A Bellevue, le printemps avance comme un voleur dans la nuit, chassant l’hiver sans faire de bruit, puis reculant, pris de doute. À Sauveterre-de-Guyenne, on connaît cette valse hésitante. Le froid n’est jamais loin. Après Pâques, la lune rousse rôde, prête à trancher les promesses en bouton. Les saints de glace ne sont pas passés. Le froid est encore là dans les replis de l’air, caché derrière l’éclat trompeur d’un ciel que le soleil ravive. La vigne le sait. Elle attend.

Autour de la maison, le monde s’organise. Un monde d’ailes, de feuillages, de plumes, de griffes, de chants et de patience. Le mûrier platane, encore jeune, est déjà une souveraineté. Il n’a pas l’âge des géants, mais il porte des fruits, noirs et sucrés. Ils attirent. Tous les oiseaux du ciel et de la terre viennent s’y nourrir, comme au banquet du vivant, ou simplement parader autour du cocktail. Moineaux effrontés, merles en grande tenue, pies tapageuses. Les mésanges bleues bondissent d’une branche à l’autre. Les charbonnières fouillent les creux, lestes et discrètes. Le chardonneret, éclat vif, déchire le vert de son chant d’or.

Dans les cyprès de Toscane, souvenirs d’Italie, le tarin des aulnes siffle bas. Peu le connaissent, peu l’entendent. Il faut savoir écouter entre deux bruissements pour reconnaître sa mélodie de corde pincée. Dans le pin parasol, un vent ancien passe, chargé de colombes.

La mare, elle, reste le centre de gravité. Semée de roseaux, elle respire lentement. Les poules d’eau s’y glissent, silhouettes noires, deux gros traits blancs sur les flancs. À la surface, tout est calme ; sous l’eau, les tensions frémissent. Les grenouilles, nombreuses, coassent leurs amours par parenthèses.

Dans la Jardin de Sophie la capucine pousse au pied des pierres. Les althéas se dressent sans bruit. Les bignones se préparent. Devant la maison, les géranium rouges écarlates, tout juste sortis des pépinières, courageux, s’ouvrent au matin. Le lilas d’Inde rêve encore.

Sous les tuiles, la chevêche a élu domicile. Elle aime la tiédeur que le soleil diffuse à travers les ondes en  terre cuite. Les bouvreuils sont partis, le pigeonnier abrite la chouette effraie, dormeuse diaphane, comme un éclat de lune réfugié dans la pierre. Plus loin, dans les branches hautes des chênes et des frênes, la hulotte fait entendre sa plainte. Elle parle la langue de la nuit. C’est un avertissement — ou un chant d’amour.

Sur les piquets d’acacia, plantés pour palisser la vigne, les hérons garde-bœufs sont en faction. Leur œil fixe la terre. Ils attendent que la charrue passe, que le soc ouvre la peau du sol. Un lézard distrait suffit. Ils fondent comme des flèches. Il faut bien vivre.

Dans la charmille qui s’étend derrière la mare, la vie circule autrement : plus furtive, plus fluide. Le chevreuil la traverse le matin, toujours à la même heure. Il passe sans bruit, les bois en éveil. Le lièvre surgit, tourne autour du puits et disparaît. Un épervier fend l’espace, net et droit, puis s’arrête, bat des ailes, comme accroché aux nuages par un fil virtuel. La buse, là-haut, surveille tout, fidèle à sa courbe lente. Elle fait des ronds, qui deviennent des spirales.

Partout, les arbres regardent sans dire. Le frêne, les chênes rouges, l’érable champêtre, les liquidambars de Louisiane, les 3 cyprès, l’acacia aux fleurs blanches, le cerisier du Japon, et celui de Virginie… Le pin parasol observe, immobile. Les palmiers chamérops, souvenirs de Terre Sainte, élèvent prudemment leurs éventails. Tous savent qu’une nuit suffit pour tout ruiner.

Et les vignes, fidèles à elles-mêmes, attendant, en boutons.
Le merlot blanc, planté devant la maison, étire ses jeunes feuilles. Le cabernet sauvignon, dans la parcelle du ponant, guette le retour de la chaleur. Le noir de Pressac, discret, longe le chemin blanc comme un souvenir ancien. Tous trois murmurent le même refrain : patience, prudence, espérance.

À Bellevue, la vie recommence, chaque année, sans fanfare. Elle s’accroche, elle insiste. Elle résiste aux gelées tardives, aux lunes assassines, jusqu’aux saints de glace. Elle passe entre les mailles du froid pour rejoindre la lumière et la promesse d’une belle récolte.

La beauté du monde ne tient qu’à cela :
Un bourgeon qui ne gèle pas.
Un oiseau qui revient.
Un chant qui persiste.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *