David Lisnard ou le refus des faux choix

Il y a des entretiens qui ressemblent à une succession de réponses. Et puis il y a ceux qui révèlent une manière de penser. Celui que David Lisnard vient d’accorder à Technikart appartient à cette seconde catégorie.

À première vue, les sujets s’enchaînent sans rapport : le Festival de Cannes, la culture, l’école, l’industrie, l’immigration, la sécurité, les drogues… En réalité, il n’est question que d’une seule chose : comment gouverner une société devenue infiniment complexe.

La première qualité que lui prête le journaliste est d’ailleurs révélatrice. Il écrit que, chez David Lisnard, « le réel précède le phrasé ». Puis il ajoute qu’il est de ceux « qui administrent avant de pérorer » et « qui préfèrent les preuves aux postures ». Tout est déjà là.

Depuis des années, notre vie publique est dominée par le commentaire. Les réseaux sociaux accélèrent le phénomène. Les chaînes d’information en continu l’entretiennent. La politique devient un exercice de réaction permanente. On demande aux responsables politiques d’avoir immédiatement une opinion sur tout. Et l’on finit parfois par oublier qu’ils sont d’abord élus pour agir.

La seconde idée qui traverse tout l’entretien est encore plus intéressante. David Lisnard refuse obstinément les oppositions faciles.

À ceux qui opposent la culture à l’industrie, il répond :

« On a besoin d’industrie pour financer la culture, et on a besoin de culture pour relier une Nation. »

À ceux qui opposent la transmission à la création, il répond :

« On ne crée pas sans transmettre. La transmission sert la création et la création d’aujourd’hui peut devenir le patrimoine de demain. »

À ceux qui opposent les classiques à la modernité, il rappelle que Picasso maîtrisait Raphaël avant de révolutionner la peinture, et que l’on ne bouleverse véritablement une discipline qu’après en avoir appris les règles.

Ces réponses dépassent largement les questions qui les ont suscitées. Elles dessinent une méthode. La politique ne consiste pas à choisir entre deux vérités. Elle consiste à comprendre comment elles peuvent coexister.

Notre époque adore les faux choix.

Il faudrait choisir entre l’autorité et la liberté. Entre l’économie et l’écologie. Entre la croissance et l’environnement. Entre la culture et le travail. Entre l’identité et l’ouverture. Comme si le réel fonctionnait selon des alternatives binaires. Or la vie est plus subtile.

La liberté ne survit pas longtemps sans ordre. La culture ne prospère pas sans richesse. L’industrie ne se développe pas sans instruction. La création ne naît pas de rien ; elle s’appuie toujours sur un héritage. L’écologie elle-même ne progressera pas contre la science, mais grâce à elle. Les grands responsables politiques ne sont pas ceux qui opposent. Ce sont ceux qui réconcilient.

Une vieille boutade attribuée à l’ingénieur et entrepreneur Mohamed Mokzouni explique qu’un architecte finit par ne plus rien savoir sur presque tout, tandis qu’un ingénieur finit par tout savoir sur presque rien.

Le responsable politique, lui, appartient à une troisième catégorie. Son métier n’est pas d’être le meilleur ingénieur, le meilleur économiste ou le meilleur juriste. Son métier est de comprendre suffisamment chacun de ces univers pour les faire dialoguer.

Il doit savoir écouter les ingénieurs sans oublier les philosophes. Les chefs d’entreprise sans oublier les enseignants. Les magistrats sans oublier les élus locaux. Les scientifiques sans oublier les citoyens.

Il n’est pas un expert. Il est un assembleur. Il n’est pas un spécialiste. Il est un arbitre. Il n’est pas celui qui possède toutes les réponses. Il est celui qui sait poser les bonnes questions avant de décider.

À mesure que l’élection présidentielle de 2027 approche, cette réflexion me paraît essentielle.

Les Français écouteront les programmes. Ils compareront les promesses. Ils commenteront les débats. C’est normal.

Mais une autre question mériterait d’être posée.

Parmi les candidats, lequel a démontré sa capacité à réunir plutôt qu’à opposer ?

Lequel sait transformer des idées en réalisations ? Lequel sait faire travailler ensemble des femmes et des hommes qui ne pensent pas tous la même chose ? Lequel sait distinguer l’essentiel de l’accessoire ?

Notre démocratie récompense souvent ceux qui savent conquérir le pouvoir. Elle récompense moins souvent ceux qui savent l’exercer. Or gouverner n’est pas gagner un débat. Ce n’est pas répondre plus vite que les autres. Ce n’est pas commenter l’actualité. Gouverner, c’est relier ce que d’autres opposent. C’est transformer le réel.

À cette aune, l’entretien publié par Technikart mérite d’être lu. Non parce qu’il apporte toutes les réponses, mais parce qu’il invite chacun d’entre nous à se poser, avant 2027, la seule question qui compte vraiment : cherchons-nous un candidat ou cherchons-nous un Président ?

David Lisnard, entretien Technikart – Technikart

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