[ Entretien # 5 ] avec Gabrielle Cluzel (Boulevard Voltaire) : « Les écologistes radicaux ont inventé des concepts fumeux dont l’unique objectif est de culpabiliser les populations »

atObservateur et acteur de la vie rurale, Yves d’Amécourt est père de famille, vigneron, ancien élu de Gironde et de Nouvelle-Aquitaine*, porte-parole national du Mouvement de la ruralité (ex Chasse, pêche, nature et traditions, CPNT). Durant l’été, période propice pour s’intéresser à nos campagnes, il nous donne son éclairage sur l’actualité paysanne. 

Gabrielle Cluzel : En début de semaine dernière, des réserves d’eau agricoles ont été vandalisées en Vendée. La controverse autour de de ces bassins d’eau destinés à irriguer les cultures fait rage. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi elle vous indigne ?

Yves d’Amécourt : L’eau est à l’agriculture ce que la monnaie est à l’économie. Sans eau, il n’y a pas d’agriculture possible. En France, nous ne devrions pas manquer d’eau car la France reçoit, chaque année, 200 milliards de m3 d’eau : 80 milliards ruissellent vers la mer par les rivières et les fleuves, 120 milliards s’infiltrent dans les sols pour rejoindre les nappes phréatiques ou s’évaporer grâce à la végétalisation vers les nuages et de nouvelles pluies.

Or, l’usage de l’eau pour l’irrigation, aujourd’hui, en France, reste très marginale puisqu’elle utilise 4,7 milliards de m3, soit 2,35 % de l’eau que l’on reçoit.

Il faut laisser les agriculteurs, avec les pouvoirs publics, construire des retenues d’eau pour capter l’eau de pluie l’hiver et l’utiliser l’été. Ici, ce sera un barrage, là, une retenue collinaire, là, encore, une nappe de proximité… En Vendée, dans les Deux-Sèvres et en Charente, la solution préconisée est celle des bassines. De grands bassins artificiels que l’on alimente lorsque les nappes regorgent d’eau, pour utiliser l’eau en été, pour irriguer les cultures. Cela permet de ne plus pomper l’eau dans les cours d’eau ou dans le marais.

Contrairement au vocabulaire largement employé, l’eau ne se consomme pas. Elle circule. L’eau d’irrigation passe par la plante et retourne au milieu naturel soit par infiltration soit par évaporation.

Pour culpabiliser un peu plus notre civilisation, les écologistes radicaux ont inventé des concepts fumeux dont l’unique objectif est de culpabiliser les populations. Il faudrait, selon eux, 15.000 litres d’eau pour faire un kilogramme de viande de bœuf, 200 litres pour produire un œuf ! Tout cela n’a aucun sens et ne repose sur aucune étude scientifique sérieuse. Mais de nombreux médias diffusent cette information comme si c’était une vérité révélée ! Parfois même, ce sont des élus – et non des moindres – voire des hauts responsables de l’administration qui diffusent ces mensonges.

L’irrigation fait partie de l’histoire de l’agriculture. La Mésopotamie était autrefois le grenier du monde grâce à l’irrigation et au génie des hommes. Aujourd’hui, c’est un désert. Soyons vigilants. Ne refusons pas l’irrigation.

Pour que les réserves d’eau soient bien faites et préservent les milieux, il faut qu’elles soient dimensionnées pour irriguer les cultures sans priver les autres milieux de l’environnement de leurs besoins en eau : les populations, la faune et la flore (biodiversité), les rivières, marais, zones humides et cours d’eau alentour. Les réserves permettent même, à certains endroits, de maintenir l’existence même des cours d’eau en été. Le principe est de constituer les réserves l’hiver pour irriguer l’été.

En France, l’irrigation n’épuise pas les ressources en eau et la qualité des eaux s’améliore de manière continue, même s’il reste toujours des progrès à faire, notamment sur les modes d’irrigation.

G. C. : Après les éleveurs contre les vegans, assiste-t-on à un nouveau clivage paradoxal : les agriculteurs contre les écolos…

Y. A. : Les agriculteurs, les forestiers… les paysans, en général, vivent au pays, au contact de la nature. Ils sont parfois chasseurs ou pêcheurs. Ils sont les premiers observateurs des désordres environnementaux. Ils suivent la météo au jour le jour par tous les moyens disponibles. Ils observent les évolutions du climat, les changements des couloirs de migration. La sédentarisation de certaines espèces. La baisse de certaines populations et l’arrivée d’autres. Lorsque j’étais enfant dans la Sarthe, il n’y avait pas de sangliers dans les bois et très peu de chevreuils. Il y avait beaucoup de lapins et quelques lièvres. Aujourd’hui, il n’y a plus de lapins, mais les sangliers et les chevreuils sont partout. En Gironde, on voit dans nos vignes des aigrettes neigeuses qui suivent les tracteurs à la recherche de quelques lézards. Il y a dix ans, on ne voyait pas ces oiseaux en France métropolitaine, alors qu’elles peuplent la mangrove aux Antilles.

Les paysans d’aujourd’hui ont hérité de leurs parents et sont les premiers témoins des erreurs et des succès du passé avec le sentiment que chaque génération fait des erreurs et connaît des succès. Chaque génération essaye de conserver les succès et de corriger les erreurs.

Les remembrements des années 70 organisés par l’État ont fait disparaître des haies, certains cours d’eau, des mares, des zones humides. Les agriculteurs d’aujourd’hui, après leurs parents et leurs grands-parents, réimplantent des haies, des zones humides, des mares, des ripisylves le long des ruisseaux… Ils le font bien volontiers, chaque fois que c’est possible, parce qu’ils en mesurent l’utilité et parce qu’ils ont l’espoir de transmettre leur exploitation à leurs enfants.

L’écologie, la vraie, c’est une science. C’est la science de l’habitat.

L’écologisme est un dogme politique qui culpabilise l’homme au lieu de le responsabiliser, qui promeut la décroissance au lieu d’une croissance respectueuse de l’environnement et de l’humanité. Il a choisi ses boucs émissaires. Ces sont les humains, et, parmi eux, les acteurs du vivant : forestiers et agriculteurs !

Oui, il y a un vrai clivage entre les agriculteurs et les écolos. Les agriculteurs sont des acteurs de l’écologie. C’est ce qui donne du sens à leurs vies. « Leur » écologie est pragmatique, humaine et raisonnable. C’est l’écologie des possibles. Rien à voir avec les écologistes.

G. C. : Toujours dans le registre de l’écologie radicale, Sandrine Rousseau a qualifié la sortie d’Emmanuel Macron en Jet Ski™ de « criminelle »… Que faut-il penser de la curée actuelle contre les piscines, les jet Ski™, les jets tout court…

Y. A. : Tout le monde a le droit de prendre des vacances. C’est utile et salutaire. Nous avons tous besoin d’un président de la République au mieux de sa forme pour affronter les défis du moment. S’il aime le Jet Ski™, grand bien lui fasse. Mais, je dois vous le dire, je ne suis pas un adepte des photos de vacances du président de la République. Il y a une forme d’indécence à les diffuser. Quand la France brûle, que les pompiers sont au turbin pour éteindre les incendies, c’est déplacé de diffuser des photos du « patron » grand sourire sur son Jet Ski™. Chacun jugera de l’opportunité de cette diffusion.

Quant à qualifier ce rodéo présidentiel de « criminel » comme le fait Sandrine Rousseau, cela ne m’inspire aucun commentaire. Cela participe de cette écologie de la culpabilité permanente. Pensez-vous que c’est en arrêtant les piscines, les jet-Ski™, les jets tout court, que l’on atteindra nos objectifs climatiques ? Je ne le crois pas. Si Sandrine Rousseau le croit elle-même, qu’elle retourne à ses chères études.

Ce qui fut criminel, dans le mandat d’Emmanuel Macron, ce n’est pas de faire du Jet Ski™, c’est d’avoir fermé la centrale nucléaire de Fessenheim et d’avoir envisagé de fermer d’autres réacteurs nucléaires… pour séduire les écologistes radicaux. Cette décision a un double impact : sur nos émissions de gaz à effet de serre d’une part, et sur notre perte de souveraineté énergétique d’autre part.

Car si « criminels » il y a, ce sont bien les représentants de « l’écologie radicale », dont Sandrine Rousseau, qui s’opposent depuis quarante ans au développement de l’énergie nucléaire. Ce n’est pas la France qui aurait dû être condamnée pour inaction climatique dans « l’Affaire du Siècle ». Ce sont ces écologistes-là, car non seulement ils sont inactifs, mais depuis quarante ans, ils empêchent les acteurs de prendre les bonnes décisions.

* 2004-2021 : conseiller général, maire, président de communauté de communes, conseiller régional

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