MACF sur les engrais : l’Europe taxe l’importation sans se donner les moyens de produire

Nous ne nous donnons pas les moyens de nos ambitions. Ce constat, amer, est celui du groupe de réflexion « agriculture » de Nouvelle Énergie. Alors que l’Europe prétend protéger son agriculture via le Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières (MACF), la réalité technique et économique dessine une trajectoire bien plus sombre pour nos exploitations.

Le tour de passe-passe du MACF

La Commission européenne s’est récemment félicitée de l’ajustement du dispositif sur les engrais, mettant en avant une réduction du taux d’exemption, passé de 30 % à 1 % (1). Mais cette communication masque l’essentiel. Dans le même temps, Bruxelles a modifié le paramètre le plus déterminant : la valeur d’émissions appliquée par défaut aux engrais importés.

Lorsque les fabricants étrangers ne déclarent pas leurs émissions réelles, l’UE applique un chiffre « par défaut ». Pour les solutions azotées américaines, cette valeur vient d’être relevée : l’Europe taxera désormais ces produits comme s’ils avaient émis 1,74 tonne de CO₂ par tonne d’engrais, contre 1,18 tonne auparavant (1). Concrètement, cela signifie que la taxe MACF augmente mécaniquement, même sans hausse réelle d’émissions.

À titre d’illustration : avec un prix du carbone à 86 € la tonne, la taxe passe d’environ 101 € à 150 € par tonne d’engrais importé. Et si le CO₂ atteint les 200 € projetés pour 2030 (2), la taxe grimperait à près de 350 € par tonne. Sans stratégie de substitution, nous condamnons nos agriculteurs à une hausse structurelle, automatique et massivement pénalisante de leurs coûts.

L’impasse de la production locale

L’Europe exige des engrais « verts », mais refuse les usines qui devraient les produire. Le projet FertigHy dans la Somme – stratégique pour notre souveraineté azotée – se heurte déjà à des oppositions locales et administratives (3).

Pendant ce temps, l’économie mondiale ne nous attend pas. L’engrais décarboné reste aujourd’hui nettement plus cher que l’engrais conventionnel. L’agriculteur français est poussé à faire la transition écologique, mais on le laisse sans outils, face à une concurrence qui, elle, se renforce. Les États-Unis, la Russie, l’Égypte produisent massivement — mais aussi des acteurs moins visibles, comme Trinidad-et-Tobago, parmi les principaux exportateurs mondiaux d’ammoniac, matière première des engrais (4).

Une agriculture affaiblie, une France effacée

Le risque n’est pas seulement économique, il est vital. Aujourd’hui déjà, avec la baisse des prix des céréales, nombre d’exploitations vendent à perte. Si l’accès aux engrais devient un luxe, ce sont les rendements et les taux de protéines des blés français qui s’effondreront. Et un blé moins protéiné, c’est un blé qui perd ses débouchés internationaux.

Nos marchés traditionnels – Méditerranée, Afrique du Nord – n’attendront pas. Si la France se retire, d’autres prendront sa place. Lorsque notre agriculture s’affaiblit, c’est toute la France qui s’efface. Une Nation qui ne peut plus nourrir et exporter n’est plus une puissance : elle renonce.

Les propositions de Nouvelle Énergie : pour une souveraineté fertile

Face à cela, Nouvelle Énergie appelle à une politique de puissance, et non de pénitence :

  • Récupérer notre souveraineté énergétique
    Produire nos engrais sur notre sol, grâce à l’électricité nucléaire décarbonée aux excédents non-utilisés produits par les énergies renouvelables, et à nos réserves de gaz, au lieu de dépendre de benchmarks étrangers définis ailleurs.
  • Libérer le gisement organique
    Nos lisiers et fumiers sont des richesses agronomiques naturelles. Il est aberrant qu’ils soient entravés par des obligations excessives. Simplifier, valoriser, rapprocher l’agriculture de ses cycles biologiques : tel doit être le cap.
  • Récompenser le stockage plutôt que taxer l’intrant
    Accélérer le programme « 4 pour 1000 » et l’Agriculture de Conservation des Sols (ACS). Plutôt que sanctionner l’usage d’engrais, rémunérer le carbone capté et stocké par les sols agricoles.

L’écologie ne doit pas être le linceul de notre souveraineté. La France doit être capable de conjuguer production, environnement et indépendance. Redonner à l’agriculture les moyens de sa mission, c’est nourrir les hommes, enrichir la Nation et garantir l’indépendance du pays.

Angélique Delahaye, Thierry Moisy , Thomas Danrée, Yves d’Amécourt, tous membres du groupe de réflexion « agriculture, ruralité » de Nouvelle-Energie.

Sources et références

(1) Commission européenne — Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières (MACF-CBAM) — documentation officielle :
🔹 Carbon Border Adjustment Mechanism — CBAM – Commission européenne
URL : (taxation-customs.ec.europa.eu/carbon-border-adjustment-mechanism)
🔹 Values and default emissions factors (engrais) — notice technique CBAM — Commission EU

(2) ADEME — Rapport d’avis « Contribution climat solidarité » et Rapport Quinet II (France Stratégie, 2019) — trajectoire du prix carbone
🔹 Projection du prix de la tonne de carbone : 200 € en 2030
URL : ademe.fr — Communiqué national

(3) FertigHy – opposition locale à l’usine d’engrais bas-carbone (Somme)
🔹 France Bleu — « Les opposants au projet FertigHy organisent une réunion publique »
URL : francebleu.fr/infos/economie-social/…
🔹 L’Usine Nouvelle — « FertigHy, site stratégique pour l’azote bas-carbone »

(4) Trinidad-et-Tobago — rôle dans le marché mondial de l’ammoniac
🔹 Ministry of Energy of Trinidad & Tobago — “Ammonia and petrochemicals capacity”
🔹 WITS — Trade database — export ammoniac TTO (classement mondial)
URL : wits.worldbank.org

Dépendance azotée française (ordre de grandeur)
– 2,2 Mt d’engrais azotés consommées / an en France
– 80 à 90 % importés selon les années
– si MACF → taxe à 350 €/t (hypothèse CO₂ 200 €/t) = +770 M€ / an de surcoût potentiel
– impact culture blé tendre : +40 à +60 €/ha

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