
Il est des moments où la question n’est plus seulement celle du bon choix politique, mais celle de la légitimité même à décider. La Programmation pluriannuelle de l’énergie, la PPE3, nous place aujourd’hui exactement à cet endroit de fracture.
Comment accepter que l’exécutif envisage d’adopter un texte engageant la France pour plusieurs décennies alors qu’il reconnaît lui-même ne pas connaître le coût global réel des énergies renouvelables, au point de lancer, dans le même temps, une mission d’audit destinée à en mesurer l’impact sur les finances publiques¹ ? Décider avant de savoir, programmer avant d’évaluer : cette inversion de la raison politique serait déjà contestable dans un contexte institutionnel stable. Elle devient proprement choquante dans la situation actuelle.
Car le problème n’est plus seulement énergétique. Il est démocratique.
Sous l’impulsion de Sébastien Lecornu, le gouvernement envisage de faire passer la PPE3 pendant la trêve des confiseurs, au moment où l’attention parlementaire et citoyenne est la plus faible. Ce choix du calendrier n’est pas un détail technique. Il trahit une conscience aiguë de la fragilité politique de la démarche. On gouverne discrètement lorsque l’on sait ne pas disposer de l’assentiment clair du pays.
La PPE n’est pourtant pas un texte réglementaire parmi d’autres. Elle engage le prix de l’électricité, la compétitivité de notre industrie, la souveraineté énergétique de la France et la crédibilité même de notre politique climatique. Elle pèse sur la vie quotidienne des Français comme sur l’avenir productif du pays. La faire adopter sans débat national approfondi, dans un Parlement sans majorité, par un gouvernement privé de mandat explicite sur ce sujet, relève moins de la gouvernance que de la captation du pouvoir.
Le plus troublant est que l’exécutif semble désormais reconnaître, implicitement, l’ampleur du problème. En lançant une mission chargée d’évaluer le coût des énergies renouvelables pour les finances publiques, il admet que ces choix ont été faits jusqu’ici sans vision consolidée de leur impact budgétaire réel¹. Dès lors, comment justifier que l’on fige une trajectoire énergétique pluriannuelle avant même d’avoir pris connaissance de ces conclusions ? Dans toute démocratie mature, l’ordre des choses serait inverse.
Cette incohérence n’est pas nouvelle. Elle prolonge ce « en même temps » énergétique devenu tout et son contraire, que David Lisnard et moi-même dénoncions déjà dans une tribune publiée dans L’Opinion. On proclame que le nucléaire est une chance pour la France, tout en poursuivant des politiques qui l’affaiblissent. On invoque la rigueur budgétaire, tout en découvrant après coup le coût réel des subventions. On prétend agir pour le climat, tout en fragilisant les seules énergies pilotables, décarbonées et souveraines².
À l’opposé de cette navigation à vue, Hervé Morin rappelait récemment une évidence trop souvent oubliée : en matière d’énergie, le long terme devrait être une exigence cardinale, pas une variable d’ajustement³. Le nucléaire incarne cette vision stratégique du temps long. Lui substituer, sans chiffrage global sérieux et sans débat démocratique, un empilement d’énergies intermittentes relève d’une forme d’aveuglement idéologique.
Mais le cœur du problème est ailleurs. Il tient à la légitimité. Le Parlement est aujourd’hui fragmenté, sans majorité stable. Le gouvernement gouverne par défaut, sans assise politique claire. Dans ce contexte, quel fondement démocratique aurait l’adoption d’une programmation énergétique qui engage la nation pour trente ans ? Sur quelle souveraineté populaire repose une telle décision ?
Lorsque les institutions représentatives sont affaiblies, la seule issue démocratique honorable consiste à redonner la parole au peuple. Un référendum sur la stratégie énergétique de la France ne serait ni un artifice ni une fuite en avant. Il serait au contraire un acte de clarté, de responsabilité et de respect. L’énergie touche à la souveraineté, au territoire, à l’économie, au climat. Elle mérite un mandat populaire explicite.
On ne gouverne pas durablement sans légitimité.
On ne décide pas de l’avenir énergétique d’un pays à l’aveugle.
Et l’on ne peut prétendre préparer l’avenir en contournant le peuple.
La PPE3 ne peut être adoptée ni en douce, ni par défaut.
Elle appelle un débat national.
Elle appelle un choix démocratique.
Elle appelle, aujourd’hui plus que jamais, un référendum.
Notes de bas de page
- Le gouvernement lance une mission pour évaluer le coût des énergies renouvelables pour les finances publiques, Franceinfo, 2025.
- David Lisnard & Yves d’Amécourt, « Énergie, climat : quand le “en même temps” devient tout et son contraire », L’Opinion, 2021.
- Hervé Morin : “Sur les énergies, une vision à long terme devrait être une évidence”, Le Figaro, 23 juin 2025.
