Philosophie de la Valeur

Il y a quelques jours j’écrivais sur ce blog un article sur l’intérêt de « l’analyse de la valeur » dans le processus de réduction des emballages… et plus généralement dans la conception d’un processus de Développement Durable. Voici un texte fondateur sur la « valeur »…(i.e. qui permet d’en comprendre les fondements, les fondations, puis l’analyse)

Extrait de la Conférence inaugurale aux XIV émes Journées nationales des I.A.E.,Nantes 1998.
André COMTE-SPONVILLE
Université de Paris II
17 rue de la Sorbonne
75005 PARIS

Dans le langage philosophique , la valeur peut se dire en plusieurs sens : comme objet d’échange(c’est la valeur au sens économique), comme objet de désir (c’est la valeur au sens éthique), comme objet d’une tendance ou d’une action (la valeur est alors la fin que l’on poursuit : sens téléologique), comme objet de référence pour nos jugements (sens normatif, voire prescriptif), comme objet de connaissance ou de contemplation (sens métaphysique) …

Ces sens sont liés, mais n’en sont pas moins différents ; ou sont différents, mais n’en sont pas moins liés. C’est ce qui justifie et l’unicité et la polysémie du mot. Ainsi parlera-t-on de la valeur d’une marchandise ou d’une action (c’est à dire de la valeur qu’elles ont), mais aussi de la justice ou du Bien comme valeur (ce qui désigne les valeurs qu’elles sont). Le sens économique semble être apparu, historiquement, le premier(1). Mais le sens éthique est sans doute, philosophiquement, le plus fondamental. Comment échanger ce que personne ne désirerait ? Que vaudrait une norme, un règle ou une fin qui nous laisserait indifférents ? Enfin, à quoi bon la connaître ou la contempler, si elle n’est pas désirable ?

Qu’est-ce que la valeur, pour un philosophe ? C’est ce qui vaut ou fait valoir, c’est-à-dire, d’abord, ce qu’on désire (valeur de fait : valeur relative) ou ce qu’on devrait désirer (valeur de droit : valeur absolue). Ainsi la richesse ou la beauté, la santé ou la justice. Il y a des valeurs différentes pour des désirs différents. Mais il n’y aurait pas de valeurs pour qui ne désirerait rien : la valeur est le corrélat – objectif ou subjectif – du désir. Reste alors à penser cette corrélation, et tel est sans doute le problème le plus important que rencontre une théorie philosophique de la valeur. Le problème, réduit à l’essentiel, peut prendre la forme d’une alternative : une valeur, vient-on de rappeler, c’est quelque chose (ou quelque idée, ou quelque entité … ) de désirable ; mais est-ce parce qu’on la désire qu’elle vaut, ou bien est-ce parce qu’elle vaut qu’on la désire ?

Valeur et fin

Ce qui vaut, c’est le désirable. C’est ce que les Anciens, qui ne parlaient guère de valeur, appelaient plutôt le Bien, ou les biens. Ainsi la richesse est-elle une valeur pour le cupide, comme la gloire pour l’ambitieux, comme la justice, ou comme le bonheur, pour tous. « Le Bien, disait Aristote, est ce à quoi toutes les choses tendent ». Il y a donc plusieurs biens, puisque toutes ne tendent pas vers la même fin. Ainsi la santé est-elle le bien (la fin) de la médecine, comme la victoire est celui de la stratégie, comme la richesse est celui de l’économie, comme la justice – et quoique Aristote ne le dise pas – est celui de la politique … De là un pluralisme téléologique, qui est aussi un pluralisme axiologique : nous désirons plusieurs valeurs différentes parce que nous visons plusieurs fins différentes, et réciproquement. La santé ne tient pas lieu de richesse, ni la victoire de justice. Penser la valeur c’est aussi penser la pluralité des valeurs.

Cette pluralité est-elle illusoire ? Non pas. C’est où Aristote s’oppose à Platon et à ses disciples, qui « pensent qu’en dehors de tous ces biens multiples il y a un autre bien qui existe par soi et qui est, pour tous ces biens-là, cause de leur bonté ». Cela, pour Aristote, n’est ni nécessaire ni utile : « En admettant même qu’il y ait un seul Bien comme prédicat commun à tous les biens, ou possédant l’existence séparée et par soi, il est évident qu’il ne serait ni praticable ni accessible à l’homme, alors que le bien que nous cherchons présentement c’est quelque chose qui soit à notre portée ». A quoi bon un Bien absolu, que nous ne pourrions ni atteindre ni connaître ? Mieux vaut la pluralité, elle bien avérée, des biens effectifs.


Cette pluralité est-elle alors irréductible ? Non plus. Si la santé, la victoire et la richesse sont des fins différentes, donc des biens différents (preuve en est qu’on peut les avoir ensemble ou séparément), elles sont aussi des moyens en vue d’une autre fin : par exemple la santé est un moyen pour le plaisir, la victoire pour la puissance, la richesse pour le confort … Un tel enchaînement de moyens et de fins (tout moyen étant le moyen d’une fin, et toute fin étant à sont tour un moyen pour une autre fin) ne peut être infini : car alors, explique Aristote, on n’en aurait jamais fini de désirer, et cette course sans fin (c’est à dire sans terme, mais aussi sans finalité : il n’y aurait au fond que des moyens) serait l’image même d’une vie insensée et toujours insatisfaite. Si je désire x pour y, y pour z, et ainsi à l’infini, chaque désir est certes relativement justifié par la fin qu’il poursuit ; mais leur somme ne l’est pas, ni donc aucun d’entre eux absolument. A quoi bon désirer quoi que ce soit, si c’est pour désirer toujours autre chose ? Désirer sans fin, ce serait désirer pour rien. Il faut donc une fin finale, comme dit Aristote, dont toutes les autres fins seraient les moyens et qui serait, elle, le moyen d’aucune fin. Cette fin parfaite, cette fin des fins, c’est ce que les Anciens appelaient le Souverain Bien, qui est l’objet par excellence de l’éthique. C’est où la pluralité des fins débouche sur une fin non certes unique (elle n’annule pas les autres) mais ultime : » Si donc il y a, de nos activités, quelque fin que nous souhaitons par elle-même, et les autres seulement à cause d’elle (=> pour elle), et si nous ne choisissons pas indéfiniment une chose en vue d’une autre (car on procéderait ainsi à l’infini, de sorte que le désir serait futile et vain), il est clair que cette fin-là ne saurait être que le bien, le Souverain Bien ». Ce pourrait être la justice. Mais Aristote, comme la plupart des Anciens, met plus haut encore le bonheur :

« Nous appelons final, au sens absolu, ce qui est toujours désirable en soi-même et ne l’est jamais en vue d’une autre chose. Or, de l’aveu de tous, tel est par-dessus tout le bonheur. Car nous le choisissons toujours pour lui-même et jamais en vue d’une autre chose, tandis que les honneurs, le plaisir, l’intelligence ou toute vertu quelconque (par exemple la justice), nous les choisissons assurément pour eux-mêmes – car rien ne s’ensuivrait-il que nous choisirions encore chacun d’eux – , mais nous les choisissons aussi en vue du bonheur, parce que nous pensons, grâce à eux, être heureux. Le bonheur, au contraire, nul ne le choisit en vue de ces biens, ni en général en vue d’autre chose que lui-même ».

Je ne veux pas m’attarder sur la question du bonheur, que j’ai traitée par ailleurs, ni sur la justice, ni sur le rapport – difficile – entre les deux. Ce qui m’importe ici, c’est ce que nous apprend Aristote sur la valeur : qu’elle est une fin que l’on vise, et qui vaut d’autant plus qu’elle est davantage finale ou parfaite (ce sont les deux traductions usuelles pour le mot grec qu’utilise Aristote), c’est à dire qu’elle est une fin pour un grand nombre de moyens et un moyen pour un plus petit nombre de fins. C’est pourquoi le bonheur est la valeur suprême (l’éthique d’Aristote est un eudémonisme) : « Tout ce que nous choisissons est choisi en vue d’une autre chose, à l’exception du bonheur qui est une fin en soi ». Pour d’autres ce sera le plaisir (Epicure) ou la vertu (les stoïciens), sans que cela change d’ailleurs, pour ce qui nous occupe, l’essentiel. Aristote aime le plaisir parce qu’il contribue au bonheur, Epicure aime le bonheur parce qu’il est agréable, le stoïciens ne le cherchent, et ne le trouvent, que dans la vertu … Mais toujours le bien est la fin, toujours la fin est le bien. Axiologie et téléologie vont de pair. Ce qui vaut c’est ce que nous poursuivons, et nous ne poursuivons que ce qui vaut ou nous semble valoir.

La valeur est une fin : elle est ce que vers quoi nous tendons, ce que nous voulons ou désirons. C’est le corrélat du désir, mais c’est aussi le but de l’action.

1. Si l’on en croit le Vocabulaire technique et critique de la philosophie de Lalande : « Valeur est dans toutes ses acceptations un mot de la langue courante. Mais le premier usage technique qui en a été fait (les mathématiques mises à part) est celui de l’économie politique. C’est de là qu’il a été transporté à la langue philosophique contemporaine, où il s’est substitué dans un grand nombre d’usages à l’ancienne expression de Bien ».

1 commentaire pour “Philosophie de la Valeur”

  1. Jean-Yves Rossignol

    Pour notre civilisation, l’enjeu est d’amasser toujours plus (du gain de temps, de l’argent, des objets, du pouvoir…). Ayant perdu de vue le sens téléologique de la valeur, le bonheur est une chimère inaccessible. Le bonheur ainsi conçu comme utopie génère frustration et désespoir, fuite en avant, compulsion, qui renforcent le processus d’accumulation de l’illusoire. On devrait s’intéresser de ce point de vue à la décroissance. Notre vie "insensée et toujours insatisfaite" doit être remise en question. C’est bien le sens du développement durable.
    Merci pour cette introduction.
    En espérant une suite qui explicite la méthode de l’analyse de la valeur.

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