
Quand Sébastien Lecornu a été nommé Premier ministre, je n’ai pas eu besoin d’attendre son discours pour comprendre qu’il ne tiendrait pas parole. L’histoire parle pour lui. En politique comme dans la vie, on juge un homme à ses fidélités — et celles de M. Lecornu sont à géométrie variable. Sébastien Lecornu confond rupture et trahison.
La bande du Bellota-Bellota
Sébastien Lecornu avant de prendre la lumière fut le collaborateur de Bruno Le Maire, dont il dirigea la campagne lors de la primaire de la droite et du centre en 2016. Après la défaite de son mentor, il rallia sans enthousiasme l’équipe de François Fillon — non par conviction, mais pour garder sa place. Autour de Bruno Le Maire et d’Edouard Philippe, arrivé, lui, de l’équipe d’Alain Juppé, gravitait une bande d’ambitieux : Benoît Apparu, Thierry Solère, Gérald Darmanin… Cette confrérie des opportunistes se réunissait au Bellota-Bellota, restaurant parisien devenu le symbole d’une génération d’élus sans fidélité ni cap, mais dotés d’un flair infaillible pour repérer le vent dominant. Tous exigeaient des postes, tous critiquaient le programme de François Fillon pourtant plébiscité par quatre millions d’électeurs, et tous, dès les premières turbulences, ont déserté.
Sous les couvertures, la trahison
On se souvient de cet épisode resté fameux : en pleine campagne de 2017, Édouard Philippe et Thierry Solère quittèrent un soir le QG de François Fillon, porte de Versailles, cachés sous des couvertures pour se rendre à une invitation d’Emmanuel Macron. Ce soir-là, la trahison se fit en douce, à l’abri des regards — comme souvent.
Dans les couloirs, Sébastien Lecornu et ses amis appelaient ironiquement François Fillon « François Pignon », comme pour mieux masquer leur propre vide.
Éric Woerth, de son côté, tirait sur notre projet à boulets rouges : qu’il ambitionnait de réécrire. Quant à Aurore Bergé, elle achevait son tour de piste — Sarkozy, Juppé, Fillon, puis Macron — .
Dans les couloirs du QG, on entendait le bruit feutré des vestes qui se retournent.
Les girouettes ont trouvé leur clocher.
Il aura manqué sept voix par bureau de vote à François Fillon pour accéder au second tour. Sept voix seulement — un écart infime, à la mesure des petites lâchetés qui l’ont rendu possible. Si chacun avait tenu sa parole, l’histoire politique de la France aurait peut-être pris un autre chemin.
Mais dès le lendemain de la victoire d’Emmanuel Macron, les transfuges se pressèrent vers les lambris du pouvoir : Bruno Le Maire à Bercy, Édouard Philippe à Matignon, Darmanin au budget, puis à l’Intérieur, Lecornu secretaire d’Etat à l’écologie [on lui doit la fermeture de Fessenheim !] … Tous décorés, tous récompensés. Les girouettes avaient trouvé leur clocher.
M. Lecornu confond rupture et trahison
Alors, lorsque Sébastien Lecornu a promis la « rupture » lors de sa passation de pouvoir à Matignon, j’ai souri. Car enfin, quelle rupture ? Pas celle des visages : on retrouve les mêmes, recyclés de remaniement en remaniement. Pas celle des idées : toujours les mêmes mots, la même langue de bois, les mêmes recettes éculées.
La vérité, c’est que M. Lecornu confond rupture et trahison. Il prend l’une pour l’autre, et croit que renier hier suffit à incarner demain. Chez lui, la rupture n’est pas un courage, c’est une habitude. Ce n’est pas un geste d’avenir, c’est une façon de durer.
Tenir parole, voilà la vraie rupture
Tenir parole : voilà la seule rupture qui vaille. C’est celle que les Français attendent. C’est la fidélité à soi-même, à sa parole donnée, à ceux qui vous ont fait confiance. C’est ce qui distingue un homme d’État d’un gestionnaire d’ambitions. De Gaulle tenait parole, quitte à être seul. Clémenceau disait : « Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire. » Ces hommes pouvaient être contestés, mais ils n’étaient pas achetables.
Ceux qui, en 2017, ont choisi la facilité plutôt que la loyauté ont peut-être gagné des portefeuilles. Mais ils ont perdu l’essentiel : la confiance. Et la confiance, une fois trahie, ne se répare pas.
Sébastien Lecornu incarne cette génération de responsables pour qui la fidélité est un mot d’ancien régime. Mais c’est précisément ce mot — fidélité — qui fonde la politique, comme il fonde l’amitié, le contrat, la parole donnée.
Tenir parole, c’est la seule promesse qui ne déçoit jamais. “La parole vaut l’homme” dit-on chez nous.
