
Chers amis de Sylvain,
Chère famille,
Il est des hommes dont la vie ressemble à une terre bien cultivée. Une terre humble. Une terre fidèle. Une terre féconde. Une terre que l’on travaille sans bruit, sans réclamer ni les honneurs ni la lumière, mais qui finit, au soir de la vie, par porter de très beaux fruits. Sylvain Cauhapé était de ceux-là.
Je l’ai rencontré à la fin des années 1990, lorsque je m’occupais du RPR dans le canton de Sauveterre. Nous avons tout de suite sympathisé. Très vite, il m’a encouragé, soutenu, accompagné. Il était présent à toutes nos réunions, à tous les repas, à tous les moments importants.
Lors des élections cantonales de 2004, à la suite de Francis Naboulet, il fut de tous les débats. Il avait collé les affiches de campagne sur la plage arrière de sa voiture et parcourait chacune des dix-sept communes du canton. Il en avait même planté une sur son terrain, au bord de la route, comme un étendard amical.Il faisait cela à chaque élection. Il affichait ses idée !
Sylvain était généreux. Affable. Élégant. Il avait l’œil rieur, le sourire accueillant et cette chaleur des hommes du Sud-Ouest qui savent recevoir sans jamais donner l’impression d’obliger. Il ressemblait un peu à Yves Montand. Même allure. Même regard malicieux. Même mélange de force et de tendresse.
Très vite, il m’avait confié avec fierté : « Je suis le cousin de Jean Lassalle. »
Et lorsque Jean Lassalle venait dans la région, il passait voir Sylvain. Ensemble, ils chantaient Les Montagnards sont là ! avec cet accent béarnais qui roulait dans leurs voix comme un torrent des Pyrénées. Et Sylvain se mettait au garde-à-vous, comme pour la Marseillaise.
Car Sylvain était un homme des montagnes. Né à Lourdios-Ichère, dans cette vallée d’Aspe rude et magnifique, il appartenait à cette génération qui avait connu très tôt le travail, l’effort et les responsabilités.
À douze ans, il quitte l’école. L’été, il monte dans les estives de Layens garder les moutons et fabriquer les fromages. Là-haut, dans les montagnes, la vie était simple : omelette, soupe, jambon. Chaque semaine, on montait quelques provisions aux jeunes bergers ; on redescendait avec les fromages. Et lorsqu’un décès survenait au village, les habitants étendaient de grands draps blancs dans les prés afin que les jeunes bergers aperçoivent, depuis les hauteurs, le signe du deuil, et redescendent servir la messe et chanter dans la chorale. Cette image ne l’a jamais quitté.
Elle disait tout d’un monde ancien où les vivants et les morts demeuraient unis. Un monde où la montagne, le village, la famille et l’Église formaient encore une seule communauté humaine.
Toute sa vie, Sylvain gardera la nostalgie heureuse de ces années-là. Toute sa vie, il cultivera son potager, élèvera quelques poules, salera les jambons et les fera sécher comme autrefois, pour les partager ensuite avec ses amis, ses voisins, sa famille.
Chez lui, la générosité était naturelle, comme une source qui irrigue l’amitié. Comme le chante Calogero : « On n’est riche que de ses amis. »
Puis vint la Gironde. Dès la fin des années 1940, il accompagne les troupeaux de moutons qui descendent hiverner dans nos vignes et nos campagnes. À Pâques, on offrait un agneau pascal aux familles qui accueillaient les bêtes. Cette tradition pastorale, Gornac l’a conservée grâce à des hommes comme lui. C’est l’origine de la fête de l’Agneau.
En 1952, il épouse Marie-Louise à Lourdios-Ichère. Il a vingt-quatre ans. Elle en a vingt. Dans l’acte de mariage, il est écrit pour lui : « cultivateur ». Pour elle : « ménagère ». Ces mots disent une époque entière.
Ils viennent s’installer en Gironde. La vie n’est pas facile. Sylvain emprunte un peu d’argent à un oncle pour acheter quelques moutons. Puis survient un grave accident de vélo sur la route de Langon. Marie-Louise prend alors courageusement le relais. Les moutons ne sont pas toujours les bienvenus.
Après les terribles gelées de 1956 et la crise qui s’ensuit, le foncier devient plus accessible. Ils achètent cette petite propriété de Gornac, « Au Bois », qui deviendra le centre de leur vie. Là, ils bâtissent patiemment leur existence. Ils abandonnent les moutons pour élever des vaches laitières. Avec le lait, ils fabriquent des fromages à la manière béarnaise. Aujourd’hui, l’administration trouverait sans doute mille choses à redire à ces étiquettes artisanales où l’on pouvait lire : « FROMAGE DES PYRÉNÉES – MATIÈRES GRASSES NON PRÉCISÉES » Mais derrière ce joli mensonge, ces fromages avaient le goût de la vérité, du travail et du terroir.
À Gornac, d’autres familles venues d’ailleurs s’installent également. Ce fut le cas de la famille Frais, arrivée de la Somme. Les Frais possédaient un tracteur, et c’est sur ce tracteur que les Frais et les Cauhapé se rendaient ensemble à Cadillac pour les séances de cinéma.
Puis vint le troupeau de charolaises. On arrêta la fabrication du fromage pour se consacrer à l’élevage de viande.
C’est ici qu’ils élèveront leurs deux filles : Martine et Chantal.
Puis vint l’engagement public. En 1965, Pierre Perromat vient chercher Sylvain pour rejoindre sa liste municipale. Marie-Louise connaît le poids de ces responsabilités : son propre père avait été maire de Lourdios-Ichère. Conseiller municipal pendant douze ans, puis adjoint pendant six ans, il décide en 1983 de ne pas se représenter.
Mais en 1987, Pierre Perromat démissionne et demande à Sylvain de prendre sa suite. Il est réélu au conseil municipal puis devient maire de Gornac.
Lorsque Sylvain devient maire, sa fille Martine est déjà secrétaire de mairie depuis 1974. Cela rassure Marie-Louise.
Sylvain servira sa commune avec la même simplicité qu’il servait sa terre.
Et quel symbole magnifique que cette inauguration de la nouvelle salle des fêtes, quelques jours après son élection, en présence de Jacques Valade, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. D’un côté, un ministre de la République et professeur d’université. De l’autre, un berger devenu cultivateur puis éleveur, qui avait quitté l’école à douze ans. Les deux hommes se comprirent immédiatement. L’intelligence du cœur, du bon sens et de l’expérience vaut souvent bien des diplômes.
Pendant quatorze années, Sylvain œuvrera pour Gornac : aménagement de la mairie et de la bibliothèque sous la halle, création de logements sociaux au presbytère, réalisation de l’assainissement collectif et du lagunage. Il assumait tout cela avec calme. Avec sérieux. Avec cette prudence paysanne qui sait compter chaque sou parce qu’elle connaît le prix du travail.
Qu’il s’agisse des anciens francs, des nouveaux francs ou des euros, Sylvain n’avait pas besoin de calculatrice.
Puis vint le temps de transmettre. En 2001, il passe le relais à son gendre, Didier Lamouroux.
Deux ans plus tard, en 2003, Marie-Louise s’en va.
Alors oui, Sylvain fut brisé.
Mais grâce à l’amour des siens — ses filles, son gendre, ses petits-enfants et toute sa famille — il se releva peu à peu.
La belote, les fleurs, le jardin, les moutons, les jambons, la cuisine et les œufs mimosa — dont il était devenu le maître incontesté — remplirent à nouveau ses journées.
Et quelle vitalité encore !
En 2025, à quatre-vingt-seize ans, il notait soigneusement dans son cahier avoir participé à 170 concours de belote dans l’année.
« Douze fois premier. Six fois deuxième ».
Et il ajoutait avec fierté : « J’étais le doyen ! »
Les lots s’accumulaient : rôtis, poulets, jambons, magrets… Qu’il redistribuait tout autour de lui avec bonheur. Comme un patriarche heureux de donner et de continuer à nourrir les siens.
Sylvain voulait devenir centenaire. Le docteur Tapsoba le lui avait promis : « Je ferai de vous un centenaire ! »
Mais le Ciel en a décidé autrement.
Et je repense aujourd’hui à ces draps blancs des montagnes béarnaises.
Peut-être que, depuis le Ciel, Marie-Louise en a étendu un immense dans les prés de l’éternité pour dire à Sylvain : « Il est temps maintenant. Je t’attends. Monte. » Alors Sylvain est parti. Mais il n’a pas disparu.
Il demeure ici, dans cette église, dans cette commune, dans cette terre de Gornac qu’il a tant aimée. Il demeure dans la vallée d’Aspe, dans les estives de Layens, dans les jardins, les troupeaux, les parties de belote, les repas de famille et les souvenirs heureux. Il demeure aussi dans ces œufs mimosa que nous préparerons désormais en pensant à lui. Il demeure surtout dans nos cœurs et dans le cœur des siens.
Martine et Robert,
Chantal et Didier,
Loïc et Virginie,
Yann et Diane,
Laetitia et Emmanuel,
Matys, Louna, Noa, Mathis, Lizzie et Suzanne,
vous étiez sa fierté. Vous étiez sa joie. Vous étiez sa victoire sur le temps. Il vous a transmis toutes les valeurs qui donnent du sens à la vie.
Recevez aujourd’hui toute notre affection et nos très sincères condoléances.
Sylvain était un homme bon. Et dans une époque qui célèbre souvent le bruit, l’agitation et l’apparence, il nous rappelle qu’une vie simple, fidèle et droite est une très grande vie. Sylvain est passé sur cette terre en faisant le bien. Et cela est peut-être, finalement, la plus belle définition d’une existence réussie.
















Dans l’impossibilité d’assister au obsèque de sylvain recevez par ce message mes trés sincères condoléance André Gouache