
Il est des discours qui commentent l’actualité. Il en est d’autres qui cherchent à éclairer l’avenir. Le discours prononcé par David Lisnard à Bayeux appartient incontestablement à cette seconde catégorie.
Dans une époque saturée de petites phrases, de réactions immédiates et de polémiques éphémères, il est rare qu’un responsable politique accepte de remonter à la source des problèmes. Plus rare encore qu’il ose parler d’institutions, sujet réputé austère, alors même qu’il conditionne tout le reste.
À Bayeux, il y a quatre-vingts ans, le général de Gaulle ne parlait pas de fiscalité, de sécurité, d’immigration ou de croissance. Il parlait de l’État. Il savait qu’aucune politique publique durable ne pouvait être menée sans institutions solides. David Lisnard a choisi de reprendre ce fil. Le symbole est puissant. Mais il ne vaut que parce qu’il est au service d’une réflexion profonde.
Depuis plusieurs décennies, notre débat public ressemble à un médecin qui discuterait sans fin des symptômes en refusant d’examiner la maladie. Nous parlons des déserts médicaux, de l’école qui s’effondre, de la dette qui explose, de la violence qui progresse, de l’immigration que nous ne maîtrisons plus, de l’impuissance industrielle ou agricole. Mais nous parlons rarement de la question préalable : pourquoi notre démocratie ne parvient-elle plus à décider ?
Cette question est pourtant la mère de toutes les autres.
Les institutions sont à la politique ce que les fondations sont à une maison. On peut refaire la toiture, repeindre les murs ou changer les fenêtres ; si les fondations se fissurent, tout l’édifice finit par vaciller.
Le général de Gaulle avait tiré cette leçon de l’effondrement de 1940. Ce n’était pas seulement une armée qui avait été vaincue ; c’était un régime incapable de décider, prisonnier des partis, des combinaisons parlementaires et des intérêts contradictoires. Marc Bloch, dans L’Étrange Défaite, diagnostiquait déjà cette faillite morale et institutionnelle. De Gaulle en conclut que des institutions défaillantes produisent inévitablement une action publique défaillante.
Cette intuition demeure d’une actualité saisissante.
Car notre pays souffre moins aujourd’hui d’un excès de pouvoir que d’une dispersion du pouvoir. Les centres de décision se sont multipliés au point que nul ne sait plus véritablement qui décide, ni surtout qui répond des décisions prises.
Ancien maire, conseiller départemental, conseiller régional et président d’intercommunalité, j’ai souvent constaté cette dilution des responsabilités. Entre l’État, les préfets, les agences, les autorités administratives indépendantes, les régions, les départements, les intercommunalités, les syndicats mixtes, les établissements publics, les juridictions nationales, européennes et internationales, le citoyen se perd dans un véritable labyrinthe institutionnel.
Or une démocratie ne fonctionne correctement que lorsque chacun peut répondre à une question simple : qui est responsable ?
Aujourd’hui, cette question reçoit trop souvent une réponse embarrassée.
Lorsque chacun décide un peu, plus personne ne décide vraiment. Et lorsque plus personne n’est responsable, c’est toujours le citoyen qui paie l’addition.
Cette confusion ne produit pas seulement de l’inefficacité ; elle nourrit la défiance. Chaque nouvelle norme semble engendrer une nouvelle exception. Chaque réforme appelle une nouvelle agence. Chaque difficulté conduit à créer une nouvelle autorité indépendante. L’État grossit sans se renforcer.
La France possède probablement l’une des administrations les plus nombreuses et les plus sophistiquées du monde occidental. Pourtant, rares sont les Français qui ont le sentiment d’être mieux protégés, mieux soignés ou mieux servis.
L’État n’est plus faible parce qu’il manquerait de moyens ; il est faible parce qu’il s’est dispersé.
L’une des grandes qualités du discours de Bayeux est de rappeler que l’État fort n’est pas l’État qui intervient partout. C’est celui qui accomplit efficacement les missions qui sont les siennes : garantir la sécurité, rendre la justice, protéger les frontières, assurer la diplomatie, défendre la Nation et faire respecter la loi.
Cette idée rejoint un principe bien plus ancien que la Ve République : celui de la subsidiarité.
Une société libre organise les responsabilités du bas vers le haut. La commune fait ce qu’elle peut faire mieux que la province. La province fait ce que l’État ne peut accomplir seul. L’État ne conserve que les missions véritablement nationales. Cette logique n’est ni révolutionnaire ni technocratique ; elle relève simplement du bon sens.
Depuis plusieurs années, nous défendons avec David Lisnard l’idée d’une France organisée autour de trois niveaux clairs : la commune, la province et l’État. Cette architecture permettrait de supprimer une grande partie des doublons administratifs, de clarifier les compétences et de rendre enfin les élus pleinement responsables devant les citoyens.
C’est la proposition formulée par David Lisnard à Bayeux de remplacer le couple région-département par une cinquantaine de provinces. Elle s’inscrit dans une recherche de lisibilité institutionnelle. Elle mérite un débat serein, loin des conservatismes administratifs qui défendent souvent davantage leurs structures que l’intérêt général.
Le discours aborde également une autre question devenue centrale : celle du gouvernement des juges.
Le sujet est délicat parce qu’il appelle la nuance.
L’État de droit constitue l’une des plus grandes conquêtes de notre civilisation. Il protège les citoyens contre l’arbitraire du pouvoir. Il garantit les libertés individuelles, la propriété, la sûreté, l’égalité devant la loi. Rien ne serait plus dangereux que d’affaiblir ces garanties.
Mais l’État de droit ne saurait devenir le gouvernement du droit par ceux qui l’interprètent.
La loi doit rester l’expression de la volonté générale. Les juges sont là pour l’appliquer, non pour s’y substituer. Lorsque des choix éminemment politiques sont progressivement transférés du Parlement vers des juridictions dont les membres ne sont jamais soumis au suffrage universel, une tension démocratique apparaît inévitablement. C’est cette évolution que le discours de Bayeux invite à interroger, sans jamais remettre en cause les principes fondamentaux de notre État de droit.
Cette réflexion dépasse largement la France. Toutes les grandes démocraties occidentales s’interrogent aujourd’hui sur le juste équilibre entre la protection des libertés fondamentales et la souveraineté populaire.
Au fond, une seule question demeure : qui décide ?
Le peuple ? Ses représentants ? Les juges ? Les administrations ? Les institutions européennes ?
Cette interrogation n’a rien de populiste. Elle est au contraire au cœur même de la tradition républicaine française.
Il existe enfin un aspect du discours qui me paraît essentiel : la confiance.
Le général de Gaulle parlait, en 1946, de « l’adhésion confiante des citoyens ». Ces trois mots résument peut-être toute la philosophie politique de la Ve République.
La confiance ne se décrète pas.
Elle ne naît ni des circulaires, ni des subventions, ni des campagnes de communication.
Elle naît lorsque les citoyens comprennent les règles du jeu, savent qui décide et peuvent sanctionner ou récompenser ceux qui gouvernent.
La démocratie est inséparable de la responsabilité.
Voilà sans doute la grande leçon de Bayeux.
Notre époque cherche souvent des hommes providentiels. Elle devrait d’abord rechercher des institutions solides.
Les hommes passent.
Les institutions demeurent.
Le général de Gaulle l’avait compris en 1946. Michel Debré lui donna une traduction juridique en 1958. David Lisnard nous invite aujourd’hui à reprendre cette réflexion.
Libre ensuite à chacun d’approuver ou non chacune des propositions formulées.
L’essentiel est ailleurs.
Il consiste à rappeler que l’on ne réformera durablement ni l’économie, ni l’école, ni la justice, ni la sécurité, ni les finances publiques tant que nous n’aurons pas restauré un État capable de décider, de rendre compte et d’agir.
On ne restaurera pas la confiance par une nouvelle loi, une nouvelle agence ou une nouvelle autorité indépendante.
La confiance renaît lorsque le citoyen sait qui décide, pourquoi il décide et devant qui il en répond.
C’était la leçon de Bayeux en 1946.
Elle demeure, plus que jamais, celle de Bayeux en 2026.
