
Alors que le Conclave s’apprête à se réunir dans la chapelle Sixtine pour élire un nouveau pape, la figure de Paul III résonne avec une actualité saisissante. Réformateur lucide, mécène visionnaire, il fut aussi un diplomate habile, mettant fin à l’ère des papes guerriers.
Le pape François s’est éteint cette année, au lendemain de Pâques. Dans quelques jours, les portes de la chapelle Sixtine se refermeront pour accueillir le Conclave. Sous la fresque du Jugement dernier peinte par Michel-Ange, les cardinaux du monde entier choisiront un nouveau successeur de Pierre. Ce lieu, ce moment, cette épreuve spirituelle sont nimbés d’histoire. Mais parmi toutes les figures qui composent la mémoire du Vatican, une silhouette singulière semble aujourd’hui plus actuelle que jamais : celle de Paul III, le pape de la Réforme catholique, le pape qui fit entrer l’Église dans la modernité sans renier son âme.
Élu en 1534, Alessandro Farnese — devenu Paul III — hérite d’une Église ébranlée, divisée, affaiblie. Les réponses brutales de ses prédécesseurs n’ont fait qu’accélérer les ruptures. Là où d’autres se posaient en chefs de guerre, lui choisit d’être diplomate. Il tente de réconcilier François Ier et Charles Quint, réorganise la Curie, et surtout, convoque le Concile de Trente. Non pas pour condamner à nouveau, mais pour réformer, pour penser, pour restaurer une cohérence intérieure.
C’est aussi lui qui, en 1540, reconnaît officiellement la Compagnie de Jésus. Par cette bulle pontificale, Regimini militantis Ecclesiae , il donne à l’Église un levier de formation, d’enseignement et de rayonnement inédit. Sans Paul III, pas de jésuites. Et sans jésuites, peut-être pas de pape François, ce pasteur venu du bout du monde, lui aussi réformateur, lui aussi homme de paix, lui aussi artisan d’un dialogue entre fidélité et nouveauté. Le pontificat de François, tout entier tourné vers les périphéries, la synodalité, l’écologie intégrale, s’inscrit — à sa manière — dans l’intuition farnésienne : celle d’une Église qui se réforme sans se renier.
Mais Paul III ne fut pas seulement un politique ou un stratège spirituel. Il fut aussi un pape de la beauté. Il appelle Michel-Ange à peindre le Jugement dernier, prolonge la splendeur de la Renaissance au service du sacré, transforme Rome en vitrine vivante de la foi catholique. Il comprend que l’art n’est pas un luxe, mais un langage. Que la lumière du marbre, la grâce des fresques et l’harmonie des palais peuvent parler du mystère de Dieu.
Le choix de « Paul » n’est pas neutre : il renvoie à l’Apôtre des Nations, à celui qui porta l’Évangile hors des cercles clos, dans le tumulte des peuples. Paul VI, en reprenant ce nom au XXe siècle, renouera avec cet esprit d’ouverture, faisant du concile Vatican II une lecture lucide et confiante du monde moderne. Jean-Paul II, à son tour, prolongera cette dynamique dans une Église missionnaire, pèlerine, toujours plus universelle. Tous, à leur manière, héritiers du souffle de Saint Paul : celui d’un christianisme en mouvement, à la fois enraciné et tourné vers l’avenir.
Mais l’héritage de Paul III est aussi charnel. Comme les papes de la Renaissance — les Borgia, les Médicis — il eut une descendance, et ne s’en cacha jamais. Le nom des Farnese, porté par ses enfants et petits-enfants, s’est inscrit dans la grande histoire de l’Europe. Par le mariage d’Élisabeth Farnèse avec Philippe V d’Espagne, petit-fils de Louis XIV, le sang de Paul III coulera dans les veines de nombreux souverains européens. Plus près de nous, à travers l’union de Louise, fille du duc de Berry, avec le baron de Charette — elle-même petite-fille de Charles X et fille de la protestante Amy Brown[1] — ce même sang s’est transmis jusqu’à ma propre famille. Le sang de Paul III coule aujourd’hui dans les veines de ma femme et de mes enfants. C’est ainsi que j’ai découvert ce Pape : dans ma belle-famille !
Alors que le Siège de Pierre est à nouveau vacant, que l’Esprit va souffler dans la chapelle Sixtine, nous redécouvrons que l’Église, pour rester vivante, a besoin d’hommes de rupture tranquille. De papes qui sachent conjuguer autorité et humilité, fidélité et réforme, intelligence et espérance. Paul III fut l’un de ceux-là.
Dans un monde fracturé, où la tentation du repli, de la polémique ou du cynisme menace aussi la parole religieuse, souvenons-nous de ce pape de marbre et de lumière. Il fut imparfait, certes — mais lucide. Puissant, mais conscient de la fragilité du pouvoir. Et c’est peut-être pour cela que son exemple demeure : parce qu’il incarne ce que l’Église peut devenir lorsqu’elle accepte de se laisser transformer de l’intérieur.
Son héritage, tant spirituel que dynastique, irrigue encore l’Europe d’aujourd’hui. Deux ouvrages récents en témoignent : « La Saga des Farnèse » de Jean-Marc de La Sablière, ancien ambassadeur de France à Rome, et « Les Trafiquants d’éternité » d’Amélie de Bourbon-Parme, descendante directe du pontife.
Le Palais Farnèse, joyau de la Renaissance et actuel siège de l’ambassade de France en Italie, demeure le symbole vivant de cette grandeur.

[1] Amy Brown née à Maidstone, comté du Kent (Angleterre) le 8 avril 1783 est décédée au Château de La Contrie, à Couffé, le 7 mai 1876. Elle était la fille de John L.Brown, pasteur de l’église anglicane et de Mary Ann Deacon. Ses deux filles, légitimée, sont Charlotte, Marie, Augustine comtesse d’Issoudin alliée à Ferdinand Prince de Faucigny-Lucinge le 8 octobre 1823, et Louise, Marie, Charlotte, comtesse de Vierzon, alliée à Athanase de Charrette le 23 décembre 1823.

Photo : de gauche à droite : 1er rang : Alain de Charette – Michèle de Charette – Baronne de Charette (née Fitz James) avec son bébé – Miss Amy Brown -Armand de Charette 2ème rang : Princesse de Faucigny-Lucinge (Charlotte de Bourbon comtesse d’Issoudin) – Géneviève de Charette –Baron Athanase de Charette – Baronne de Charette (Louise de Bourbon comtesse de Vierzon) – Ferdinand de Charette -Colette de Charette.

