Se loger n’est pas habiter : pour une République enracinée

J’ai toujours plaisir à lire Jean-Christophe Fromantin. Il publie en cette fin octobre « Se loger n’est pas habiter … » dans le n°531 de la revue Servir des anciens de l’ENA-INSP – octobre 2024, dans la droite ligne des tribunes déjà publiées depuis quelques mois.

La crise du logement n’est pas seulement une crise de briques et de béton. C’est une crise du sens. Depuis des décennies, les politiques publiques s’épuisent à construire, densifier, réglementer, subventionner. Et pourtant, jamais les Français n’ont eu autant de mal à « se loger ». Parce que ce que nous appelons « se loger » n’est pas ce que les Français appellent « habiter ».

Habiter, c’est plus que disposer d’un toit. C’est vivre quelque part. C’est y inscrire son histoire, y construire ses projets, y transmettre ses racines. C’est ce qu’a magnifiquement exprimé Jean-Christophe Fromantin dans un texte récemment publié dans la revue Servir : nous avons désappris à penser l’habitat comme un projet de vie. Et c’est peut-être là le point aveugle de nos politiques contemporaines.

Le modèle dominant reste celui hérité de la Révolution industrielle : regrouper la main-d’œuvre dans des métropoles denses, productives, et – aujourd’hui – supposément « vertes » car compactes. Dans ce paradigme, l’espace est compté, le logement est un flux, l’individu est mobile, interchangeable. On densifie, on verticalise, on végétalise des façades pour se donner bonne conscience. Mais on oublie l’essentiel : demander aux Français où, et comment, ils veulent vivre.

La réponse est claire. Les enquêtes d’opinion la confirment année après année : plus de 70 % des Français aspirent à vivre dans des villages ou des villes moyennes. Ce n’est pas une nostalgie. C’est une projection. Une quête de proximité, de nature, de lien, de beauté. Et aujourd’hui, grâce au numérique, au télétravail, aux mobilités nouvelles, cette aspiration devient possible. Elle devient même une chance pour la France.

Nous vivons une bascule historique. Hier, on habitait là où l’on trouvait du travail. Aujourd’hui, on cherche à travailler là où l’on veut habiter. C’est une révolution tranquille, mais décisive. À nous de l’accompagner, plutôt que de la freiner.

Cela suppose une nouvelle vision de l’aménagement du territoire. Il ne s’agit plus d’opposer villes et campagnes, métropoles et ruralités. Il s’agit de créer un maillage équilibré, vivant, ouvert. Un réseau de villes moyennes dynamiques, connectées entre elles et aux grandes agglomérations. Une République en archipel, où chaque territoire serait une île habitée, et non un désert traversé.

Pour cela, quatre axes doivent guider notre politique :

  1. Réinvestir dans les villes moyennes, afin de garantir un accès équitable aux services publics.
  2. Les insérer pleinement dans les dynamiques métropolitaines, en valorisant leur rôle de relais, d’interfaces, de centralités secondaires.
  3. Travailler à une complémentarité fonctionnelle entre les métropoles et leur arrière-pays, plutôt que d’organiser une concurrence stérile.
  4. Mailler le territoire par des infrastructures numériques et de transport adaptées, pensées à partir des usages, non des dogmes.

Faute de quoi, la France continuera à se fracturer : saturation des métropoles, éviction des classes moyennes, abandon de pans entiers du territoire, standardisation économique, déracinement culturel, tensions sociales, colère politique.

Nous devons comprendre que derrière la question du logement se cache celle de l’habitat, et derrière celle de l’habitat, la question de l’espérance. Ce n’est pas un enjeu technique. C’est une question éminemment politique, au sens noble du terme. Redonner à chacun la possibilité d’« habiter », c’est redonner à chacun sa place dans la République.

La France n’a jamais manqué d’espace. Elle manque de vision. Il est temps de remettre les aspirations des Français au cœur de nos politiques. Se loger, ce n’est pas habiter. Et habiter, c’est espérer.

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