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Yves d’Amécourt, ancien élu local de Gironde (conseiller général, maire, président d’EPCI, conseiller régional) est viticulteur et sylviculteur, référent agriculture-forêt-ruralité et porte-voix de Nouvelle Énergie, ingénieur de l’école des mines d’Alès. Il est l’auteur de L’humain, l’écologie, la politique (Éditions du Bien Commun, avril 2026).
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Pendant que les pompiers luttent contre les incendies qui frappent aujourd’hui le Médoc, le Var, la Haute-Corse et d’autres régions françaises, une question s’impose : avons-nous réellement tiré les leçons de l’été 2022 ?
Les images se ressemblent. Les Canadair sillonnent le ciel. Les habitants sont évacués. Les hectares détruits se comptent déjà par dizaines de milliers. Depuis le début de l’année, la France a déjà perdu davantage de forêt que durant toute l’année 2025.
Chaque été, nous redécouvrons notre vulnérabilité. Chaque automne, nous rédigeons un rapport. Chaque hiver, nous promettons des réformes. Puis, au printemps, la bureaucratie reprend ses droits. Et l’été suivant, la forêt brûle de nouveau.
L’été 2022 restera comme l’un des plus terribles de notre histoire forestière. Plus de 30 000 hectares de forêt partirent en fumée en Gironde, à La Teste-de-Buch et à Landiras. Les images des Canadair, des colonnes de fumée et des pompiers venus de toute l’Europe firent le tour du monde. La France découvrait brutalement que ses forêts n’étaient plus à l’abri des grands incendies.
Mais qui se souvient du débat qui agitait alors la Gironde ?
Quelques jours avant que la forêt usagère de La Teste ne s’embrase, la sénatrice écologiste Monique de Marco obtenait du Gouvernement la suspension d’un plan simple de gestion (PSG), estimant qu’il remettait en cause les équilibres historiques de cette forêt coutumière. Dans le même temps, plusieurs aménagements destinés à améliorer la défense contre l’incendie faisaient eux aussi l’objet de contestations et de recours.
Soyons précis. Personne ne peut sérieusement soutenir que cette opposition est responsable de l’incendie.
En revanche, chacun peut constater qu’elle illustre une difficulté très française : nous savons empêcher les professionnels de gérer leurs forêts avec une efficacité redoutable ; nous savons beaucoup moins empêcher les incendiaires de les détruire.
Le plan simple de gestion n’est pas un simple document administratif. Il est l’outil qui permet au propriétaire forestier d’organiser durablement les travaux sylvicoles, les coupes, les plantations, l’entretien des peuplements, mais aussi un certain nombre d’aménagements indispensables à la défense contre les incendies. Sans gestion approuvée, la forêt entre dans un régime d’incertitude où chaque intervention devient plus complexe.
Après les incendies, les forestiers n’ont pourtant demandé ni révolution, ni milliards d’euros. Ils ont demandé du bon sens.
Fransylva, la Fédération des forestiers privés de France, formula dès l’été 2022 une série de propositions simples : renforcer les obligations de débroussaillement, améliorer les pistes DFCI, multiplier les réserves d’eau, simplifier les procédures administratives, responsabiliser davantage chacun et rendre obligatoire la présence d’un extincteur dans chaque véhicule.
Quelques mois plus tard, le Sénat parvenait à des conclusions remarquablement proches. Dans son rapport d’information consacré aux feux de forêt, il appelait lui aussi à renforcer la prévention, à développer les infrastructures de défense contre l’incendie, à améliorer le maillage des points d’eau, à adapter la gestion forestière au changement climatique et à mieux concilier protection de la biodiversité et impératifs de sécurité. Lorsque les forestiers, les services de secours et le Parlement tiennent le même discours, il serait sans doute temps de les écouter.
Prenons l’exemple des points d’eau.
Dans les Landes de Gascogne, la nappe phréatique affleure souvent à quelques mètres de profondeur. Quelques heures de terrassement suffisent parfois à créer une réserve stratégique capable d’alimenter les premiers secours.
Pourtant, avant même le premier coup de pelle, le propriétaire doit parfois financer des études hydrauliques, environnementales et administratives dont le coût dépasse celui des travaux eux-mêmes. La police de l’eau, les autorisations environnementales et les procédures successives peuvent transformer une simple mare en parcours d’obstacles.
Nous sommes devenus le pays où il est parfois plus facile d’étudier l’eau que de la stocker.
Le même paradoxe existe pour le débroussaillement.
Le Code forestier impose au propriétaire d’entretenir sa forêt afin de prévenir les incendies. Dans le même temps, le Code de l’environnement interdit parfois certaines interventions au motif qu’elles pourraient porter atteinte à l’habitat actuel ou futur d’espèces protégées.
Le propriétaire reçoit alors deux injonctions contradictoires. Débroussaillez. Mais ne débroussaillez pas trop. Protégez votre forêt. Mais veillez à ne pas modifier un habitat naturel.
Cette contradiction n’est pas théorique. Les élus, les forestiers, les entrepreneurs de travaux forestiers et les maires y sont quotidiennement confrontés.
Quelques exemples …
Le feu de Saumos (Médoc) qui se dirige vers Lège Cap Ferret serait dû à un débroussaillage engagé par EDF sous une ligne électrique. Débroussaillage qui aurait dû être réalisé au mois de mars. Mais le code de l’environnement l’interdit au nom de la protection des habitats.
Le feu du Var serait dû à une étincelle provenant d’un clôture électrique … Notons que les forestiers, n’ont plus le droit de protéger leurs plantations par des grillages afin de permettre la libre circulation des animaux. Un grillage, en forêt, ou en lisière de forêt, n’aurait pas provoqué d’étincelle.
A l’inverse, depuis le 1er janvier 2025, toute vente d’un bien situé dans une zone soumise aux obligations légales de débroussaillement doit désormais produire une attestation de débroussaillement, y compris lorsqu’il s’agit d’un appartement sans extérieur ni jardin !
Le rapport du Sénat lui-même souligne la nécessité de mieux articuler les objectifs de protection de la biodiversité avec ceux de la prévention des incendies. Car il ne s’agit pas d’opposer la nature à la gestion forestière. Il s’agit de sauver les deux.
Pendant ce temps, près de 90 % des départs de feu demeurent d’origine humaine.
Le changement climatique explique la rapidité avec laquelle un incendie se propage. Il n’explique pas l’étincelle. Les causes sont connues : mégots, travaux mal maîtrisés, véhicules, feux de camp, imprudences ou actes de malveillance.
À cet égard, une autre question mérite d’être posée.
Depuis plusieurs années, les constructeurs automobiles ont progressivement supprimé les cendriers de nombreux véhicules afin d’accompagner la lutte contre le tabagisme. L’intention est parfaitement respectable. Mais où finissent désormais certains mégots ? Sur les bas-côtés. Dans les fossés. Au pied des pins. Une politique publique devrait toujours être évaluée non seulement à l’aune de ses intentions, mais aussi de ses conséquences.
L’idée de Fransylva d’imposer un petit extincteur dans chaque véhicule mérite d’être regardée sans préjugé. Elle existe déjà dans plusieurs pays européens, notamment en Belgique (pour les véhicules immatriculés dans le pays), en Pologne, en Roumanie ou en Bulgarie. Un extincteur de deux kilogrammes coûte moins cher qu’un plein de carburant. Un Canadair coûte plusieurs dizaines de millions d’euros. Entre les deux, il y a parfois seulement trois minutes. Trois minutes qui décident du destin d’une forêt.
Les professionnels expriment également une lassitude croissante.
Ils ont souvent le sentiment que l’administration contrôle davantage ceux qui travaillent légalement que ceux qui mettent réellement les forêts en danger.
Ils voient l’Office français de la biodiversité dresser des procès-verbaux à des exploitants forestiers pour des questions de procédure. Ils comprennent plus difficilement pourquoi les rave-parties organisées illégalement en pleine forêt, malgré les interdictions préfectorales et les risques considérables qu’elles représentent en période estivale, donnent si rarement lieu à une réponse d’une égale fermeté.
Le procureur de la République de Bordeaux vient récemment d’annoncer un renforcement de la réponse pénale face aux comportements dangereux en forêt. Il faut s’en réjouir.
Mais la question demeure. Les sanctions seront-elles enfin suffisamment dissuasives ?
Quatre années ont passé. Les commissions d’enquête ont rendu leurs conclusions. Les rapports ont été écrits. Les forestiers ont formulé leurs propositions. Le Sénat a formulé les siennes. Les solutions sont connues. Ce qui manque désormais n’est plus le diagnostic. C’est le courage politique.
Le courage de simplifier un droit devenu parfois contradictoire. Le courage de faire davantage confiance aux professionnels. Le courage de sanctionner réellement les comportements qui détruisent notre patrimoine forestier.
Une forêt n’est pas un musée. C’est un patrimoine vivant. Une piste DFCI n’est pas une blessure infligée à la nature. Une réserve d’eau n’est pas une agression contre la biodiversité. Un débroussaillement raisonné n’est pas un recul écologique.
La plus grande menace pour la biodiversité, ce n’est pas le forestier. C’est l’incendie.
La plus grande menace pour les puits de carbone, ce n’est pas la gestion forestière. C’est la forêt qui brûle.
Le feu, lui, ne connaît ni les délais de recours, ni les études d’impact, ni les commissions administratives. Il est peut-être temps que notre droit s’en souvienne.
Les flammes ne lisent pas le Code de l’environnement. Elles se nourrissent de nos renoncements.
Notes
1. Sénat, Question écrite n° 1651 de Mme Monique de Marco, JO Sénat du 22 avril 2021, demandant la suspension de l’agrément du plan simple de gestion de la forêt usagère de La Teste-de-Buch ; voir également le rapport de mission CGAAER-CGEDD, La forêt usagère de La Teste-de-Buch : un fragile équilibre entre protection patrimoniale, gestion forestière et prévention des incendies, 2022.
2. Le plan simple de gestion (PSG), prévu par les articles L.312-1 et suivants du Code forestier, constitue le document de référence de la gestion durable des propriétés forestières privées de plus de vingt hectares (ou seuils particuliers selon les régions). Il organise les travaux sylvicoles et conditionne de nombreuses interventions de gestion.
3. Fransylva, Les cinq pistes de Fransylva pour lutter contre les feux de forêt, juillet 2022 ; Fransylva, Incendies : équiper les 37 millions de véhicules français d’un extincteur, communiqué de presse, juillet 2023.
4. Sénat, Rapport d’information n° 35 (2022-2023) fait au nom de la commission de l’aménagement du territoire et du développement durable sur les feux de forêt et de végétation. Le rapport insiste notamment sur le renforcement de la prévention, des pistes DFCI, du maillage des points d’eau et de la gestion active des massifs.
5. Les ouvrages susceptibles de relever de la loi sur l’eau sont soumis aux dispositions des articles L.214-1 et suivants du Code de l’environnement, avec des procédures de déclaration ou d’autorisation selon leur nature et leurs incidences sur les milieux aquatiques.
6. Ministère de la Transition écologique ; Entente Valabre ; Sécurité civile. Les statistiques nationales montrent que près de 90 % des départs de feu sont liés à des activités humaines, qu’il s’agisse d’imprudences, de travaux, de mégots, de véhicules ou d’actes volontaires.
7. L’extincteur est notamment obligatoire dans les véhicules immatriculés en Belgique, ainsi qu’en Pologne, Roumanie, Bulgarie, Grèce, Serbie, Bosnie-Herzégovine, Monténégro et Macédoine du Nord. Sources : Touring Belgique, FIA Region I et réglementations nationales.
8. Tribunal judiciaire de Bordeaux, communiqué du procureur de la République (été 2026) annonçant un renforcement de la réponse pénale face aux atteintes aux forêts et aux comportements dangereux en période estivale.
