« Le renouvelable est une machine à broyer l’argent public. » Henri Proglio

Depuis plusieurs jours, le gouvernement explique aux Français qu’il n’y a plus d’argent. Chacun est appelé à faire un effort. Les collectivités locales devront réduire leurs dépenses. Les entreprises seront davantage mises à contribution. Les retraités, les familles, les actifs, chacun est invité à accepter de nouveaux sacrifices.

Lorsqu’un pays vit depuis près d’un demi-siècle au-dessus de ses moyens, lorsqu’il accumule plus de 3 500 milliards d’euros de dette et continue d’emprunter chaque année pour financer ses dépenses courantes, la rigueur peut devenir une nécessité.

Mais alors une question simple s’impose.

Comment le même gouvernement peut-il, dans le même temps, vouloir engager la France dans la troisième Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3), un programme dont le coût se chiffre en centaines de milliards d’euros ?

Au moment où chaque euro est présenté comme précieux, comment justifier une telle fuite en avant financière ?

Car derrière les objectifs affichés se cache une réalité beaucoup moins connue.

La France dispose déjà de l’une des électricités les plus décarbonées du monde. Grâce au nucléaire et à l’hydraulique, plus de 95 % de notre production électrique émet très peu de dioxyde de carbone. Cet avantage est le fruit d’une politique industrielle ambitieuse conduite depuis les années 1970. Il constitue un atout économique, industriel et stratégique que beaucoup de pays nous envient.

Pourquoi vouloir bouleverser un système qui fonctionne ?

Pourquoi investir massivement dans de nouvelles capacités éoliennes et photovoltaïques alors que leur production est, par nature, intermittente ? Chacun sait désormais qu’elles nécessitent des moyens de secours pilotables, le renforcement des réseaux électriques, des capacités de stockage encore coûteuses et, de plus en plus souvent, des dispositifs permettant… de limiter leur propre production lorsque l’offre dépasse la demande.

Dans un entretien récent, l’ancien président d’EDF, Henri Proglio, résume cette situation avec une formule volontairement provocatrice : « Le renouvelable est une machine à broyer l’argent public. »

On peut discuter cette formule. On ne peut pas éluder la question qu’elle pose. Une politique publique ne se juge pas à la noblesse de son intention, mais à son efficacité, à son coût et à son utilité.

Or la PPE3 repose sur une hypothèse centrale : une forte augmentation de la consommation d’électricité dans les décennies à venir. Cette projection est discutée par de nombreux experts, qui rappellent que la consommation française a plutôt diminué au cours de la dernière décennie. Si cette hypothèse devait se révéler surestimée, notre pays financerait des capacités de production dont il n’aurait tout simplement pas besoin.

Dans une famille, on n’achète pas une deuxième voiture lorsque la première suffit. Pourquoi un État agirait-il autrement ?

Plus surprenant encore est le silence démocratique qui entoure cette programmation. Pendant des semaines, le pays débat de quelques centaines de millions d’euros d’économies budgétaires. Chaque dépense est passée au crible. Chaque arbitrage est présenté comme douloureux. Mais lorsqu’il s’agit d’engager plusieurs centaines de milliards d’euros sur plusieurs décennies, le débat disparaît presque entièrement.

Une décision d’une telle ampleur engage pourtant plusieurs générations de Français. Elle mérite infiniment mieux qu’un décret technique. Elle mérite un véritable débat national.

Elle mérite que soient comparés, de manière transparente, les différents scénarios : prolongation du parc nucléaire existant, renouvellement progressif par des réacteurs plus simples et plus compétitifs, recherche sur les réacteurs de quatrième génération, développement raisonné des énergies renouvelables là où elles présentent un véritable intérêt économique et écologique (notamment dans les territoire d’Outre Mer où l’on produit de l’électricité avec du pétrole), investissements dans les réseaux, stockage de l’électricité ou encore politiques de sobriété énergétique.

Autrement dit, elle mérite une véritable politique énergétique. Car gouverner, ce n’est pas empiler des objectifs. Gouverner c’est prévoir. Gouverner, c’est choisir. Choisir suppose d’arbitrer. Arbitrer suppose d’évaluer les coûts, les bénéfices, les risques et les solutions alternatives.

Depuis plusieurs années, notre pays semble avoir remplacé cette culture de l’arbitrage par une logique d’accumulation : on additionne les objectifs sans jamais renoncer aux précédents ; on lance de nouveaux programmes sans supprimer les anciens ; on promet des économies tout en ouvrant sans cesse de nouvelles dépenses. La PPE3 est devenue le symbole de cette contradiction.

La France n’a pas besoin d’une politique énergétique dictée par des postures idéologiques. Elle a besoin d’une politique fondée sur la science, sur l’économie, sur l’industrie, sur la souveraineté et sur l’intérêt général. Lorsque l’on demande des sacrifices à un peuple, la première des exigences est que l’État applique à lui-même la discipline qu’il réclame aux autres. Cette folie dépensière finira, comme toujours, par être présentée comme une nécessité. Elle prendra le visage d’une nouvelle taxe, d’un nouvel impôt, d’une nouvelle contribution, de nouvelles charges, ou de quelque mécanisme aussi ingénieux qu’incompréhensible destiné à masquer la réalité.

Plus probablement encore, elle sera financée par un nouvel emprunt. Une dette de plus. Une dette que nous ne rembourserons pas. Une dette que nous transmettrons à nos enfants, puis à leurs enfants.

Pour combien de générations encore accepterons-nous de vivre ainsi, en faisant payer demain les décisions d’aujourd’hui ? Il n’existe pas d’argent public. Il n’existe que l’argent des Français.

Lorsque l’État décide d’engager plusieurs centaines de milliards d’euros, ce ne sont pas des chiffres qu’il manipule. Ce sont les fruits du travail, de l’épargne et des impôts de millions de Français.

Une décision d’une telle ampleur ne devrait pas être prise dans le huis clos des cabinets ministériels ou au détour d’un décret. Elle mérite un véritable débat national. Elle mérite surtout que le peuple français soit consulté. Car, dans une démocratie, lorsqu’on engage l’avenir financier de plusieurs générations, consulter le peuple n’est pas un obstacle. C’est un devoir.

Notes et références

[1] Décret n° 2026-76 du 12 février 2026 relatif à la troisième Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3), fixant la stratégie énergétique nationale pour la période 2026-2035.

[2] Ministère de l’Économie et des Finances, Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3). Le Gouvernement prévoit notamment une augmentation d’environ 40 % de la consommation d’électricité entre 2023 et 2035, fondée sur l’électrification des usages et la décarbonation de l’économie.

[3] RTE, Futurs énergétiques 2050 et documentation sur la PPE. Les scénarios de RTE montrent que les besoins futurs d’électricité dépendent fortement des hypothèses retenues en matière de réindustrialisation, d’électrification des usages, d’efficacité énergétique et de sobriété. Il ne s’agit pas de prévisions, mais de scénarios prospectifs.

[4] Cour des comptes, La filière EPR (2020) puis La relance de la filière nucléaire (2025). La Cour souligne les dérives de coûts et de délais des EPR tout en insistant sur la nécessité d’une meilleure maîtrise industrielle des futurs programmes.

[5] Audition de Henri Proglio devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur la souveraineté énergétique de la France (2022), ainsi que son ouvrage L’Étrange débâcle (Michel Lafon, 2024), dans lequel il développe ses critiques concernant l’organisation du marché européen de l’électricité, le pilotage d’EDF et les choix énergétiques français.

[6] Académie des sciences, Avis sur la version révisée de la Programmation pluriannuelle de l’énergie (2025). L’Académie relève plusieurs incohérences dans les hypothèses retenues et appelle à une meilleure justification scientifique et économique des choix proposés.

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