France maritime : pourquoi importons-nous 80 % de notre poisson ?

Photo Ouest-France (c)

Il est des paradoxes qui ne relèvent plus de l’erreur, mais du choix.

La France possède le deuxième espace maritime du monde, avec plus de 10,2 millions de km² de zone économique exclusive selon le Secrétariat d’État chargé de la mer.1 Une puissance maritime, donc. Et pourtant, la France demeure fortement dépendante des importations pour nourrir ses propres consommateurs : FranceAgriMer estime le taux d’auto-approvisionnement des produits de la pêche et de l’aquaculture à 22 % en 2023, tandis qu’une publication plus récente sur la souveraineté alimentaire évalue pour les poissons un taux d’auto-approvisionnement moyen de 24 % sur 2022-2024, soit une dépendance aux importations de l’ordre de 76 %.2

Ce chiffre n’est pas une fatalité. C’est une conséquence.

La conséquence d’un modèle politique qui, depuis des années, organise le recul de notre production au nom d’une écologie devenue punitive, déconnectée du réel, et profondément incohérente.

L’historien Christian Buchet a cette formule saisissante : « La mer pour les Français, c’est ce qu’ils ont dans le dos quand ils regardent la plage. »3 Tout est là. Nous vivons dans un pays qui possède un immense domaine maritime, mais qui pense encore comme une puissance exclusivement terrestre. Nous avons la mer, mais nous n’avons plus la politique maritime qui devrait aller avec.

Ces derniers jours, les pêcheurs alertent. Sous l’effet des tensions internationales et de la hausse du prix des produits pétroliers, le prix du gazole pêche détaxé est passé, au Guilvinec, de 58 centimes à 81 centimes le litre entre le 2 et le 11 mars 2026, soit une hausse de près de 40 % en moins de dix jours avec des pointes localement supérieures selon les armements .4 Certains navires opèrent à perte. D’autres s’apprêtent à rester à quai. Or, dans la pêche, le carburant n’est pas un poste secondaire : la littérature économique d’Ifremer rappelle depuis longtemps que l’équilibre d’exploitation dépend directement du coût du carburant, particulièrement pour les métiers les plus énergivores.5

Et que répond l’État ? Quelques aides d’urgence, quelques concertations, quelques rustines budgétaires. Toujours la même logique : traiter les symptômes et ne jamais toucher aux causes. Car le problème est structurel.

Depuis des années, la pêche française subit l’accumulation des contraintes : quotas et totaux admissibles de captures décidés dans le cadre de la politique commune de la pêche ; restrictions techniques ; contrôles ; instabilité réglementaire ; fiscalité énergétique lourde dans un pays où, selon la Cour des comptes, la fiscalité de l’énergie a représenté près de 60 milliards d’euros en 2021, TVA incluse, faisant de la France le deuxième percepteur européen de recettes fiscales liées à l’énergie cette année-là.6

Dans le même temps, notre marché reste ouvert à des produits importés qui ne supportent ni les mêmes coûts, ni les mêmes normes, ni les mêmes tracasseries. Nous pénalisons les nôtres pour mieux accueillir les autres. Autrement dit : nous organisons contre nous-mêmes une forme de dumping réglementaire à rebours.

Et puis il y a ces décisions qui, à elles seules, résument l’incohérence du système. Chaque année, dans le golfe de Gascogne, la pêche est interrompue pendant un mois afin de réduire les captures accidentelles de petits cétacés. Le gouvernement rappelle lui-même qu’à la suite de décisions du Conseil d’État et de la Commission européenne, le plan en vigueur prévoit une fermeture de 30 jours en 2024, 2025 et 2026 ; il précise qu’environ 300 navires de plus de huit mètres utilisant des engins considérés « à risque » sont concernés.7

L’intention est louable. Mais le raisonnement mérite d’être interrogé.

Le Sénat l’a d’ailleurs admis dans un rapport d’information particulièrement éclairant : « L’avenir du golfe de Gascogne n’est envisageable ni sans les dauphins… ni sans les pêcheurs. »8 Cette phrase dit mieux que de longs discours l’impasse dans laquelle nous nous sommes enfermés. Car si les dauphins sont là, c’est précisément parce que la ressource est là. Les cétacés se concentrent dans les zones où la nourriture est disponible ; autrement dit, là où subsistent des stocks de poissons et des conditions trophiques favorables.9 Le dauphin est aux poissons ce que le loup est aux moutons : un prédateur qui ne revient que là où il trouve à se nourrir.

Autrement dit, la présence des dauphins n’est pas seulement un sujet de préoccupation : elle est aussi, en creux, le signe qu’un écosystème reste productif. Or qui a contribué, année après année, à maintenir cette productivité sous contrainte ? Les pêcheurs eux-mêmes, par l’adaptation de leurs pratiques, le respect des règles, les investissements de mise aux normes et l’acceptation d’une pression réglementaire croissante. Et pourtant, ce sont eux que l’on immobilise.

Ils sont ainsi punis deux fois : punis d’avoir dû s’adapter pendant des années pour préserver la ressource ; punis ensuite parce que cette ressource préservée attire les prédateurs qu’il faut désormais protéger.

Le caractère systémique du dommage est désormais bien documenté. Le rapport sénatorial sur le golfe de Gascogne relève qu’en 2024 les mareyeurs ont subi, selon l’Union du mareyage français, une perte moyenne de 53 % des volumes traités pendant la période de fermeture par rapport à l’année précédente, tandis que la hausse des prix de 10 à 15 % n’a pas suffi à compenser les pertes de chiffre d’affaires.10 Le même rapport note encore que, selon FranceAgriMer, les importations ont augmenté de 5 % en volume pendant la fermeture par rapport à 2023.11 En d’autres termes, nous réduisons l’offre française pour accroître la dépendance étrangère.

Mais le plus grave est peut-être ailleurs. Car pendant que l’on interdit, que l’on taxe et que l’on réglemente, un phénomène silencieux s’amplifie : des navires quittent le pavillon français ou envisagent de le faire pour retrouver ailleurs des conditions d’exploitation plus stables et plus lisibles. Le Sénat parle, à propos de la succession de crises récentes, d’une « fragilisation des capacités de pêche françaises » sous l’effet des arrêts Covid, du Brexit, des plans de sortie de flotte et de la flambée du gasoil.12 Cette fragilisation n’a rien d’abstrait : elle prépare, à terme, la sortie de l’activité, le décrochage des territoires portuaires et la désintégration de toute une chaîne économique.

Comme l’a rappelé Christian Buchet en reprenant une vieille leçon de géopolitique maritime, « qui contrôle la mer commande le commerce ; qui contrôle le commerce commande le monde ».13 La mer n’est pas un décor. Elle est un levier de puissance, de commerce, d’emplois, de souveraineté et même de transition écologique lorsque l’on sait s’en servir intelligemment. La sacrifier au nom d’une écologie d’affichage, c’est se condamner à dépendre davantage de productions lointaines, transportées sur de longues distances et soumises à des standards que nous ne maîtrisons pas.

Il est temps de changer de cap. Il faut cesser de taxer excessivement l’énergie productive. Il faut rétablir une concurrence loyale avec les importations. Il faut stabiliser le cadre réglementaire. Il faut défendre les activités maritimes françaises au lieu de leur demander, sans cesse, de s’excuser d’exister. Et il faut surtout retrouver une vision : celle d’une France qui assume enfin sa vocation maritime au lieu de la commémorer en discours pendant qu’elle la saborde en actes.

La question, au fond, est simple. Voulons-nous encore être une puissance maritime ? Ou acceptons-nous de devenir un simple marché de consommateurs solvables, ouvert à tous les vents, incapable de nourrir ses propres habitants malgré l’un des plus vastes domaines maritimes du monde ?

La mer, elle, ne ment pas. Elle rappelle que les nations qui produisent vivent, et que celles qui renoncent déclinent.

Aujourd’hui, la France ne manque ni de ressources, ni de talents, ni d’espace. Elle manque de courage politique.

Et à force de vouloir tout encadrer, tout corriger, tout contrôler, elle a oublié l’essentiel : on ne fait pas vivre une économie avec des interdictions. On la fait vivre avec de la liberté, de la cohérence et de la volonté.

La souveraineté ne se décrète pas. Elle se produit.

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1 Secrétariat d’État chargé de la mer, La zone économique exclusive française, consulté en mars 2026 ; la page rappelle que la France dispose du « deuxième espace maritime mondial avec plus de 10,2 millions de km² ».

2 FranceAgriMer, Rapport au Parlement 2025 – Section 10 : Produits de la pêche et de l’aquaculture, p. 403-404 : « Avec un taux d’auto-approvisionnement estimé à 22 %, les échanges internationaux sont très importants dans la filière pêche et aquaculture en France » ; FranceAgriMer, Souveraineté alimentaire : un éclairage par les indicateurs de bilan, février 2026, graphique « Moyenne 2022-2024 », indiquant pour les poissons un TAA de 24 % et un TDI de 93 % selon le visuel, avec texte précisant que la production nationale ne couvre que partiellement la consommation. Pour une tribune généraliste, on peut raisonnablement résumer l’ordre de grandeur par « environ 3/4 à 4/5 importés » selon le périmètre retenu.

3 Christian Buchet “Osons la mer”

4 Dépêche AFP reprise par Connaissance des Énergies, 11 mars 2026 : au Guilvinec, le prix du gazole pêche détaxé est passé de 58 à 81 c€/l entre le 2 et le 11 mars 2026 ; voir aussi La Tribune / AFP, 19 mars 2026.

5 Voir notamment les travaux d’Ifremer sur l’économie des flottilles et l’impact du coût du carburant sur l’équilibre d’exploitation ; cf. B. Ugolini, Approche économique de la pêche bonitière, Ifremer, 1983, et les travaux méthodologiques plus récents d’Archimer/Ifremer sur les indicateurs socio-économiques des flottilles.

6 Cour des comptes, La place de la fiscalité de l’énergie dans la politique énergétique et climatique française, 6 septembre 2024, synthèse : « la fiscalité de l’énergie poursuit d’abord un objectif de rendement, qui a atteint près de 60 Md€ en 2021 (TVA incluse) » ; le rapport indique aussi que la France est devenue en 2021 « le 2ème plus important percepteur européen de recettes fiscales liées à l’énergie ».

7 Ministère de la Transition écologique, de la Biodiversité, de la Forêt, de la Mer et de la Pêche, Plan d’action cétacés – Bilan de la fermeture de la pêche dans le golfe de Gascogne en 2025, 3 décembre 2025 ; Mer.gouv.fr, « Protection des petits cétacés », 25 novembre 2024.

8 Sénat, rapport d’information n° 525 (2024-2025), Pêche et petits cétacés : bâtir un avenir commun dans le golfe de Gascogne, avril 2025, p. 77 (version HTML, section III).

9 Le rapport du Sénat rappelle la forte présence de la faune marine, dont les petits cétacés, dans les eaux « poissonneuses » du golfe de Gascogne ; voir aussi les éléments de l’observatoire Pelagis et les synthèses scientifiques relayées par Ifremer et le CIEM sur la distribution des cétacés en fonction des conditions trophiques. Cette analogie relève d’une interprétation politique du constat écologique, non d’une citation scientifique littérale.

10 Sénat, rapport d’information n° 525 (2024-2025), p. 68 : perte moyenne de 53 % du volume traité par les mareyeurs pendant la fermeture de 2024, selon l’Union du mareyage français ; hausse des prix de 10 à 15 % insuffisante pour compenser.

11 Ibid., p. 69-70 : « les importations auraient augmenté de 5 % en volume sur la période de fermeture par rapport à 2023 ».

12 Sénat, rapport d’information n° 525 (2024-2025), synthèse et partie III : la fermeture intervient « dans un contexte plus large de fragilisation des capacités de pêche françaises du fait d’une succession de crises depuis cinq ans (arrêts Covid, Brexit, plan de sortie de flotte, flambée du coût du gasoil) ».

13 Christian Buchet reprend ici la célèbre formule attribuée à Walter Raleigh ; voir notamment ses interventions sur l’histoire maritime et, pour une reprise accessible, Yves d’Amécourt, « Devenir la première puissance économique mondiale grâce à la mer : Christian Buchet », 26 avril 2022.

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