Charles Dupin (1784-1873) par Carole Christen et François Vatin

Ingénieur, savant économiste, pédagogue et parlementaire, du Premier au Second Empire.

Dans les colonnes des Cahiers d’histoire, on aime peut-être mieux évoquer la Révolution française et la Commune que la Restauration et la Monarchie de Juillet. C’est quelquefois dommage, car il est instructif d’étudier les époques où les mouvements les plus émancipateurs ont l’air en sommeil, où les ouvriers sont en difficulté, où les exploiteurs paraissent triompher sans partage. Et ces époques n’ont-elles pas quelque ressemblance avec la nôtre ?

Partons des Dupin, venus de Clamecy et de Varzy, dans l’actuelle Nièvre. Le père, Charles-André (1758-1843), avocat, titulaire de diverses charges sous l’Ancien Régime, député assez modéré à la Législative, sous-préfet de Clamecy à partir de 1815, suit une trajectoire très classique de la bourgeoisie montante : un libéral, un « bleu », un homme de 1789, sachant (très) bien s’adapter aux régimes suivants. Ses trois fils, André (1783-1865), l’un des personnages-clés de la Monarchie de Juillet, Charles (1784-1873), le savant disciple de Monge, le professeur des arts et métiers, Philippe (1795-1846), avocat et homme politique, ont, pour l’essentiel, des carrières voisines.

Les deux ouvrages que nous présentons ici, certes très différents dans leurs genres, convergent largement et leurs réflexions s’enrichissent mutuellement, peut-être même plus que ne le pensent leurs auteurs.

Le premier livre, collectif, fait appel à des chercheurs de spécialités diverses, historiens des sciences, de la politique, de l’économie, sociologues, qui examinent chacun Charles Dupin sous un angle particulier. Ces chercheurs pointent les permanences, les évolutions, la cohérence du personnage au cours de sa longue vie, quant à la démarche scientifique, à la production et à l’utilisation des statistiques, quant à l’enseignement de la mécanique aux ouvriers, quant aux doctrines économiques, aux positionnements politiques et à la question sociale.

Charles Dupin est d’abord intéressant pour l’histoire des sciences en tant que telle, celle des mathématiques pures et appliquées, mais aussi pour l’histoire institutionnelle des sciences dans le sillage de Monge, dans ses relations avec les questions militaires et économiques.

Dans la lignée de la plupart des encyclopédistes, y compris de Condorcet, il croit effectivement à l’« harmonie des intérêts industriels et des intérêts sociaux », à la « concorde des classes du peuple français » (ce sont même des titres de ses publications). Il veut promouvoir « l’éducation libre, la vertu de l’épargne populaire, la réglementation du travail des enfants, l’investissement dans les routes et les canaux, les avantages du libre commerce à l’intérieur des frontières nationales, mais aussi le danger d’un libre-échangisme non contrôlé dans les échanges extérieurs, etc. » (p. 13). Il suit une rationalité dans tous les registres : le salut viendra, pour lui, de la science et de l’industrialisation, dont les nuisances et mauvais effets – certes réels – ne peuvent être que provisoires et doivent cesser lorsque la classe ouvrière (que lui-même, bien entendu, ne saurait vivre de l’intérieur) sera vraiment instruite. En outre, Charles Dupin ne croit pas à l’efficacité de la grande industrie capitaliste, qu’il condamne souvent dans des termes très durs ; comme bien d’autres, il pense à un avenir de petites entreprises autonomes tenues par des travailleurs sérieux et bien formés, ce qui le fait passer encore davantage à côté du rôle nouveau que commence à occuper la classe ouvrière au xixe siècle.

Il convient, en complément de ces remarques qui replacent le personnage dans son époque, d’insister sur son originalité et son indépendance d’esprit à certains égards. Par exemple, la grande connaissance (et une certaine admiration) qu’il a de la Grande-Bretagne, grâce à ses nombreux voyages d’études et aux publications qui en ont résulté, ne le conduit jamais à vouloir imposer unilatéralement et sans critique le « modèle British » monarchique constitutionnel bourgeois, il le fustige sur toutes sortes de points, en matière financière, fiscale, éducative, etc., sans même parler de l’attitude britannique dans la guerre de l’opium. D’autre part, ses capacités mathématiques et ses relevés nombreux sur toutes sortes de données le conduisent rarement (mais quelquefois tout de même) à des raccourcis statistiques sans recul. Ce n’est pas seulement l’éclectisme du temps, c’est aussi une certaine conception scientifique de l’inter-action entre les vues théoriques et le primat de la pratique.

L’auteur de la conclusion note que Charles Dupin « n’accède jamais au sommet du pouvoir politique ou intellectuel » (p. 277), que « c’est un homme de l’entre-deux » (p. 278). Oui, mais doit-on le considérer seul, indépendamment de ses frères et en particulier de son aîné ? Ce dernier est ici le grand absent, il est juste évoqué assez furtivement en fin de volume. À propos des mathématiques, de l’ingénierie, de la pratique de l’enseignement, Charles tient certes un rôle bien à part dans la famille ; mais pour les prises de positions plus générales dans la vie économique, sociale, politique, idéologique, il en est indissociable : mêmes intérêts, mêmes attitudes vis-à-vis de l’aristocratie, de la bourgeoisie, du peuple, de l’esclavage, des événements politiques principaux, seul le style est différent parfois.

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