
Article publié dans la Revue Politique et Parlementaire le 21 juillet 2026
« L’agriculture n’est que l’expression, à un moment donné et dans le champ agricole, de l’état d’une société. » Edgar Pisani
Il est des lois qui prétendent bouleverser le monde et ne déplacent pas une motte de terre. Il en est d’autres, plus modestes, qui ne changent pas tout, mais qui changent le sens du mouvement. Le projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles appartient peut-être à cette seconde catégorie.
Adopté par l’Assemblée nationale après un accord trouvé entre députés et sénateurs en commission mixte paritaire, il doit encore achever son parcours parlementaire. N’en faisons donc ni un aboutissement, ni une révolution. Mais reconnaissons-lui un mérite devenu rare : pour la première fois depuis longtemps, un texte législatif semble considérer que produire de la nourriture en France constitue non pas une nuisance qu’il faudrait tolérer, mais une nécessité nationale qu’il convient de protéger.
C’est peu, diront certains.
C’est déjà beaucoup, répondront ceux qui, depuis des années, voient se dresser devant chaque projet agricole un nouveau formulaire, une nouvelle autorisation, une nouvelle étude, une nouvelle circulaire, un nouveau recours, parfois une nouvelle définition administrative du réel.
La loi est très nécessaire parce qu’elle tente de remettre la production au cœur de la politique agricole. Elle est loin d’être suffisante parce que les difficultés de notre agriculture ne sont pas seulement réglementaires. Elles sont économiques, industrielles, sociales, fiscales, scientifiques, commerciales et, au fond, profondément politiques.
Ce texte peut desserrer quelques nœuds. Il ne tranchera pas encore les cordes qui entravent l’agriculture française.
Quand la France croyait encore à son agriculture
Il fut un temps où la politique agricole française ne s’excusait pas de vouloir produire.
Au lendemain de la guerre, la France avait connu le rationnement, les pénuries et l’humiliation d’une nation incapable de nourrir correctement sa population. Les fondateurs de la politique agricole moderne savaient que la souveraineté commence dans les champs, les étables, les vergers, les vignes et les granges.
Edgar Pisani, ministre de l’Agriculture du général de Gaulle, Michel Debatisse, figure du syndicalisme agricole, et Sicco Mansholt, artisan de la politique agricole commune, ne partageaient pas toujours les mêmes analyses. Mais ils avaient en commun une conviction : l’agriculture devait être modernisée, structurée, équipée et organisée afin de nourrir les Européens, d’améliorer le revenu des agriculteurs et de préparer l’avenir .
Les lois d’orientation de 1960 et 1962 ont accompagné cette transformation. Elles ont favorisé l’installation, la modernisation des exploitations, l’organisation des marchés, la formation et l’aménagement foncier. La politique agricole commune est née de la même mémoire : celle des pénuries européennes et de la nécessité d’assurer la sécurité des approvisionnements.
Ce modèle eut ses excès, ses erreurs, ses emballements. L’emploi de certains produits fut excessif. Des paysages furent simplifiés. Des sols furent parfois malmenés. Des rivières furent polluées. Il fallait corriger ces dérives, et nous l’avons fait.
Mais corriger n’obligeait pas à renier.
À force de dénoncer le « productivisme », nous avons fini par soupçonner la production elle-même. L’agriculteur, autrefois célébré comme le nourricier de la nation, est peu à peu devenu, dans certains discours, un pollueur présumé, un consommateur d’eau excessif, un destructeur potentiel de biodiversité, un manipulateur de molécules et un bénéficiaire d’aides publiques.
Le paysan qui observait le ciel pour savoir quand semer doit désormais consulter une plateforme numérique pour savoir s’il a le droit d’agir.
Ce basculement n’est pas seulement administratif. Il est moral.
De la protection de la nature à la protection des hypothèses
La loi de 1976 relative à la protection de la nature a marqué une étape essentielle dans la prise en compte de l’environnement. Elle répondait à une nécessité. Mais, au fil des décennies, son application et les textes qui l’ont prolongée ont progressivement déplacé le centre de gravité de l’action publique.
Il ne s’est plus seulement agi de protéger des espèces effectivement menacées ou des milieux remarquables. Nous avons parfois fini par protéger des présomptions, des potentialités, des habitats supposés, voire des définitions administratives dont l’évolution suffit à rendre impossible aujourd’hui ce qui était autorisé hier.
Une parcelle n’a pas besoin d’être couverte d’eau pour être qualifiée de zone humide. Il peut suffire qu’une végétation indicatrice ou certaines caractéristiques du sol soient relevées. Une terre peut donc devenir juridiquement humide sans qu’une goutte d’eau supplémentaire y soit apparue.
Le réel n’a pas changé ; la définition a changé.
C’est ainsi que l’extension d’une exploitation, la construction d’un bâtiment agricole, la création d’une retenue ou le déplacement d’un chemin peuvent être arrêtés non parce qu’ils causeraient un dommage manifeste et irréparable, mais parce qu’ils contrarient un empilement de qualifications, de procédures et de compensations.
La précaution, qui devait éclairer la décision, a fini par la remplacer.
Protéger la nature est une noble ambition. Mais la nature n’est pas un musée immobile. Elle évolue, se transforme, conquiert, disparaît, réapparaît. La protéger ne peut consister à suspendre toute action humaine dans l’attente d’une certitude scientifique qui, par définition, n’arrive jamais.
L’écologie véritable devrait protéger le vivant. Elle protège parfois davantage le dossier constitué sur le vivant.
Produire ici ou importer d’ailleurs
Le mérite principal du texte d’urgence agricole est de replacer la souveraineté alimentaire au centre du débat.
La souveraineté alimentaire ne doit jamais être confondue avec l’autarcie. Les nations n’ont ni les mêmes climats, ni les mêmes sols, ni les mêmes ressources. Nous ne cultiverons jamais le café, le thé, le cacao, les bananes ou la plupart des agrumes sous nos latitudes. Les importer n’est ni une faiblesse ni un renoncement : c’est une évidence géographique.
Mais cette évidence vaut dans les deux sens.
Les pays tropicaux, désertiques ou fortement urbanisés ont, eux aussi, besoin des céréales, des produits laitiers, des vins, des semences, de la génétique animale ou des savoir-faire agricoles que d’autres nations sont capables de produire. L’agriculture mondiale s’est toujours construite sur cette complémentarité des territoires. Chaque région apporte au monde ce que son climat, ses sols et le travail des hommes lui permettent de produire le mieux.
Réduire l’agriculture aux seuls circuits courts serait oublier cette réalité. Les circuits de proximité ont toute leur place lorsqu’ils sont pertinents. Mais ils ne résument ni l’économie agricole, ni l’histoire des échanges, ni les besoins de l’humanité. Depuis les routes du sel, des épices ou des céréales jusqu’aux grandes filières contemporaines, le commerce agricole est l’une des premières expressions de l’interdépendance des peuples.
Dans un monde instable, où les tensions géopolitiques se multiplient, produire davantage que ses seuls besoins n’est pas une faute ; c’est une responsabilité. Les grands pays agricoles ne nourrissent pas seulement leur propre population. Ils contribuent à la sécurité alimentaire de nations qui, pour des raisons géographiques ou climatiques, ne pourront jamais atteindre l’autosuffisance. Exporter n’est donc pas seulement créer de la richesse. C’est aussi participer à un équilibre mondial dont dépend, souvent, la paix elle-même.
Encore faut-il conserver chez nous les moyens de participer à cet équilibre. C’est précisément cela que recouvre la notion de souveraineté alimentaire. Elle n’est pas le contraire du commerce ; elle en est la condition. Seuls les peuples capables de se nourrir eux-mêmes peuvent durablement nourrir les autres. Avant d’être un marché, l’agriculture est la rencontre d’un climat, d’un sol et du travail des hommes.
Chaque cargaison de blé qui quitte Rouen, chaque bateau de lait en poudre, chaque conteneur de semences ou de vin participe autant à la politique étrangère de la France qu’à son économie. Depuis toujours, les grandes puissances agricoles sont aussi des puissances diplomatiques. Nourrir est une manière de protéger, d’influencer et parfois d’éviter les conflits.
La souveraineté alimentaire signifie qu’une nation doit conserver la capacité de nourrir sa population, de maîtriser ses filières essentielles et de ne pas dépendre entièrement de décisions prises ailleurs.
Car ce que nous cessons de produire, nous continuons généralement de le consommer.
Lorsqu’une culture disparaît de France, elle n’est pas supprimée de la surface du globe. Elle est déplacée. Lorsqu’un produit phytosanitaire est interdit chez nous mais reste employé par nos concurrents, l’importation du produit fini ne fait pas disparaître la molécule : elle la fait voyager. Lorsqu’une norme provoque la fermeture d’un élevage français, elle ne transforme pas les consommateurs en végétariens. Elle remplace la viande française par une viande produite ailleurs selon des règles moins exigeantes.
Mais l’élevage ne produit pas seulement de la viande ou du lait. Il produit aussi du fumier et du lisier, c’est-à-dire de la matière organique, de l’azote, du phosphore et de la potasse qui retournent au sol, nourrissent la vie microbienne et contribuent à maintenir sa fertilité. Lorsque nous importons la viande que nous ne produisons plus, nous importons le produit fini, mais nous laissons ailleurs les éléments fertilisants issus de l’élevage. Nous nous privons ainsi d’une ressource agronomique locale, avant de devoir acheter des engrais minéraux pour la remplacer.
La contradiction devient plus manifeste encore lorsque l’Europe prétend taxer les engrais importés au nom de leur empreinte carbone, tout en rendant plus difficile, plus coûteuse, voire impossible, leur production sur notre propre sol. Une taxe aux frontières peut se justifier lorsqu’elle rétablit une concurrence loyale. Elle devient absurde lorsqu’elle frappe un produit dont nous avons nous-mêmes organisé la rareté. Dans ce cas, elle ne protège pas le producteur français : elle lui présente la facture. Elle renchérit ses intrants, dégrade sa compétitivité et facilite, en définitive, l’importation de produits agricoles cultivés ou élevés ailleurs avec des engrais auxquels nos propres agriculteurs accèdent de moins en moins.
Nous finissons ainsi par importer la viande, les engrais incorporés dans les récoltes, la fertilité des sols étrangers et les émissions que nous ne voulons plus voir chez nous. Puis nous nous félicitons d’avoir réduit notre empreinte nationale, alors que nous n’avons fait que déplacer la production, la valeur ajoutée et les nuisances.
Nous avons inventé une écologie de l’angle mort : ce qui est produit hors de nos frontières disparaît de notre conscience.
Produire en France, sous des normes sanitaires, sociales et environnementales parmi les plus exigeantes du monde, peut donc constituer un acte écologique. Encore faut-il accepter de comparer les réalités et non les intentions.
La bonne unité de mesure n’est pas seulement l’hectare français. C’est le produit consommé, son mode de production, son transport, sa transformation et son empreinte globale.
Une agriculture moins productive n’est pas nécessairement une agriculture plus écologique. Si elle mobilise davantage de terres pour produire la même quantité, elle peut accroître la pression sur les espaces naturels, déplacer la déforestation et multiplier les importations.
Ce que dit réellement le GIEC
On cite volontiers le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat lorsqu’il recommande de réduire certaines émissions. On le cite moins lorsqu’il rappelle que l’agriculture, la forêt et les autres usages des terres doivent simultanément fournir de la nourriture, du bois, des ressources renouvelables, stocker du carbone et préserver la biodiversité.
Le GIEC ne rédige pas un programme agricole français et ne consacre pas un modèle unique. Il souligne toutefois qu’une meilleure productivité, lorsqu’elle est durable et accompagnée de protections effectives des espaces naturels, peut réduire la pression d’extension sur les terres.
Il y a là une idée simple : produire davantage sur les terres déjà cultivées peut permettre d’éviter de mettre en culture d’autres espaces.
Cela ne signifie évidemment pas qu’il faille pousser chaque hectare jusqu’à l’épuisement. L’intensification ne peut être durable si elle détruit les sols, épuise l’eau ou rend les cultures plus vulnérables. Mais l’extension généralisée, sous prétexte d’écologie, n’est pas davantage une solution universelle. Elle suppose davantage de surface pour une production identique et peut entrer en concurrence avec la forêt, les prairies, les zones humides ou les espaces nécessaires à la biodiversité.
La bonne politique ne consiste donc ni à produire toujours plus à n’importe quel prix, ni à organiser méthodiquement la baisse des rendements. Elle consiste à produire mieux, avec davantage de science, de précision et d’intelligence, sur des terres agricoles que l’on préserve, afin de conserver ailleurs des espaces pour les écosystèmes naturels.
La biodiversité a besoin de haies, de mares, de bosquets, de forêts. Elle a aussi besoin que l’humanité puisse se nourrir sans convertir sans cesse de nouveaux territoires.
L’agriculture productive et la protection de la nature ne sont pas nécessairement ennemies. Elles peuvent être les deux faces d’un même projet d’aménagement de la planète terre.
Le carbone sous nos pieds
L’agriculture est souvent décrite comme une source d’émissions. Elle l’est, naturellement. Mais elle est aussi l’une des rares activités humaines qui travaille quotidiennement avec la photosynthèse et les cycles biologiques.
Une culture capte du dioxyde de carbone. Une prairie nourrit son sol. Une haie stocke du carbone dans son bois et dans ses racines. Un couvert végétal protège la terre, limite l’érosion et alimente la vie microbienne. Un sol riche en matière organique retient mieux l’eau, résiste mieux aux sécheresses et demeure plus fertile.
C’est tout le sens de l’initiative internationale « 4 pour 1000 », lancée par la France lors de la COP21. Elle ne prétend pas que tous les sols du monde pourraient mécaniquement augmenter chaque année leur stock de carbone de quatre millièmes, ni que le sol suffirait à lui seul à compenser toutes nos émissions. Elle porte une ambition : améliorer la teneur en carbone organique des sols afin de contribuer simultanément à la sécurité alimentaire, à l’adaptation au changement climatique et à son atténuation.
Voilà une écologie positive.
Elle ne commence pas par interdire, mais par cultiver. Elle ne considère pas le sol comme un simple support réglementaire, mais comme un monde vivant. Elle encourage les rotations, les couverts, l’agroforesterie, les apports organiques, les prairies, la réduction du travail excessif du sol lorsque les conditions le permettent, et toutes les pratiques capables d’associer production et fertilité.
Encore faut-il ne pas enfermer les agriculteurs dans une méthode unique. Les sols, les climats, les cultures et les exploitations sont différents. Ce qui fonctionne dans une plaine céréalière ne s’applique pas mécaniquement à un vignoble, un verger, une prairie d’élevage ou une exploitation de montagne.
L’agronomie est une science du vivant. Elle réclame de l’observation, de l’expérimentation et de la liberté.
L’eau : conserver l’abondance pour affronter la rareté
Le débat sur les retenues d’eau résume à lui seul une grande partie de notre impuissance nationale.
Le changement climatique modifie la répartition des précipitations et augmente le risque de sécheresses agricoles. Nous savons que certaines pluies seront plus irrégulières, que les périodes chaudes seront plus longues et que les cultures auront besoin d’une gestion plus précise de la ressource.
Que faisons-nous de ce constat ?
Dans beaucoup de territoires, nous regardons encore l’eau tomber en abondance pendant l’hiver, rejoindre rapidement les rivières puis l’océan, avant d’expliquer quelques mois plus tard qu’il n’y en a plus assez.
Stocker une partie de l’eau disponible pendant les périodes excédentaires pour l’utiliser pendant les périodes sèches n’est pas une hérésie climatique. C’est une politique d’adaptation.
Toutes les retenues ne sont pas justifiées. Tous les prélèvements ne sont pas soutenables. Tous les bassins versants ne présentent pas les mêmes ressources. Les projets doivent être dimensionnés, évalués et suivis. Il faut préserver les débits nécessaires aux milieux, partager les usages et éviter les ouvrages déconnectés des réalités hydrologiques.
Mais le principe même du stockage ne peut être condamné.
L’humanité stocke depuis toujours ce qui est abondant afin de traverser ce qui est rare. Elle bâtit des greniers pour le grain, des caves pour le vin, des réserves pour l’énergie. Pourquoi l’eau devrait-elle être la seule ressource que nous aurions l’interdiction morale de conserver ?
L’écologie du XXIe siècle devra parler autant de l’eau que du carbone.
Elle devra apprendre à ralentir le ruissellement, restaurer les sols, entretenir les fossés, protéger les zones d’expansion des crues, recharger les nappes lorsque cela est possible et créer des réserves là où cela est nécessaire.
L’eau ne doit pas être capturée par une idéologie. Elle doit être gouvernée par les territoires.
La science plutôt que les anathèmes
La France dispose d’une recherche agronomique remarquable. Elle possède des semenciers, des instituts techniques, des ingénieurs, des agriculteurs expérimentateurs et des entreprises capables d’inventer les outils de demain.
Pourtant, nous continuons trop souvent à regarder l’innovation avec méfiance.
Les nouvelles techniques génomiques peuvent accélérer la sélection de variétés plus résistantes à la sécheresse, aux maladies ou aux ravageurs. La robotique peut permettre de désherber avec davantage de précision. Les capteurs peuvent ajuster l’irrigation. L’intelligence artificielle peut aider à anticiper les risques sanitaires. Le biocontrôle peut offrir de nouvelles protections. L’amélioration génétique peut réduire le besoin de traitements.
Refuser par principe ces innovations ne supprime pas les problèmes auxquels elles répondent.
La nature innove elle-même sans cesse. Chaque reproduction produit des variations. Chaque maladie exerce une pression de sélection. Chaque climat nouveau favorise certains caractères et en condamne d’autres.
La question raisonnable n’est donc pas de savoir si une technique est « naturelle » ou « artificielle ». Elle est d’évaluer ses bénéfices, ses risques, sa maîtrise et ses conséquences.
Le principe de précaution devrait nous inviter à expérimenter prudemment. Il est trop souvent invoqué pour ne plus expérimenter du tout.
À ce compte-là, la prudence devient l’autre nom de l’abandon.
La grande faiblesse française : produire sans transformer
La France demeure une grande puissance agricole. Mais elle ne transforme pas assez les matières premières qu’elle produit.
Elle exporte des céréales, des graines, du lait, des animaux, du bois et d’autres produits agricoles avant transformation. Elle réimporte ensuite des aliments élaborés, des meubles, des préparations industrielles et des biens finis dont la valeur ajoutée a été créée ailleurs.
Nous exportons parfois le blé et importons les biscuits. Nous exportons les grumes et importons les meubles. Nous exportons des animaux et importons les morceaux transformés. Nous laissons partir la matière, puis nous rachetons le travail.
Or la richesse d’une filière ne se trouve pas seulement dans la matière première. Elle se construit dans l’abattage, la découpe, la meunerie, la conserverie, la fermentation, la cuisson, l’embouteillage, le conditionnement, la logistique, la marque et la commercialisation.
C’est là que se trouvent une grande partie des emplois et de la valeur ajoutée.
Une politique agricole qui ne serait pas aussi une politique agroalimentaire et industrielle resterait donc incomplète. La souveraineté ne s’arrête pas au bord du champ. Elle va jusqu’à l’usine, l’atelier, l’abattoir, le moulin, la scierie, la conserverie et l’assiette.
Pourquoi transformons-nous insuffisamment ?
Parce que la transformation emploie beaucoup de travail et que le travail est lourdement prélevé en France. Les cotisations sociales financent naturellement des droits et des protections indispensables. Mais une partie croissante des prélèvements assis sur les salaires finance aussi des politiques publiques qui dépassent la logique d’assurance attachée au contrat de travail.
Pour l’entreprise, quelle que soit la qualification juridique retenue, ces prélèvements ont le même effet : ils renchérissent chaque heure travaillée. Ils se comportent comme des impôts de production assis sur le travail.
Ils pénalisent particulièrement les abattoirs, les ateliers de découpe, les conserveries, les entreprises de conditionnement, la restauration, le textile, le meuble et toutes les activités dans lesquelles la main humaine reste déterminante.
La frontière entre « charges patronales » et « charges salariales » est, du reste, largement artificielle. Toutes sont prélevées sur la valeur créée par le travail. Elles disparaissent lorsque l’emploi disparaît.
Il faut donc cesser de financer sur le seul travail des politiques qui relèvent de la solidarité nationale. La protection sociale universelle doit être financée par des assiettes universelles. À défaut, nous continuerons à subventionner indirectement l’automatisation, la délocalisation et l’importation, tout en proclamant notre attachement à l’emploi local.
La reconquête agricole passera par la reconquête industrielle.
Nous devons exporter moins de matières brutes et davantage de produits finis. Non pas en empêchant les exportations agricoles, mais en rendant de nouveau possible et rentable leur transformation en France.
La norme ne peut tenir lieu de politique
L’agriculture française ne manque pas de textes. Elle manque de cap.
Chaque crise provoque une nouvelle loi, chaque problème une nouvelle administration, chaque inquiétude un nouveau comité. Au lieu de simplifier, on créer des « guichets uniques » pour accompagner la complexification. Nous avons ainsi constitué autour de l’agriculteur un étrange paysage institutionnel dans lequel chacun est chargé de l’aider, de le contrôler, de le conseiller, de l’autoriser ou de le sanctionner.
Pris séparément, chaque organisme peut justifier son utilité. Ensemble, ils forment parfois une tutelle devenue illisible.
L’agriculteur doit produire, déclarer, tracer, cartographier, justifier, enregistrer, conserver, certifier et répondre. Une erreur de bonne foi peut déclencher une sanction, tandis que des mois sont parfois nécessaires pour obtenir une réponse administrative.
Tout le monde est de bonne foi. Chacun fait de son mieux. Mais, au fils du temps, nous avons remplacé la relation de confiance par la preuve permanente.
La simplification ne consiste pas à publier une brochure plus claire expliquant les règles existantes. Elle consiste à supprimer des règles, des normes et des contrôles à priori.
Un agriculteur ne devrait pas être obligé de devenir juriste pour rester paysan.
Une loi nécessaire
Le projet d’urgence agricole est nécessaire parce qu’il reconnaît enfin que la souveraineté alimentaire mérite d’être défendue, que la gestion de l’eau doit être adaptée aux besoins agricoles, que certaines normes pénalisent inutilement la production et que la concurrence déloyale ne peut plus être ignorée.
Il tente aussi de sécuriser les projets agricoles et de mieux prendre en compte la préservation des terres productives.
Il marque donc une inflexion.
Après des années pendant lesquelles chaque texte semblait annoncer une contrainte supplémentaire, celui-ci dit enfin qu’il existe aussi une urgence à produire.
Mais une inflexion n’est pas encore une politique.
Une loi loin d’être suffisante
Le texte ne résoudra pas la question du revenu. Il ne réformera pas profondément le financement de notre protection sociale. Il ne réduira pas suffisamment le coût du travail dans l’agriculture et les industries agroalimentaires. Il ne restaurera pas à lui seul nos abattoirs, nos conserveries, nos moulins, nos scieries et nos outils de transformation. Il ne supprimera pas les distorsions de concurrence européennes. Il ne garantira pas que les produits importés respectent les normes imposées aux producteurs français. Il ne reformera pas l’assurance récolte. Il ne réglera pas la transmission des exploitations, l’accès des jeunes au capital, le financement des investissements ou l’explosion du prix de certains matériels. Il ne donnera pas à la recherche agronomique toute la liberté dont elle a besoin. Il ne rendra pas aux territoires la maîtrise de leurs choix. Il n’empêchera pas, enfin, que notre agriculture soit encore trop souvent gouvernée par des personnes qui connaissent parfaitement les procédures et beaucoup moins les saisons.
Cette loi est une digue. Elle n’est pas encore le port.
Réconcilier la France avec sa terre
L’agriculture n’est pas un secteur économique parmi d’autres. Elle est notre premier rapport au monde.
Avant de bâtir des villes, les hommes ont appris à semer. Avant d’écrire des codes, ils ont observé les saisons. Avant d’inventer les marchés financiers, ils ont conservé le grain de l’année pour préparer la récolte suivante.
Le paysan travaille toujours avec ce qu’il ne commande pas : la pluie, le gel, le vent, la maladie, le temps. Il sait que toute récolte est une promesse faite à l’avenir et que la nature ne signe jamais le contrat.
C’est peut-être pour cela que notre époque, qui prétend tout prévoir, comprend si mal l’agriculture.
Elle voudrait des récoltes sans aléas, des paysages sans travail, des produits sans traitements, des animaux sans élevage, des forêts sans coupes, de l’eau sans retenues, de l’énergie sans installations et des campagnes sans bruit.
Elle promet des revenus constants aux agriculteurs qui accueillent des éoliennes et des panneaux photovoltaïques, pour produire une électricité dont la France n’a pas besoin. Mais elle est incapable de mettre en place les conditions qui lui permettent de gagner sa vie, en produisant l’alimentation dont la France à besoin !
Elle voudrait les fruits sans l’arbre et le pain sans le champ.
Mais le monde réel résiste aux catalogues.
Il faut accepter de nouveau que produire est une œuvre humaine, imparfaite, fragile, exigeante. Qu’un champ cultivé n’est pas un crime contre la nature. Qu’une forêt entretenue n’est pas une forêt détruite. Qu’une retenue d’eau peut sauver une récolte. Qu’une usine agroalimentaire est aussi un outil de souveraineté. Qu’un chercheur qui améliore une plante ne profane pas le vivant : il poursuit une histoire commencée il y a dix mille ans.
La France possède encore des terres, des climats, des savoir-faire, des agriculteurs, des chercheurs et des entrepreneurs capables de relever le défi.
Elle ne manque ni de talents ni de courage. Elle manque de confiance. Confiance dans la science plutôt que fascination pour la peur. Confiance dans les agriculteurs plutôt que présomption de culpabilité. Confiance dans les provinces et dans la commune, plutôt que centralisation des décisions. Confiance dans l’innovation plutôt que culte de l’interdiction. Confiance, enfin, dans l’idée que le progrès peut encore servir la nature et les hommes ensemble.
Cette loi est très nécessaire parce qu’elle commence à changer le regard. Elle est loin d’être suffisante parce que le chemin reste immense.
Il faudra réduire les prélèvements qui pèsent sur le travail et la transformation. Reconstruire nos filières industrielles. Stocker l’eau lorsqu’elle est abondante. Restaurer le carbone des sols. Défendre l’innovation génétique. Appliquer de véritables clauses miroirs. Simplifier l’État agricole. Protéger les terres productives. Faciliter la transmission. Donner aux agriculteurs la liberté de choisir les méthodes adaptées à leurs sols, à leurs climats et à leurs marchés.
Il faudra surtout retrouver une ambition.
Les générations précédentes avaient reçu une France affamée et en avaient fait une puissance agricole. Nous avons reçu cette puissance agricole en héritage. Nous n’avons pas le droit de la rendre dépendante, découragée et désarmée.
Une ferme qui disparaît n’est pas seulement une entreprise qui ferme. C’est une connaissance du sol qui s’efface, un paysage qui change, un village qui se vide, une mémoire qui s’interrompt.
Une usine agroalimentaire qui ferme n’est pas seulement une ligne comptable supprimée. C’est une matière première qui partira ailleurs, un savoir-faire qui ne sera plus transmis, une valeur ajoutée que nous rachèterons demain au prix fort.
Les nations meurent rarement de faim du jour au lendemain. Elles commencent par oublier ceux qui les nourrissent. Elles abandonnent leurs outils, découragent leurs producteurs, exportent leurs matières premières et importent leur dépendance.
Puis vient un jour où elles découvrent que les choses essentielles ne se commandent pas toujours sur une plateforme et que la souveraineté ne pousse pas dans les bureaux.
Elle pousse dans la terre. Elle naît du travail. Elle se récolte à chaque génération.
La souveraineté ne se décrète pas. Elle se cultive.
À nous de décider si nous voulons encore la transmettre.
Notes et références
- Assemblée nationale, dossier législatif du projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles, projet initial n° 2632, déposé le 8 avril 2026 ; texte adopté par l’Assemblée nationale en première lecture le 2 juin 2026 ; texte modifié par le Sénat n° 3017, déposé le 6 juillet 2026.
- Sénat, « Projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles – La loi en clair », accord de la commission mixte paritaire du 16 juillet 2026 et calendrier des votes des 20 et 21 juillet 2026.
- Sénat, rapport n° 762 du 17 juin 2026 sur le projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles, notamment les développements relatifs à l’accès à l’eau, à la déprise foncière et à la préservation des terres agricoles.
- Lois n° 60-808 du 5 août 1960 d’orientation agricole et n° 62-933 du 8 août 1962 complémentaire à la loi d’orientation agricole. Ces textes ont notamment accompagné la modernisation des structures agricoles, l’installation et l’aménagement foncier.
- Académie d’agriculture de France, travaux consacrés à Edgar Pisani et à l’évolution de la politique agricole française. La citation placée en exergue est reprise dans les comptes rendus de l’Académie : « L’agriculture n’est que l’expression à un moment donné et dans le champ agricole de l’état d’une société. »
- Sur Michel Debatisse : voir notamment ses travaux et son rôle dans l’organisation professionnelle agricole, le développement de l’agriculture de groupe et la modernisation des exploitations dans les années 1950 à 1970.
- Sur Sicco Mansholt : Commission européenne, archives relatives à la naissance et aux premières réformes de la politique agricole commune. Le plan Mansholt de 1968 visait une profonde restructuration de l’agriculture européenne ; il fut également critiqué pour les bouleversements sociaux qu’il impliquait.
- GIEC, Climate Change 2022: Mitigation of Climate Change, contribution du groupe de travail III au sixième rapport d’évaluation, chapitre 7, « Agriculture, Forestry and Other Land Uses ». Le rapport souligne que les usages des terres doivent concilier production alimentaire, ressources renouvelables, atténuation climatique et protection de la biodiversité. Il examine les bénéfices et les limites de l’intensification durable et les risques de déplacement de l’usage des terres.
- GIEC, Special Report on Climate Change and Land, 2019, consacré au changement climatique, à la désertification, à la dégradation des terres, à la gestion durable des sols et à la sécurité alimentaire.
- Initiative internationale « 4 pour 1000 – Les sols pour la sécurité alimentaire et le climat », lancée par la France à l’occasion de la COP21 en 2015. L’initiative vise à promouvoir une meilleure gestion du carbone des sols, au service de la sécurité alimentaire, de l’adaptation et de l’atténuation climatiques.
- Comité scientifique et technique de l’initiative « 4 pour 1000 », priorités de recherche sur le carbone organique des sols. L’objectif de quatre millièmes constitue une ambition mobilisatrice et non une capacité uniforme applicable mécaniquement à tous les sols.
- INSEE, Les entreprises en France, données relatives à l’industrie : l’industrie française représentait 274 200 entreprises et 3,2 millions de salariés en équivalent temps plein en 2021.
- Direction générale des entreprises, « Le secteur de l’industrie en France », données sur la valeur ajoutée, l’emploi industriel et les filières stratégiques, parmi lesquelles figurent l’agroalimentaire et le bois.
- GIEC, sixième rapport d’évaluation, travaux sur l’agroforesterie, les prairies, la gestion des sols, la réduction de la déforestation et le stockage du carbone dans les écosystèmes agricoles et forestiers.
- Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, travaux sur l’agriculture durable, la sécurité alimentaire, la santé des sols et l’adaptation des systèmes agricoles au changement climatique.
- Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), The State of Agricultural Commodity Markets (SOCO), dernière édition. La FAO rappelle que les échanges agricoles permettent de compenser les différences de climat, de ressources naturelles et de productivité entre régions du monde et constituent un facteur majeur de sécurité alimentaire mondiale.
- OCDE & FAO, Agricultural Outlook 2025-2034. Les perspectives agricoles soulignent que le commerce international améliore la résilience des systèmes alimentaires en répartissant les productions selon les avantages comparatifs des différentes régions du monde.
- FAO, Livestock and Manure Management for Sustainable Agriculture ; voir également les travaux de la FAO sur les cycles de l’azote, du phosphore et de la matière organique. Les effluents d’élevage constituent une ressource essentielle pour maintenir la fertilité des sols, réduire le recours aux engrais minéraux et favoriser l’économie circulaire des exploitations.
- Règlement (UE) 2023/956 établissant le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF/CBAM). Les engrais figurent parmi les secteurs concernés par ce mécanisme destiné à limiter les fuites de carbone.
- David Ricardo, On the Principles of Political Economy and Taxation (1817). La théorie des avantages comparatifs montre que les échanges internationaux permettent aux nations de se spécialiser dans les productions pour lesquelles elles disposent des meilleures conditions naturelles, techniques ou économiques, au bénéfice mutuel des partenaires.
- Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme (XVe-XVIIIe siècle). Braudel montre que les grands échanges de céréales, de vins, de sel, d’épices ou de produits tropicaux ont structuré les civilisations bien avant la mondialisation contemporaine.
