Par Yves d’Amécourt
Publié le 28 août 2025 à 15h00 dans Valeurs Actuelles

La politique française n’est pas seulement un théâtre, c’est un vaudeville. On y voit des portes qui claquent, des amants qui se cachent dans les placards et des notables qui sortent en feignant d’être chassés. François Bayrou vient d’y ajouter une scène de choix : il quittera Matignon en prétendant qu’on l’en expulse, alors que c’est lui qui aura tourné la clé derrière lui.
L’article 49.1, c’est la corde qu’on se passe soi-même au cou ; 49.2, l’épée que l’Assemblée peine toujours à soulever. Bayrou savait qu’il avait une chance de s’en tirer avec le 49.3, aucune avec le 49.1. Il a choisi la corde.
La Constitution de 1958, que nul ne lit mais que tous invoquent, est limpide.
Article 49.1 : le gouvernement demande la confiance. Majorité simple des exprimés : la barre est basse. Les abstentions ne comptent pas.
Article 49.2 : la motion de censure. Majorité absolue des membres : il faut 289 voix, toutes positives, sans abstention secourable. Une armée de réserve introuvable.
Article 49.3 : le coup de force légal. Le texte passe, sauf si 289 voix votent une motion de censure et renversent le gouvernement. Autant dire que celui-ci survit presque toujours.
François Bayrou aurait pu attendre le budget, user du 49.3, et voir les motions de censure échouer à franchir la barre impossible des 289 voix. Quelques députés auraient tempêté, beaucoup se seraient abstenus, le gouvernement aurait survécu.
Il a préféré la guillotine avec la certitude que ni la gauche radicale ni le Rassemblement national ne lui donneraient la confiance. Le résultat était écrit d’avance. Mais il pourra dire : “Ce n’est pas moi qui pars, ce sont eux qui m’ont chassé.” L’art du faux-semblant élevé au rang de vertu. C’est l’élégance du menteur : on se peint victime pour mieux échapper à la responsabilité.
On ne lui fera pas le crédit de l’ignorance. En 2012 déjà, il avait placé la dette publique au cœur de sa campagne. Il savait tout, il avait vu juste. Dix ans plus tard, il fait semblant de découvrir l’abîme. Quel « courage », quelle « lucidité », avance même l’ancien ministre Jean Arthuis ! Il n’y a pourtant aucun courage à dire la vérité la veille du jour où l’on a décidé de la fuir.
Et surtout, François Bayrou est coauteur du désastre. C’est lui qui fit élire François Hollande. C’est lui encore qui, en 2017, se rallia à Emmanuel Macron, lui apportant la dot de ses voix centristes. C’est lui enfin qui imposa sa nomination à Matignon il y a huit mois. Aujourd’hui, il impose à Macron sa démission, après l’avoir forcé à l’accepter comme Premier ministre.
Maurice Druon, prophète en sa langue, avait résumé le personnage dès 2004 : « M. François Bayrou, personnage secondaire et destiné à le rester, n’est remarquable que par sa persévérance à desservir les intérêts supérieurs de la France. Il possède éminemment ce que les Anglais désignent par l’expression nuisance value. » Tout est là. Bayrou n’est pas un grand homme, il est une nuisance, une gêne, une friction. Une pierre dans la chaussure de la France, qui ne fait pas avancer mais qui empêche de marcher.
De Gaulle avait l’austère noblesse de démissionner quand il perdait. Bayrou préfère faire semblant d’être chassé. Tocqueville y verrait la passion française pour les apparences plutôt que pour les principes. Dutourd se serait esclaffé devant ce “petit théâtre béarnais”, où l’acteur principal sort en saluant, persuadé que le public l’a hué alors qu’il s’est congédié lui-même.
Jean d’Ormesson, plus tendre, aurait parlé d’“une comédie délicieuse où l’on confond toujours l’histoire et les histoires”. Mais il aurait ajouté, avec ce sourire triste : “Et c’est la France qui paye l’addition.”
Bayrou partira donc en affichant la mine du martyr. Mais il laisse derrière lui un pays englué dans la dette qu’il dénonçait déjà en 2012, et un président qu’il aura successivement servi, couronné et désarmé. Sa sortie est moins une abdication qu’une défausse théâtrale : la France paiera la note, comme toujours.
François Bayrou ne part pas parce qu’on l’a renversé. Il part parce qu’il a choisi de tomber. Il ne démissionne pas : il organise son renvoi. Il ne subit pas le sort : il le fabrique. Et, fidèle à lui-même, il fait croire qu’il n’est responsable de rien. Maurice Druon avait vu clair : il ne sera jamais qu’un personnage secondaire, mais un personnage secondaire dont la nuisance occupe la scène entière.
