Quand la forêt brûle, c’est l’État qui se consume [La Nouvelle Revue Politique]

Article publié par la Nouvelle Revue Politique le 27 huillet 2026

Chaque été désormais, les mêmes images reviennent. Les colonnes de fumée obscurcissent le ciel du Médoc, du Var, de la Corse ou de l’Anjou. Les Canadair tracent leurs sillons au-dessus des flammes. Les pompiers accomplissent des prodiges. Les habitants sont évacués. Les chaînes d’information diffusent les mêmes cartes, les mêmes commentaires, les mêmes promesses gouvernementales. Puis vient l’automne. Les commissions d’enquête remettent leurs rapports. Les ministres annoncent qu’ils tireront « toutes les leçons » de la catastrophe. Et l’été suivant, la forêt brûle de nouveau.

Nous croyons assister à une succession de catastrophes naturelles. Nous nous trompons.

Les grands incendies que connaît aujourd’hui la France révèlent moins une crise de la forêt qu’une crise de l’État. Ils mettent à nu une administration qui excelle à produire des normes mais peine de plus en plus à accomplir sa mission première : protéger les Français et le patrimoine dont ils ont hérité.

Le changement climatique existe. Il serait absurde de le nier. Il favorise les sécheresses, prolonge les périodes de risque, accélère la propagation des flammes. Mais il n’allume pas les incendies.

Les premières étincelles sont presque toujours humaines.

Un mégot jeté par la fenêtre d’une voiture. Un barbecue mal éteint. Des travaux réalisés par temps de vent. Une clôture électrique défectueuse. Un engin agricole. Une ligne électrique. Une imprudence. Une négligence. Parfois un acte criminel.

Autrement dit, si le climat explique l’ampleur des incendies, il n’explique pas leur origine.

Cette distinction est essentielle, car elle change complètement notre manière d’aborder le problème. Une société sérieuse cherche d’abord à empêcher le départ du feu avant de réfléchir à la manière de l’éteindre.

C’est pourquoi la proposition formulée par Fransylva après les incendies de 2022 mérite mieux que les sourires condescendants qu’elle a parfois suscités : rendre obligatoire la présence d’un petit extincteur dans chaque véhicule. Plusieurs pays européens l’imposent déjà. Son coût est dérisoire. Son efficacité potentielle est immense. Entre une fumée naissante et un incendie de plusieurs centaines d’hectares, il n’y a parfois que quelques dizaines de secondes. Nous parlons volontiers de technologies de rupture ; il arrive pourtant qu’une mesure de simple bon sens sauve davantage de forêts qu’une innovation spectaculaire.

Mais la prévention ne s’arrête pas là.

Après les gigantesques incendies de Gironde en 2022, les forestiers ne demandaient pas des milliards d’euros. Ils demandaient essentiellement qu’on les laisse travailler.

Ils demandaient davantage de pistes DFCI. Davantage de réserves d’eau. Une simplification des procédures. Une meilleure articulation entre le Code forestier et le Code de l’environnement. Une véritable politique de prévention. Le Sénat, dans un remarquable rapport d’information, est arrivé exactement aux mêmes conclusions. Lorsque les propriétaires forestiers, les pompiers, les élus locaux et la Haute Assemblée tiennent le même discours, on pourrait penser que l’action publique va naturellement suivre.

Quatre années ont passé. Les mêmes incendies reviennent. Les mêmes débats recommencent. Les mêmes promesses sont répétées. Ce qui manque à la France n’est plus le diagnostic. C’est la capacité d’exécuter.

L’affaire des Canadair résume à elle seule cette incapacité française. Dès 2022, chacun savait que la disponibilité de la flotte devait être améliorée. Une feuille de route fut arrêtée. Des contrats furent annoncés. Les difficultés de maintenance étaient parfaitement identifiées. Pourtant, plusieurs appareils demeurent régulièrement immobilisés au cœur de l’été, faute de maintenance ou de pièces détachées.

Comment un pays capable de construire des Airbus, des Rafale, des sous-marins nucléaires, des satellites ou des lanceurs spatiaux peut-il rencontrer tant de difficultés à maintenir opérationnelle une flotte de bombardiers d’eau ? La question n’est pas industrielle. Elle est administrative. Elle est politique.

Depuis plusieurs décennies, la France souffre d’un étrange renversement. Elle est devenue extraordinairement performante pour contrôler ceux qui protègent la forêt, beaucoup moins pour empêcher ceux qui la détruisent.

Le propriétaire qui souhaite créer une simple réserve d’eau découvre la police de l’eau, les études environnementales, les déclarations, les autorisations, les recours éventuels. Dans les Landes de Gascogne, où la nappe phréatique affleure souvent à faible profondeur, quelques heures de terrassement suffisent parfois à créer un point d’eau stratégique. Pourtant les études préalables coûtent parfois davantage que les travaux eux-mêmes, quand ils sont rendus possibles !

Le propriétaire qui veut débroussailler rencontre d’autres contradictions. Le Code forestier lui impose d’entretenir sa forêt afin de prévenir les incendies. Dans le même temps, le Code de l’environnement lui rappelle qu’il ne doit pas porter atteinte aux habitats actuels et futurs des espèces protégées. Débroussaillez. Mais pas trop. Entretenez. Mais avec précaution. Protégez la forêt. Mais sans modifier son équilibre.

Nous avons transformé la gestion forestière en exercice d’équilibriste juridique.

Même les transactions immobilières n’échappent plus à cette inflation normative. Depuis 2025, certaines ventes imposent désormais une information relative aux obligations légales de débroussaillement jusque pour des appartements situés dans des zones concernées, quand bien même ils ne disposent d’aucun jardin. Il faut parfois certifier « sur l’honneur » un débroussaillement là où aucun arbre ne pousse.

Pendant ce temps, le feu, lui, ne remplit aucun formulaire.

Cette accumulation de règles ne constitue pas seulement une irritation pour les propriétaires. Elle est devenue un problème de sécurité nationale.

Car une forêt n’est pas un décor. Elle n’est pas davantage un sanctuaire figé. Une forêt est un patrimoine vivant.

Elle produit du bois. Elle emploie des femmes et des hommes. Elle abrite une biodiversité exceptionnelle. Elle protège les sols contre l’érosion. Elle régule les eaux. Elle stocke du carbone. Elle façonne les paysages. Elle participe à notre souveraineté économique. Une forêt est une infrastructure.

Lorsque des milliers d’hectares disparaissent, ce ne sont pas seulement des arbres qui brûlent. C’est un capital biologique constitué pendant plusieurs générations qui s’effondre en quelques heures. C’est une réserve de carbone qui retourne brutalement dans l’atmosphère. C’est un patrimoine écologique que des décennies ne suffiront pas à reconstituer.

Voilà pourquoi il faut inverser le raisonnement.

La plus grave atteinte à la biodiversité n’est pas une piste DFCI. Ce n’est pas une retenue d’eau. Ce n’est pas un débroussaillement raisonné. La plus grande catastrophe écologique reste la forêt qui brûle. Cette évidence devrait suffire à hiérarchiser nos priorités.

Elle ne le fait pas. Pourquoi ? Parce que la France est progressivement passée d’une culture de la responsabilité à une culture de la procédure. Nous avons remplacé la décision par la conformité. Le résultat par le respect des normes. Le responsable par le comité. Le chef par la commission.

Or ce diagnostic n’est pas celui des seuls élus locaux ou des forestiers.

Depuis plus de vingt ans, le Conseil d’État lui-même alerte sur les effets de l’inflation normative. Rapport après rapport, il souligne que l’empilement des règles nuit à l’efficacité de l’action publique, ralentit les décisions, décourage les initiatives et brouille les responsabilités.

Tout le monde connaît désormais la maladie. Personne ne trouve le courage de la soigner.

Michel Crozier décrivait déjà, dans Le Phénomène bureaucratique, cette administration qui se protège davantage qu’elle n’agit. Alexis de Tocqueville redoutait la montée d’une centralisation administrative toujours plus envahissante. Jacques Ellul dénonçait la fascination moderne pour les procédures. Tous avaient compris qu’une administration finit toujours par oublier la finalité de son existence lorsqu’elle fait de ses propres règles son unique horizon.

Le paradoxe français est là.

Nous avons construit un État extraordinairement présent dans les détails de la vie quotidienne, mais étonnamment absent lorsqu’il s’agit d’assurer les missions régaliennes qui justifient son existence.

L’État subventionne le remplacement d’un grille-pain, finance des dispositifs toujours plus nombreux, multiplie les agences et les autorités indépendantes, mais peine à maintenir disponible une flotte de bombardiers d’eau.

Il contrôle le débroussaillement. Mais il ne contrôle pas les incendiaires. Il vérifie les formulaires. Mais il oublie parfois les flammes.

Il existe pourtant une autre voie. Elle porte un vieux nom, aujourd’hui presque oublié : la subsidiarité.

L’État doit faire ce que lui seul peut accomplir : protéger les frontières, garantir la sécurité, coordonner les secours, sanctionner les criminels, assurer la continuité de la Nation.

Pour le reste, il doit faire confiance. Faire confiance aux maires. Aux propriétaires forestiers. Aux syndicats DFCI. Aux pompiers. Aux ingénieurs. Aux professionnels qui vivent de la forêt depuis des générations.

L’écologie ne consiste pas à empêcher l’homme d’agir. Elle consiste à lui apprendre à bien agir.

Entre l’abandon de la nature et sa mise sous cloche existe un chemin exigeant : celui de la responsabilité.

Une civilisation ne se juge pas au nombre de règlements qu’elle produit. Elle se juge à sa capacité de transmettre ce qu’elle a reçu en héritage.

Nos forêts appartiennent à cette transmission.

Les incendiaires allument parfois la première flamme. Mais les grands incendies naissent aussi des retards, des renoncements et des procédures qui empêchent d’agir à temps.

Une forêt n’a pas besoin de davantage de formulaires. Elle a besoin de forestiers libres de gérer, de pompiers dotés des moyens nécessaires, de magistrats qui sanctionnent les incendiaires et d’un État qui retrouve enfin le sens de sa mission première : protéger avant de réglementer.

Notes

1. Ministère de la Transition écologique ; Entente pour la forêt méditerranéenne (Valabre) ; Sécurité civile. Les statistiques nationales montrent que près de 90 % des départs de feux sont d’origine humaine, qu’il s’agisse d’imprudences, de travaux, de mégots, de véhicules ou d’actes volontaires.

2. Fransylva, Les cinq pistes de Fransylva pour lutter contre les feux de forêt, juillet 2022 ; Fransylva, Incendies : équiper les 37 millions de véhicules français d’un extincteur, communiqué de presse, juillet 2023.

3. Sénat, Rapport d’information n° 35 (2022-2023) fait au nom de la Commission de l’aménagement du territoire et du développement durable sur les feux de forêt et de végétation, octobre 2022. Le rapport préconise notamment le renforcement des pistes DFCI, du maillage des points d’eau, de la gestion forestière et de la prévention.

4. Direction générale de la Sécurité civile ; contrat de maintien en condition opérationnelle confié à Sabena Technics à la suite des incendies de 2022. Les difficultés récurrentes de disponibilité de la flotte de Canadair ont été largement documentées au cours des étés 2025 et 2026.

5. Code forestier, articles L.134-5 et suivants (obligations légales de débroussaillement) ; loi n° 2023-580 du 10 juillet 2023 visant à renforcer la prévention et la lutte contre l’intensification et l’extension du risque incendie.

6. Les ouvrages hydrauliques susceptibles d’affecter les milieux aquatiques relèvent des dispositions des articles L.214-1 et suivants du Code de l’environnement (« loi sur l’eau »), imposant selon les cas déclaration, autorisation et études d’incidences environnementales.

7. Conseil d’État, Simplification et qualité du droit, Rapport public annuel, 2016 ; Conseil d’État, Simplification de l’action publique, études et rapports successifs. Depuis plus de vingt ans, les juridictions administratives comme les gouvernements reconnaissent les effets de la complexité normative sur l’efficacité de l’action publique.

8. Michel Crozier, Le Phénomène bureaucratique, Seuil, 1963. Ouvrage majeur montrant comment la multiplication des règles produit rigidité, dilution des responsabilités et inefficacité décisionnelle.

9. Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1835-1840, deuxième partie, quatrième livre, chapitres consacrés à la centralisation administrative et au « despotisme doux ».

10. Jacques Ellul, Le Système technicien, Calmann-Lévy, 1977. Ellul montre que les organisations modernes tendent à faire primer la procédure sur la finalité de l’action.

11. Selon le Global Carbon Project, les forêts constituent l’un des principaux puits de carbone terrestres. Les grands incendies relarguent en quelques jours le carbone accumulé pendant plusieurs décennies, voire plusieurs siècles, tout en réduisant durablement la capacité future de séquestration.

12. GIEC, Rapport de synthèse du sixième rapport d’évaluation (AR6), 2023. Le réchauffement climatique accroît la fréquence et l’intensité des conditions météorologiques propices aux incendies dans de nombreuses régions du monde, sans constituer l’origine directe des départs de feu.

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