Commémoration du 70ᵉ anniversaire du rappel à Dieu du lieutenant Antoine de Ponton d’Amécourt
Avoise – Vendredi 7 août 2026 – Yves d’Amécourt

Monsieur le Maire, cher Antoine,
Monsieur le Président de l’Union Nationale des Combattants, cher Alain,
Monsieur le Président de la FNACA,
Mon Colonel, Major,
Mesdames et Messieurs les élus,
Chers porte-drapeaux,
Chers anciens combattants,
Mesdames, Messieurs,
Chers membres de notre famille,
Il est des jours où l’on prend la parole. Et il en est d’autres où l’on préfère écouter. Aujourd’hui, je voudrais d’abord écouter. Écouter des voix qui nous viennent de loin. Des voix vieilles de soixante-dix ans. Les voix de ceux qui ont connu notre Oncle Antoine. Les voix de ceux qui ont marché à ses côtés. Les voix de ceux qui l’ont vu partir. Les voix de ceux qui l’ont pleuré.
Le temps a fait son œuvre. Les témoins disparaissent. Les photographies jaunissent. Les journaux se froissent. Les monuments se couvrent de mousse. Mais les mots, eux, demeurent. Et il arrive qu’un simple article de journal, oublié au fond d’une armoire familiale, fasse revivre tout un village.
Aujourd’hui, ce ne sont pas seulement les souvenirs de notre famille qui nous réunissent. C’est la mémoire d’Avoise. C’est la mémoire de ceux qui étaient ici, il y a soixante-dix ans. Le maire. Le curé. Les anciens combattants. Les enfants des écoles. Les habitants de notre commune qui voyaient revenir, non plus leur jeune maire, mais son cercueil recouvert du drapeau français.
Nous sommes réunis aujourd’hui devant ce monument aux morts pour faire mémoire du lieutenant Antoine de Ponton d’Amécourt, maire d’Avoise, mort pour la France le 8 août 1956, à Tablat, en Algérie. Soixante-dix ans. Et nous sommes toujours là. Parce qu’il y a des noms que le temps n’efface pas. Des visages que les familles continuent de regarder. Des sacrifices que les villages continuent d’honorer. Et des morts qui ne sont pas absents. Ils sont simplement invisibles.
Antoine avait vingt-huit ans. Vingt-huit ans. L’âge où l’on bâtit des projets. L’âge où l’on plante des arbres dont on espère un jour goûter l’ombre. L’âge où l’on pense davantage à l’avenir qu’au souvenir. Il était forestier. Il aimait profondément cette propriété de Pescheseul. Il aimait les bois. Les chemins. Le travail de la terre.
Il venait aussi de devenir maire d’Avoise, après le décès de Monsieur de Fraguier. Une fonction qu’il n’avait pas recherchée pour les honneurs. Mais parce qu’il croyait profondément au service. Le service de ses administrés. Le service de son village. Le service de son pays.
Quelques mois seulement après sa disparition, son successeur, Monsieur Bellant, dira devant la commune :
« Aussitôt, M. d’Amécourt se montra un excellent administrateur et un maire plein de bonté. Il aimait beaucoup Avoise et son désir était de s’y consacrer tout entier. Hélas, un trop dur destin voulut que l’œuvre qu’il s’était promis d’accomplir soit trop tôt stoppée. »
Car l’Histoire décida autrement. Jeune Maire, le lieutenant Antoine de Ponton d’Amécourt fut rappelé sous les drapeaux. Comme beaucoup de jeunes officiers de réserve, il quitta sa commune pour rejoindre l’Algérie. Il ne partit ni avec enthousiasme, ni avec résignation. Il partit parce qu’il estimait que c’était son devoir.
Sa mère, notre grand-mère, s’en inquiétait. Nous avons retrouvé, dans les archives familiales de Pescheseul, les lettres qu’elle adressait aux autorités. Elle ne demandait aucun privilège. Elle ne contestait pas le devoir militaire. Elle posait simplement une question de mère. Pourquoi rappeler Antoine alors que son autre fils, Bruno, servait déjà sous les drapeaux ? Pourquoi exposer deux fils d’une même famille ? Ca n’était pas la règle habituelle. Ces lettres sont bouleversantes. Parce qu’elles précèdent le drame. Elles ne racontent pas une douleur. Elles annoncent une inquiétude. Quelques semaines plus tard, Antoine tombait à Tablat.
Le matin du 8 août 1956, dans le massif du Bekkar, près de Tablat, son détachement de reconnaissance tombe dans une embuscade des fellaghas. Treize Français meurent. Treize jeunes hommes. Treize familles, le même jour, basculent dans le deuil et le silence.
Les archives militaires racontent peu. Elles ne racontent jamais la peur. Elles ne racontent jamais les regards. Elles ne racontent jamais le fracas des armes. Elles ne racontent jamais le silence qui suit le combat.
Elles disent seulement :
« Jeune officier animé des plus belles qualités militaires. Commandant un détachement de reconnaissance, s’est heurté à un groupe rebelle supérieur en nombre et en armement. A engagé le combat qu’il a mené jusqu’à épuisement de ses moyens, causant de lourdes pertes à l’adversaire. Grièvement blessé à la tête, est décédé des suites de ses blessures. »
Quelques lignes. À peine quelques lignes. Mais ces quelques mots disent l’essentiel. Il est resté à son poste. Il a protégé ses hommes. Il est allé jusqu’au bout de son devoir.
La nouvelle arriva ici, à Avoise, comme un coup de tonnerre. Le journal de l’époque raconte :
« Cette nouvelle jeta la consternation dans la petite commune d’Avoise. »
Et Monsieur Bellant, devenu maire à son tour, dira lors des obsèques :
« Aux premiers jours du mois d’août dernier, l’effarante nouvelle stupéfia et peina plus qu’il n’est aujourd’hui possible de l’exprimer… Nous avons réalisé l’immense perte que nous venions tous de subir, ce vide affreux que cette mort allait créer parmi nous. »
Ces mots n’ont rien perdu de leur force. Parce qu’ils ne parlent pas seulement de la mort d’un soldat. Ils parlent de la disparition d’un voisin. D’un ami. D’un maire. D’un jeune homme que chacun connaissait.
Le journaliste qui couvrit ses obsèques aurait pu parler de son uniforme. De sa Croix de la Valeur militaire. De sa Légion d’honneur. Il choisit pourtant d’écrire autre chose.
« Son amabilité, son désir de se rendre utile, son gracieux sourire, si naturel, nous avaient fortement impressionnés. »
Voilà un bel hommage. Car les décorations honorent le soldat. Les citations célèbrent l’officier. Le « gracieux sourire » dit tout de l’homme qu’il était.
Pendant longtemps, pour nous, ses neveux et nièces, Antoine était un prénom. Un prénom que l’on prononçait avec respect. Un visage en noir et blanc. Deux photographies d’un jeune homme posée dans le grand salon de Pescheseul. À côté reposait sa croix de chevalier de la Légion d’honneur.
Enfants, nous passions devant cette photographie sans vraiment comprendre. Nous savions seulement qu’il ne fallait pas faire de bruit. Que quelque chose de grave habitait cet endroit précis. Que les photos de ce jeune homme faisait pleurer notre père.
Nous ne posions pas beaucoup de questions. Les familles de cette génération parlaient peu de leurs blessures. Elles les portaient. En silence. Avec cette pudeur qui caractérisait ceux qui avaient traversé la guerre.
Pendant longtemps, Antoine demeura ainsi. Quelques photos. Un prénom. Un mystère. Des médailles.
En 1998, Sophie et moi nous nous installâmes à Sauveterre-de-Guyenne. J’y rencontrai le général Jacques Guichard. Nous parlions souvent. Un jour, presque sans préambule, il me demanda : « Quel lien avez-vous avec Antoine d’Amécourt ? » Je répondis naturellement : « C’est mon grand frère. » Il sourit doucement. Puis il me répondit : « Non… Celui dont je vous parle est mort en Algérie, à Tablat. » Je compris aussitôt. « Alors c’est mon oncle. Le frère de mon père. » Son visage changea. Il demeura silencieux quelques instants. Puis il ajouta simplement : « J’étais lieutenant. C’est moi qui suis allé reconnaître les corps après l’embuscade. » Il n’en dit pas davantage. Son regard parlait pour lui. Je ne lui posai aucune question. Je compris immédiatement que certaines images ne quittent jamais ceux qui les ont vues. Il est des silences qui racontent davantage qu’un long récit.
Les années passèrent. Puis survint une seconde rencontre. Au mariage de notre cousine Laure avec Charles Fillon, je fis la connaissance de Michel Fillon. Très vite, il me posa presque la même question. « Antoine d’Amécourt… quel lien avez-vous avec lui ? » Cette fois, je compris immédiatement. Je répondis : « C’était mon oncle. Mort à Tablat, en 1956. » Son regard devint grave. Il me dit : « Je faisais partie du détachement envoyé reconnaître le massacre. ». Il était Lieutenant de Cavalerie. Je lui demandai presque instinctivement : « Étiez-vous avec le lieutenant Guichard ? » Il me répondit : « Oui. » Deux hommes. Deux témoins. Deux rencontres. Et pourtant… Le même regard. Le même silence. Comme si certaines blessures continuaient d’habiter ceux qui avaient survécu.
C’est ce jour-là que j’ai compris une chose essentielle. Antoine ne vivait pas seulement dans notre mémoire familiale. Il vivait aussi dans la mémoire des survivants. Et cette mémoire-là était encore douloureuse. À travers eux, Antoine cessait d’être un portrait. Il redevenait un homme. Un lieutenant. Un chef. Un camarade.
Je me suis souvent demandé ce qui pouvait traverser l’esprit d’un homme de vingt-huit ans lorsqu’il comprend que le combat est perdu. Pensait-il à sa famille ? À Avoise ? À Pescheseul ? Aux bois qu’il aimait tant ?
Nul ne le saura jamais. Mais une chose demeure certaine. Il ne quitta pas ses hommes. Il demeura jusqu’au bout à leur tête. Et c’est peut-être cela, plus que toute décoration, qui explique le respect que lui portent encore aujourd’hui les anciens combattants.
En préparant cette cérémonie, j’ai relu les journaux de l’époque. Lors de ses obsèques, l’abbé Hermange prononcera des mots qui traversent encore le temps. Il dira :
« « Il était bon », ce sont les mots que, depuis sa mort, j’ai entendus maintes fois prononcer à son adresse. »
« Il était bon. » Trois mots seulement. Trois mots qui résument peut-être une vie entière. Les décorations disent ce qu’un homme a fait. Les responsabilités disent ce qu’il a représenté. Mais ces trois mots disent ce qu’il était. Et, au fond, n’est-ce pas là le plus bel hommage que puisse rendre un village ?
Notre grand-mère Yvonne ne parlait presque jamais d’Antoine. Elle avait appris à vivre avec son absence. Elle portait son deuil avec pudeur.
Au début des années 70 elle s’installa définitivement à Pescheseul. Elle remplaça sa vieille Ford Anglia par une Opel Ascona. Lorsque les plaques minéralogiques furent posées, elle découvrit les quatre chiffres de son immatriculation.
1956.
L’année de la mort de son fils. Elle y vit un signe. D’autres auraient parlé de hasard. Elle, discrètement, y reconnut un appel. Comme si son fils continuait, silencieusement, de marcher à ses côtés.
Les années passèrent. Puis vint le moment de préparer sa propre sépulture. Notre grand-mère aurait pu rejoindre le caveau familial de Barbey, en Seine-et-Marne, où reposaient son mari François, et plusieurs générations des siens.
Elle fit un autre choix. Elle demanda à être enterrée ici, à Parcé-sur-Sarthe. Auprès d’Antoine. Auprès de ce fils qu’elle avait perdu à vingt-huit ans. Comme si, après une vie entière d’absence, une mère retrouvait enfin son enfant.
Lorsque nous allons nous recueillir au cimetière de Parcé, nous pensons souvent à ce choix. Il dit tout de l’amour d’une mère. Et peut-être aussi quelque chose de l’espérance chrétienne. La mort l’avait séparé de son fils. L’éternité devait les réunir.
L’histoire d’Antoine ne s’arrête pas à sa tombe. Elle continue de vivre. Elle a traversé les générations. Mon frère porte son prénom.
Lorsque mon frère Antoine fut fait, à son tour, chevalier de la Légion d’honneur, il souhaita que la médaille qui lui serait remise soit précisément celle de son oncle. Cette même décoration qui, pendant toute notre enfance, reposait au pied de son portrait. Cette médaille devant laquelle nous passions sans vraiment comprendre. Ce jour-là, il ne recevait pas seulement une distinction. Il recevait un héritage. Un héritage de fidélité.
Quelques années plus tard, mon épouse et moi avons, à notre tour, donné ce prénom à notre fils. Ainsi va la transmission. Un prénom n’est jamais un simple prénom. Il est une mémoire. Il est une promesse. Il est parfois une responsabilité. On ne demande pas à ceux qui le portent de ressembler à celui qui les a précédés. Chaque vie est unique. Chaque destin est différent. Simplement, chaque prénom a une histoire, et le porter permet d’en porter le souvenir …
C’est sans doute cela que signifie le mot fidélité. La fidélité n’est pas la nostalgie. Elle n’est pas le regret d’un passé disparu. Elle n’est pas le culte des souvenirs. La fidélité consiste à faire vivre ce que d’autres nous ont transmis. À recevoir un héritage, une promesse, une histoire. Puis à les transmettre, à notre tour.
Aujourd’hui, nous ne sommes pas réunis pour célébrer la guerre. La guerre est toujours un échec. Toujours une souffrance. La guerre est un deuil.
Nous sommes réunis pour honorer un homme. Un fils. Un frère. Un forestier. Un maire. Un officier. Un Français. Un homme qui, jusqu’à son dernier souffle, demeura fidèle à la mission qui lui avait été confiée.
Lors de ses obsèques, l’abbé Gouin prononça ces paroles :
« Affronter la mort, se tenir inébranlable dans les obligations du devoir, c’est la vertu de Force. Voilà ce que nous rappelle l’action du sous-lieutenant d’Amécourt. »
Cette phrase n’a rien perdu de son actualité. Parce que la force dont il est question n’est pas celle des armes. C’est la force du caractère. La force de la parole donnée. La force du devoir accepté. La force de la fidélité.
Sur son image mortuaire, notre famille avait fait imprimer cette simple phrase :
« Il était d’une race où le sens du devoir n’autorisait aucune faiblesse. »
Cette formule pourrait paraître sévère à nos oreilles contemporaines. Je préfère y entendre une autre chose. J’y vois l’idée qu’il existe des hommes pour lesquels l’honneur n’est pas un mot. Le devoir n’est pas une contrainte. Le service n’est pas un calcul. Ils font simplement ce qu’ils estiment juste.
Notre Oncle Antoine était de ceux-là.
Je voudrais, avant de conclure, remercier très chaleureusement la commune d’Avoise. Monsieur le Maire. L’Union Nationale des Combattants. Les 22 porte-drapeaux. Les anciens combattants. Les habitants. Et chacun d’entre vous. Votre présence aujourd’hui est bien davantage qu’un geste de courtoisie. Elle est un acte de fidélité.
Car Antoine n’appartient plus seulement à notre famille. Il appartient à l’histoire d’Avoise. C’est pour cette raison que Jean-Claude Bazeau, alors maire d’Avoise, et Jean Bouchet, alors Président des anciens combattants, avait proposé de donner son nom à la place de la Mairie.
Il appartient à la mémoire du 117ᵉ régiment d’infanterie. Il appartient à la mémoire de la France.
Dans quelques instants, le silence se fera. Et peut-être ce silence dira-t-il mieux que tous les discours ce que nous sommes venus exprimer. Je repense alors à ces mots de l’Évangile selon saint Jean :
« Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. »
Antoine a donné sa vie pour ses hommes. Pour son pays. Pour une certaine idée du devoir.
À nous désormais de faire vivre ce qu’il nous a légué. Soixante-dix ans ont passé. Le jeune lieutenant de vingt-huit ans est devenu une figure de notre histoire familiale. Le maire d’Avoise, mort pour la France, est devenu une part de l’histoire de cette commune. Le forestier est retourné à la terre qu’il aimait.
L’homme demeure. Il demeure dans un prénom transmis. Dans quelques photographie. Dans une médaille. Dans quelques lettres conservées avec émotion. Dans les archives d’un village. Dans les souvenirs de ceux qui l’ont connu. Et aujourd’hui… Dans notre présence.
J’aimerais terminer par une pensée de Maurice Genevoix, qui consacra sa vie à honorer la mémoire de ses camarades tombés au champ d’honneur :
Maurice Genevoix écrivait :« Les morts vivent tant qu’il y a des vivants pour penser à eux. »
C’est exactement le sens de notre rassemblement aujourd’hui. Nous ne pouvons pas changer le passé. Nous ne pouvons pas rendre Antoine à ceux qui l’ont aimé. Mais nous pouvons empêcher l’oubli. Et tant qu’un enfant demandera :
« Qui était le lieutenant Antoine de Ponton d’Amécourt ? »
Et tant qu’il y aura quelqu’un pour lui répondre…
Antoine ne sera jamais tout à fait absent.
Vive Avoise.
Vive la République.
Vive la France.

