
L’enquête publiée récemment par Le Point sur les méthodes de l’association Canopée mérite mieux qu’une polémique de quelques jours. Elle pose une question de fond sur l’évolution de certaines ONG environnementales. Selon l’hebdomadaire, des balises GPS acquises par l’association auraient été retrouvées sur des engins forestiers. L’enquête judiciaire ouverte après la découverte de l’une d’elles a été classée sans suite, faute d’avoir pu établir un lien avec des actes de dégradation.
Les faits ne constituent donc pas une condamnation. Ils interrogent néanmoins sur les méthodes employées. Car il ne s’agit plus seulement de sensibiliser l’opinion.
Depuis une vingtaine d’années, certaines ONG sont devenues de véritables acteurs politiques. Elles mènent des campagnes de communication sophistiquées, produisent des rapports, organisent des opérations médiatiques, exercent un lobbying permanent, multiplient les recours devant les juridictions administratives, influencent les normes nationales et européennes et participent parfois directement à l’élaboration des politiques publiques.
Rien de tout cela n’est illégitime. Au contraire. Une démocratie vivante a besoin de corps intermédiaires. Mais un principe doit accompagner toute montée en puissance : la transparence.
Une influence considérable
L214 influence le débat sur l’élevage. Canopée intervient dans la politique forestière. France Nature Environnement participe à d’innombrables procédures administratives. Les Soulèvements de la Terre, quoique d’une nature différente, revendiquent une stratégie assumée de confrontation. Bloom pèse sur la politique de la pêche.
Ces organisations façonnent aujourd’hui le débat public. Elles contribuent parfois à l’écriture des normes. Elles obtiennent l’abandon de projets industriels ou agricoles. Elles engagent des contentieux contre l’État, les collectivités territoriales ou les entreprises. Elles exercent donc un pouvoir réel. Or tout pouvoir appelle une responsabilité.
Qui finance les ONG ?
Voilà la véritable question. Lorsque ces organisations interviennent dans le débat démocratique, il est légitime que les citoyens connaissent précisément leurs ressources. Subventions publiques. Collectivités territoriales. Agences de l’État. Programmes européens. Fondations privées françaises. Fondations internationales. Entreprises. Mécénat. Dons des particuliers.
Tout cela devrait être parfaitement lisible. Non pour jeter la suspicion. Mais parce que la transparence renforce la confiance.
Le paradoxe français
Une autre question mérite d’être posée. Est-il normal que des organisations qualifiées de « non gouvernementales » bénéficient de financements publics directs ou indirects lorsqu’elles consacrent une part importante de leur activité à contester les décisions de l’État ?
Plus étonnant encore : est-il cohérent que le contribuable finance, parfois malgré lui, les recours engagés contre les pouvoirs publics ?
On objectera que les dons sont privés. C’est exact. Mais les réductions d’impôt constituent une dépense fiscale. Elles représentent un soutien indirect de la collectivité aux organismes bénéficiaires.
Il ne s’agit pas de contester la générosité des donateurs. Il s’agit de s’interroger sur la cohérence du système. Une ONG dont l’activité consiste principalement à exercer une influence politique ou à engager des contentieux doit-elle bénéficier du même régime fiscal qu’une association caritative, culturelle ou humanitaire ? La question mérite d’être débattue.
Une écologie à géométrie variable ?
Une autre interrogation demeure. Depuis des années, Canopée dénonce avec vigueur les coupes rases en forêt. C’est son droit.
Mais je m’interroge sur son silence apparent concernant le projet Horizéo, à Saucats, en Gironde, qui prévoyait le défrichement de plusieurs centaines d’hectares de forêt landaise pour implanter un immense parc photovoltaïque.
Je n’ai pas retrouvé de prise de position publique de l’association sur ce projet.
Si elle existe, je serai heureux qu’on me la communique. Si elle n’existe pas, cette différence de traitement mérite une explication.
Pourquoi une forêt exploitée pour produire du bois, matériau renouvelable qui stocke durablement le carbone, suscite-t-elle une mobilisation nationale, tandis que plusieurs centaines d’hectares défrichés pour une infrastructure énergétique semblent provoquer beaucoup moins d’émotion ?
La question est d’autant plus légitime que Canopée est financée par plusieurs grandes fondations, dont la Fondation Nature & Découvertes. Cette dernière est liée à l’enseigne Nature & Découvertes, à l’époque intégrée au groupe Fnac Darty. Son président du conseil d’administration, Jacques Veyrat, fut également le fondateur et l’actionnaire historique de Neoen, entreprise porteuse du projet Horizéo avant sa cession à Brookfield.
Je ne prétends évidemment pas que ces éléments démontrent une quelconque influence sur les positions de Canopée. Ils ne prouvent rien. Mais ils justifient que l’on pose la question.
Dans une démocratie moderne, la transparence ne doit pas être exigée des seuls élus et des seules entreprises. Elle doit également s’appliquer aux organisations qui exercent une influence majeure sur les décisions publiques.
Retrouver une écologie de liberté
Je ne crois pas à une écologie de l’intimidation. Je ne crois pas davantage à une écologie qui oppose systématiquement ceux qui produisent à ceux qui militent. La forêt française ne sera pas sauvée contre les forestiers. L’agriculture ne sera pas réformée contre les agriculteurs. La pêche ne sera pas préservée contre les pêcheurs. Une écologie durable suppose le dialogue, la science, la responsabilité… et la cohérence.
À défaut, elle risque de devenir une écologie de l’indignation sélective. Et cette écologie là n’est plus une politique de la nature. Elle devient une politique du pouvoir.
