017, dans un tout autre contexte, certains de ces thèmes furent repris avec force par son ami et héritier politique, François Fillon. Même exigence de souveraineté, même sens de la vérité, même attachement à une France maîtresse d’elle-même. Il ne s’agissait plus de sortir de l’euro, mais de reprendre notre indépendance vis-à-vis du dollar, en affirmant l’euro comme une véritable monnaie d’échange et de règlement. Une monnaie outil, et non simple symbole. Mais, pour la seconde fois encore, les Français n’ont pas choisi cette voie.
Faudra-t-il une troisième fois, et combien de désillusions encore, pour qu’enfin ils comprennent ?
Trente-trois ans ont passé. Philippe Séguin n’est plus. Mais son discours, lui, n’a pas vieilli. Il est de ces paroles qu’on relit, qu’on médite, et qui finissent par se transmettre comme un flambeau.
En ce 5 mai 2025, rendons hommage à l’homme d’État, à l’orateur, au patriote. Et souvenons-nous que dans le tumulte de l’histoire, il est des voix qui, même isolées, parlent pour tous. Il est des paroles qui, même minoritaires, font honneur à la démocratie.
Et il est des Français qui, même dans la défaite, ont eu raison trop tôt.
Pour aller plus loin :
- Napoléon le Petit, par Philippe Séguin (Grasset, 1990) – Une biographie brillante et réhabilitatrice de Napoléon III.
- Itinéraire dans la France d’en bas, par Philippe Séguin (Le Cherche Midi, 1997) – Une plongée lucide dans la France des oubliés.
- Philippe Séguin, une passion française, par Jean Garrigues (Fayard, 2017).
- Philippe Séguin, le remords de la droite, par David Desgouilles (Éditions du Rocher, 2020).

