Il est des idées qui reviennent comme les modes : on les croit nouvelles, elles ont simplement changé d’étiquette. Ainsi en va-t-il de la proportionnelle. À chaque crise politique, à chaque désamour entre le peuple et ses élus, elle ressurgit, auréolée de promesses. Mais derrière les séductions de l’affichage, c’est souvent un vieux poison que l’on propose de resservir à la démocratie française.
La proportionnelle, nous dit-on, serait plus juste, plus fidèle, plus respectueuse. Hélas ! Sous ses atours flatteurs, elle est d’abord la négation du suffrage universel. Elle déshumanise ce lien simple et magnifique qui unit un électeur à son élu. Elle remplace l’homme par la liste, l’engagement personnel par l’appareil partisan. « Le suffrage par le choix est de la nature de l’aristocratie. » écrivait Montesquieu. À force de trop vouloir corriger le peuple, on finit par le priver de sa liberté.
Regardons autour de nous : l’exemple des élections régionales devrait suffire à nous alerter.
À travers de vastes circonscriptions, des listes régionales avec des sections départementales, sont imposées à des départements entiers. Le truchement de la proportionnelle à l’échelle d’une région, permet l’élection de hordes de candidats souvent inconnus du grand public, parfois même minoritaires dans leur propre territoire. Au lieu de rapprocher l’élu du citoyen, on l’éloigne, on le dissimule derrière des jeux d’appareils.
La proportionnelle intégrale a une seconde passion : celle des majorités introuvables.
Les gouvernements minoritaires, les compromis de couloir, les promesses aussitôt trahies — voilà le quotidien que la proportionnelle installe partout où elle règne. « Il n’y a de véritable pouvoir que dans la majorité. » écrivait Tocqueville. Une démocratie sans majorité n’est qu’une discussion sans fin.
Et comme si cela ne suffisait pas, la proportionnelle aggrave le mal secret de notre temps : la dépossession.
Elle confisque au citoyen le pouvoir de choisir librement ses représentants. Car sous la proportionnelle, l’élu n’est plus redevable au peuple, mais à celui qui l’a placé sur une liste. Il doit son mandat non à la confiance populaire, mais à la faveur partisane. Et de fil en aiguille le citoyen fini par s’abstenir ! C’est ce qui se passera dans les petites communes de France où l’on vient d’imposer les listes fermées. A quoi servira-t-il d’aller voter si on ne peut plus choisir ?
Résolument, préférons les représentants du pays aux représentants des partis. Préférons les « paysans » aux « partisans » !
En 1995, François Bayrou ne disait-il pas dans l’émission l’Heure de Vérité : « Je suis un défenseur du scrutin majoritaire. Le scrutin proportionnel est un scrutin de faiblesse politique » … Il avait raison. Il aura changé d’avis.
Préférons une assemblée d’hommes et de femmes libres qui débattent, enracinés dans le réel, plutôt qu’un troupeau discipliné obéissant aux injonctions d’appareils. Il y a plus de République dans une poignée de voix sincères que dans mille stratégies électorales.
Il est grand temps d’ouvrir un débat d’idées et de préférer à la complexité ruineuse de la proportionnelle, la simplicité forte d’un suffrage universel retrouvé.
Quelques idées simples pour faire réagir et alimenter ce débat salutaire :
- Que chaque citoyen soit inscrit d’office, comme c’est le cas pour les primo-votant, car la citoyenneté commence par la possibilité d’exercer sa voix.
- Que chaque électeur pèse également, en découpant les circonscriptions selon le nombre d’inscrits, et non, comme actuellement, selon celui des habitants.
- Que le vote blanc soit reconnu comme un suffrage exprimé, afin de rendre hommage à ceux qui, par fidélité à la démocratie, refusent d’en abuser, ou, plus simplement, veulent signifier qu’aucun candidat ne recueille leur suffrage.
- Que les élections législatives aient lieu le même jour que l’élection présidentielle, dans un même élan national, sans flottement ni calcul, afin que les unes n’influencent pas l’autre et vice-versa.
- Que l’on supprime la possibilité des triangulaires et des quadrangulaires qui donnent lieu à trop de petits arrangements partisans, comme ce fut le cas aux dernières législatives : « Ici je me retire, là, je me maintiens ». Une finale se joue à deux. L’arbitre doit rester le peuple : « Au 1er tour il choisit, au second il élimine. »
- Que l’élection présidentielle se déroule à trois tours (primaire, demi-finale, finale), offrant à tous une chance d’exister, et au peuple, le temps de rencontrer puis de choisir. Cela permettra de supprimer le dispositif désuet et pesant des parrainages par les maires.
- Que le Sénat retrouve sa grandeur, par l’élection directe de ses membres par un collège de grand-électeurs réformé (élus locaux et représentants de la société civile), quitte à réserver formellement des sièges aux femmes afin de respecter strictement la parité, sans faire semblant, comme actuellement.
Tout cela n’a rien d’une révolution. C’est un retour au bon sens, à l’esprit même de la République.
Comme l’écrivait si justement Charles de Gaulle : « Il n’y a de démocratie que lorsqu’il y a gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. »
La démocratie n’est pas un système parfait. Mais c’est un chef-d’œuvre fragile, qu’il nous appartient de préserver.
La proportionnelle, sous prétexte d’équité, risque de le fissurer encore. Il est d’ailleurs curieux qu’une telle proposition émane d’un mouvement dit « démocrate » !
Méfions-nous des promesses dorées : elles cachent souvent des trahisons grises.
La République n’a pas besoin de plus de technique : elle a besoin de plus de confiance.

