
Par Yves d’Amécourt
Publié le 18 novembre 2025 à 15h00
On nous explique que la TVA s’évapore. Qu’elle ne rentre pas comme prévu. Qu’elle file comme du sable entre les doigts d’un État pourtant si habile à prélever. On s’étonne, on s’agace, on annonce de grandes « opérations de traque » à l’échelle de Bercy pour retrouver 10 milliards d’euros perdus dans les limbes comptables (1). Et si le mystère était plus simple qu’il n’y paraît ?
La TVA n’est pas un impôt comme les autres. Elle ne taxe ni la fortune ni le patrimoine : elle taxe la valeur créée, la richesse produite, l’activité en mouvement. Elle suit au plus près la vie économique du pays. On pourrait presque dire qu’elle est la mesure fiscale la plus fidèle à la réalité : le PIB n’est rien d’autre que la somme des valeurs ajoutées créées sur le territoire (2). Dès lors, on pourrait baptiser la TVA : la taxe sur le PIB. Et si cette taxe ne rentre pas aux niveaux prévus, ce n’est pas un hasard : c’est que la richesse annoncée n’a pas été produite… ou qu’elle a échappé au filet.
Voilà le point que l’on feint d’oublier : l’économie n’est pas un gâteau à partager – c’est une dynamique à relancer. La richesse n’est pas donnée d’avance : elle se fabrique. C’est une pâte qu’il faut pétrir, aider à lever, puis passer au four. On ne réclame pas sa part du gâteau quand on a supprimé le levain.
Alors oui, les « petits colis » venus d’Asie sous-valorisés ou « à usage personnel » échappent à la TVA. Oui, c’est injuste et déloyal. Mais réduire l’évaporation fiscale à quelques millions de paquets à bas prix, c’est se tromper d’échelle. C’est chercher ses clés sous le lampadaire parce que c’est là qu’il fait clair. Ce qui manque, ce ne sont pas d’abord des contrôleurs : c’est de la valeur ajoutée.
Quand l’investissement des entreprises se met en pause, c’est la croissance future que l’on sacrifie.
Quand la consommation des ménages ralentit (3), la TVA ralentit. Les Français se serrent la ceinture : pessimisme, épargne de précaution, arbitrages vers les dépenses contraintes. Un euro mis de côté n’est pas un euro taxé.
Quand la production recule dans tous les domaines : agriculture (4), industrie, services… avec elle recule la « valeur ajoutée », et la taxe éponyme. Or, en 2024, la production agricole française recule de -8,8 % en valeur (volume –5,2 %) ; la production végétale chute de -10,0 % en volume. Du côté de l’industrie (5), la production manufacturière accuse toujours un recul : en août 2025, elle avait diminué de -0,7 % sur un mois. Enfin, dans les services (6), l’indice composite PMI (activité privée) retombe à 48,4 en septembre 2025, signalant une contraction persistante du secteur privé.
Quand la construction immobilière décroche, la TVA chute. En France, les mises en chantier ont reculé d’environ 30 % en deux ans (7). Les permis stagnent. Les transactions s’enlisent. Et pour cause : diagnostics énergétiques aberrants, normes hypertrophiées, crédit immobilier rationné (8). On ne peut pas gripper la filière du bâtiment… et s’étonner que la valeur ajoutée se contracte.
Quand l’investissement des entreprises se met en pause (9), c’est la croissance future que l’on sacrifie. Or, l’investissement productif marque le pas depuis plusieurs trimestres. On ne peut pas étouffer l’initiative, multiplier les contraintes, rendre la règle imprévisible… et réclamer dans le même temps « plus de recettes » de TVA.
Si l’on veut retrouver les milliards perdus, ce n’est pas dans les soutes des cargos qu’il faut fouiller : c’est dans notre politique économique !
Une loi de finances avec 53 milliards d’euros d’impôts en plus ne crée pas la croissance ! On peut inscrire toutes les recettes que l’on veut dans un tableau budgétaire : si la machine économique ne tourne pas, le budget reste un vœu pieux. « Trop d’impôts tue l’impôt » n’est pas une tirade d’Eugène Labiche : c’est la triste réalité connue des économistes du monde entier sous le nom de « courbe d’Arthur Laffer ».
La France vit un paradoxe (10) : c’est l’un des pays qui prélèvent le plus – près de 47 % du PIB en prélèvements obligatoires – mais l’un de ceux où l’on peine le plus à percevoir ce qu’on espère. Elle taxe davantage la création de valeur qu’elle ne l’encourage. Elle préfère réglementer que libérer, punir que permettre, contrôler que faire confiance.
Avant de partir à la chasse aux colis égarés dans les entrepôts, il serait temps de regarder en face la véritable cause de l’évaporation de la TVA : la France crée moins de richesse qu’elle ne le proclame. Si l’on veut retrouver les milliards perdus, ce n’est pas dans les soutes des cargos qu’il faut fouiller : c’est dans notre politique économique !
On ne récolte que ce que l’on a semé. Et si le champ France est en jachère, inutile d’espérer compter les bottes de foin.
La TVA ne se commande pas, elle se mérite. Elle n’est pas le fruit du contrôle : elle est le fruit de la croissance. Et la croissance ne se décrète pas : elle se libère. Il est grand temps de remettre du levain dans la pâte et de la confiance dans notre économie. Aujourd’hui, l’enjeu n’est pas « Choose France », c’est « Keep France ». Et il y a urgence.
Notes de bas de page
(1) Le Monde, « Bercy traque les 10 milliards évaporés de la TVA », 13 novembre 2025.
(2) INSEE, « Produit intérieur brut et valeur ajoutée – Définitions économiques ».
(3) Banque de France, Point sur la conjoncture, T3 2025 : ralentissement de la consommation des ménages
(4) Insee, “Production et valeur ajoutée de l’agriculture en 2024”, données annuelles : production hors subventions 89,1 milliards €, volume –5,2 %, valeur –8,8 %. « Produits végétaux » : valeur –15,7 % en 2024 (volume –10,0 %).
(5) Insee, “In August 2025, manufacturing output fell by 0.7 %”, Industrial production index – August 2025.
(6) S&P Global Market Intelligence via “Flash France Composite PMI” – septembre 2025 à 48,4, ce qui indique un repli de l’activité.
(7) SDES – Ministère de la Transition écologique : « Construction neuve : recul marqué depuis 2023 ».
(8) HCSF, Rapport 2024-2025, contraintes sur le crédit immobilier.
(9) INSEE, Comptes trimestriels – Investissement des entreprises (2025).
(10) Eurostat, « Government revenue and main aggregates » : France parmi les PO les plus élevés d’Europe.
