
Il y a des voix qui appartiennent à notre vie sans que nous nous en rendions compte. Elles étaient là dans l’enfance, dans les vacances, dans les trajets en voiture, dans les soirées en famille. Elles ont accompagné le temps qui passe avec une telle fidélité qu’on finit par les croire éternelles. Philippe Bouvard était de celles-là.
Je suis de la génération Bouvard.
J’ai été élevé avec Les Grosses Têtes. Nous les écoutions dans la voiture lorsque nous voyagions. Il suffisait d’allumer RTL pour retrouver cette bande improbable où les chansonniers rencontraient les académiciens, les comédiens les romanciers, les chroniqueurs les navigateurs.
Il y avait Jean Yanne, Jacques Martin, Sim, Jean-Claude Brialy, Philippe Castelli, Carlos, Claude Sarraute… Il y avait Jean Dutourd, de l’Académie française, qui pouvait passer avec un naturel désarmant d’une considération littéraire à une plaisanterie de potache. Il y avait Olivier de Kersauson, que Bouvard appelait « l’Amiral », avec cette façon inimitable de grogner contre tout et tout le monde.
Et au milieu, il y avait Bouvard. Il avait surtout un talent particulier : il savait constituer une bande.
Les Grosses Têtes n’étaient pas une succession de chroniqueurs venus réciter chacun leur texte. C’était une conversation. Une camaraderie. Une connivence. Une plaisanterie lancée par l’un était reprise par l’autre, détournée par un troisième, achevée par un quatrième. L’humour était affaire de groupe. Le rire circulait autour de la table. Philippe Bouvard était le chef d’orchestre de cette joyeuse cacophonie.
Il avait notamment cette manière extraordinaire d’introduire ses invités. Quelques mots suffisaient. Une qualité exagérée, un défaut gentiment souligné, une allusion à la carrière, à l’âge, aux habitudes ou aux travers de celui qu’il recevait. Il les mettait en jambes. Il installait le personnage et, déjà, préparait les drôleries qui allaient suivre. Il connaissait ses complices et savait exactement sur quel bouton appuyer.
Et puis venaient les questions.
Elles arrivaient parfois de personnages devenus presque aussi célèbres que les sociétaires eux-mêmes. Qui a oublié Madame Bellepaire, de Loches, et ses questions aiguisées ? Ces auditeurs aux noms improbables formaient eux aussi une galerie de personnages. On ne savait plus très bien où finissait la réalité et où commençait le théâtre. Car Les Grosses Têtes, c’était aussi cela : un petit théâtre quotidien. On y parlait littérature, histoire, géographie, politique, théâtre, cinéma, musique, marine, gastronomie… et de mille choses parfaitement inutiles, donc absolument indispensables.
On riait en apprenant. On apprenait en riant.
Je crois que cette formule résume assez bien ce que Bouvard avait inventé. La culture n’y était jamais pesante. Elle circulait naturellement, au détour d’une question, d’une anecdote ou d’un bon mot. On pouvait rire d’une citation de Victor Hugo, d’une bataille napoléonienne, d’un mot de l’Académie française ou d’une histoire parfaitement grivoise. Et parfois des quatre dans la même minute.
Puis, le soir, il y eut le Petit Théâtre de Bouvard.
Là encore, un rituel familial. Nous regardions ces jeunes comédiens dont nous ignorions évidemment qu’un grand nombre deviendraient quelques années plus tard des vedettes : Muriel Robin, Mimie Mathy, Michèle Bernier, Les Inconnus, Chevallier et Laspalès, Chantal Ladesou et beaucoup d’autres. Combien lui doivent leur « première fois » ? Leur première fois sur les planches, devant une caméra, dans un studio, devant un vrai public ? Ils sont innombrables.
Philippe Bouvard avait ce talent rare : il savait faire rire, mais il savait aussi reconnaître ceux qui, demain, feraient rire les autres.
Et puis il y avait le personnage. Ce petit homme installé dans son fauteuil, avec ce sourire contagieux qui semblait provoquer chez lui des tressautements caractéristiques. J’aimerais d’ailleurs connaître la marque de sa chaise : elle aura supporté pendant des décennies davantage de secousses que bien des sièges éjectables !
Et ses yeux ! Chez Bouvard, les yeux riaient autant que la bouche. Les paupières se plissaient, le regard pétillait et, souvent, avant même qu’il ne prononce la phrase que tout le monde attendait, nous savions qu’elle allait faire mouche.
C’était un humour à la française. Un humour fait d’élégance et d’impertinence, de culture et de mauvais esprit, de demi-mots et d’entre les lignes. Bouvard faisait confiance à l’intelligence de celui qui l’écoutait. Il ne soulignait pas la plaisanterie. À nous de comprendre l’allusion. À nous de saisir le sous-entendu. Le rire venait aussi de ce petit plaisir délicieux d’avoir compris ce qui n’avait pas été complètement dit. On pouvait être féroce sans être vulgaire. On pouvait se moquer des puissants sans se prendre soi-même au sérieux. On pouvait rire des autres parce qu’on acceptait aussi que les autres rient de vous.
C’était cela, l’esprit Bouvard : la connivence.
Il aimait aussi les belles choses de la vie. Les belles voitures notamment, dont il parlait avec gourmandise. Le soleil. Cannes. Les bonnes tables. Le spectacle. Les artistes. Les mots. La presse. La radio. Tout ce qui fait que la vie, lorsqu’on sait la regarder avec curiosité, peut devenir une fête. Car avant l’animateur, il y avait le journaliste et l’homme de plume. Une carrière immense, commencée dans la presse écrite, poursuivie à la radio et à la télévision. Des dizaines de milliers d’articles, des milliers d’heures d’antenne, des livres, des chroniques, des interviews et surtout des millions de Français qui, pendant plus d’un demi-siècle, ont reconnu immédiatement cette voix.
On parle beaucoup, depuis sa disparition, de ce que Philippe Bouvard a apporté à la radio et à la télévision. Je crois qu’il a apporté quelque chose de plus difficile à mesurer : des souvenirs communs.
Nous sommes nombreux à nous rappeler un trajet de vacances avec Les Grosses Têtes dans l’autoradio. Une fin de journée où les parents riaient à l’avant tandis que les enfants, à l’arrière, ne comprenaient pas toujours pourquoi — ce qui rendait évidemment la chose encore plus intéressante. Une soirée devant le Petit Théâtre. Un éclat de rire de Jacques Martin. Une énormité de Jean Yanne. Une histoire interminable de Philippe Castelli. Un grognement de « l’Amiral ». Un mot de Jean Dutourd. Un fou rire général que Bouvard tentait, sans grande conviction, de ramener à l’ordre.
Tout cela constituait une sorte de patrimoine invisible.
C’était la France de RTL, des chansonniers et des académiciens, des cafés-théâtres et des bons mots. Une France où la culture populaire et la grande culture n’étaient pas priées de s’ignorer. Elles s’asseyaient à la même table et riaient ensemble. Une France aussi où l’humour n’était pas sommé de choisir son camp. Il était volontiers insolent, parfois cruel, souvent politiquement incorrect — avant même que l’expression n’existe — mais il avait une qualité essentielle : il nous rassemblait autour du rire.
Philippe Bouvard aura traversé les époques, les modes, les présidents, la télévision en noir et blanc puis en couleur, les radios libres, Internet et les réseaux sociaux avec les mêmes armes : un stylo, un micro, une curiosité insatiable et ce petit sourire qui annonçait qu’une impertinence n’allait pas tarder.
Alors oui, sa disparition me touche. Non pas parce que je connaissais Philippe Bouvard. Je ne le connaissais pas. Mais sans doute parce je l’admirai et que, parce que ce faisant, il fait partie des gens qui m’ont fait grandir … Je suis de la génération Bouvard.
Et cette génération là sait une chose qu’il nous aura apprise pendant toutes ces années : on peut rire en apprenant, et apprendre en riant.
Mort de Philippe Bouvard : le « recordman » de RTL qui a fait des « Grosses Têtes » une institution

