« La terre, premier capital de la nation » [La nouvelle revue politique]

Il est des mots que notre époque prononce avec gêne : propriété, capital, transmission. Comme s’ils étaient devenus suspects. Pourtant, en 1789, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen place la propriété au cœur des droits naturels et imprescriptibles, aux côtés de la liberté, de la sûreté et de la résistance à l’oppression¹. Ce n’est pas un détail d’histoire. C’est une architecture politique. Sans propriété protégée, la liberté devient dépendance. Sans capital, l’économie devient fragile. Sans transmission, la nation s’épuise. Et c’est peut-être dans nos campagnes que cette vérité apparaît aujourd’hui avec le plus de netteté.

Publié le 15 juin 2026 sur la Nouvelle Revue Politique

Le capital est né dans les champs.

Le mot « capital » vient du latin caput, la tête. De la même racine provient capitalis, qui donnera en ancien français cheptel, et en anglais cattle. Avant les banques, avant la finance moderne, le capital fut agricole. Le premier geste capitaliste fut celui d’un éleveur qui décida d’augmenter son troupeau non pour sa seule subsistance, mais pour produire davantage, échanger, investir et transmettre. Le capital est né du vivant. Il est né de la terre.

Une terre n’est pas un actif abstrait. Elle est à la fois production, paysage, mémoire, transmission et responsabilité. Elle porte en elle quelque chose d’irremplaçable : le lien entre les générations. Il est donc paradoxal que, dans la France contemporaine, la terre soit devenue un capital structurellement sous-valorisé.

Un paradoxe français

La France compte près de 28 millions d’hectares de surface agricole utile, dont environ 80 % sont détenus par des propriétaires privés. Ce simple chiffre rappelle une évidence oubliée : la souveraineté agricole française repose d’abord sur des millions de décisions patrimoniales, familiales et territoriales.

Pourtant, le prix moyen du foncier agricole y demeure nettement inférieur à celui observé dans plusieurs pays comparables. Selon les données d’Eurostat, le prix moyen des terres arables en France s’établissait autour de 6 000 à 8 000 euros par hectare au début des années 2020 (hors vignobles), contre plus de 20 000 euros dans plusieurs régions allemandes, et des niveaux encore supérieurs en Belgique ou aux Pays-Bas.

Ce différentiel ne s’explique ni par la qualité des sols ni par la compétence des agriculteurs français. Il tient largement au niveau de revenu agricole et à l’organisation institutionnelle du marché foncier. D’après le réseau européen d’information comptable agricole (FADN/RICA), le revenu moyen par actif agricole en France demeure inférieur à celui observé en Allemagne, aux Pays-Bas ou au

Danemark⁴. Là-bas, l’exploitation permet plus fréquemment l’acquisition du foncier. Le sol est intégré à la stratégie patrimoniale de l’entreprise agricole.

En France, dans de nombreuses filières, le revenu courant avant impôt ne permet pas l’achat du foncier au prix du marché. L’installation repose majoritairement sur la location. Selon les données du ministère de l’Agriculture, près des deux tiers de la surface agricole utile sont exploités en fermage⁵.

Nous avons progressivement dissocié la production de la propriété. Or une entreprise privée de la possibilité de capitaliser reste structurellement vulnérable : elle dépend davantage de l’endettement, des aides publiques et des arbitrages administratifs. Elle investit moins, transmet plus difficilement et résiste moins bien aux crises.

Le statut du fermage : de la protection à la rigidité

Le statut du fermage, consolidé en 1946 dans un contexte de reconstruction, visait à protéger l’exploitant. L’intention était utile et légitime. Mais un cadre conçu pour rééquilibrer une relation est devenu la norme majoritaire. Les loyers sont encadrés par arrêté préfectoral. Le rendement brut du capital foncier agricole oscille fréquemment entre 1 et 2 % selon les analyses notariales et professionnelles⁶.

À force de vouloir empêcher toute spéculation — et il le fallait —, nous avons parfois découragé l’investissement de long terme lui-même. Conçu dans l’après-guerre pour protéger l’exploitant, le statut du fermage a progressivement figé une relation qui devrait rester vivante, contractuelle et équilibrée.

Une terre ne se transmet durablement que si elle demeure à la fois vivante écologiquement et viable économiquement.

Or, dans les dix prochaines années, près de 40 % des exploitants agricoles atteindront l’âge de la retraite⁷. Ce sont près de 10 millions d’hectares qui pourraient changer de main. Rarement l’histoire foncière française aura connu une telle bascule silencieuse.

Si cette transmission échoue, une partie des terres pourrait être abandonnée, artificialisée ou captée par des structures financières sans enracinement territorial. Or si on peut dialoguer avec un propriétaire. On ne dialogue pas avec une part sociale anonyme.

Ces fonds d’investissement resteront probablement marginaux face à l’ampleur du défi. Mais ils révèlent une évolution plus profonde : la déconnexion progressive entre le capital foncier et le territoire. Une terre doit rester un bien économique, productif et national, non un simple support d’allocation financière.

Aujourd’hui, cette question intéresse peu nos dirigeants. Comme intéressent peu, d’ailleurs, les représentants des propriétaires fonciers et forestiers, pourtant acteurs essentiels de la ruralité française. Ils sont le plus souvent absents des grands débats sur l’aménagement du territoire, la biodiversité, l’eau ou le climat.

Souveraineté alimentaire et capital foncier

John Locke rappelait que la protection de la propriété constitue la première finalité de la société politique. ⁸. La souveraineté alimentaire ne repose pas uniquement sur des aides publiques ou des normes. Elle repose d’abord sur un capital productif solide.

Une terre durablement sous-valorisée attire moins l’investissement de long terme. Une exploitation qui ne peut constituer de patrimoine peine à absorber les chocs. Un secteur agricole qui ne capitalise pas dépend structurellement des transferts publics. Dévaloriser le foncier, c’est fragiliser la souveraineté.

Le projet porté par David Lisnard et le mouvement Nouvelle Énergie repose sur cette idée simple : la propriété n’est pas un privilège ; elle est une responsabilité et une condition de la liberté.

La terre, premier puits de carbone

Mais la terre n’est pas seulement un facteur de production. Elle est aussi un actif stratégique pour le climat.

Le rapport spécial du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat consacré aux terres rappelle que les sols mondiaux contiennent entre 1 500 et 2 400 gigatonnes de carbone, soit deux à trois fois plus que l’atmosphère⁹. Autrement dit : le premier levier naturel de régulation climatique est sous nos pieds.

Le même rapport souligne que les couverts végétaux, l’agroforesterie, la restauration des prairies ou l’agriculture de conservation peuvent contribuer efficacement à l’atténuation du changement climatique, à condition d’être économiquement viables et durablement adoptés¹⁰. Le programme 4 pour 1000 initié par la France, le challenge de Bonn, sont des actions qui s’inscrivent dans ce schéma.

Or la rémunération des services environnementaux rendus par les sols demeure marginale. Les marchés carbone agricoles restent limités. Les paiements pour services environnementaux demeurent expérimentaux. Comment accepter que l’enjeu soit planétaire et que le capital pédologique reste ainsi sous-valorisé ?

Une terre appauvrie économiquement sera rarement enrichie écologiquement.

Le propriétaire rural demeure souvent le véritable gestionnaire du temps long : celui qui replante des haies dont il ne verra pas l’ombre, entretient les sols, restaure les paysages et transmet à la génération suivante un territoire habitable.

Réconcilier la terre et le capital

Il ne s’agit pas de livrer le sol à la spéculation. Il s’agit de restaurer un équilibre :

  • un revenu agricole permettant l’investissement foncier ;
  • un statut du fermage modernisé, protégeant sans figer ;
  • une fiscalité facilitant la transmission plutôt que la décapitalisation ;
  • une valorisation cohérente du capital productif ;
  • une rémunération effective des services environnementaux rendus par les sols ;
  • une politique foncière permettant de maintenir le lien entre le bâti rural et la terre qui lui donne sens ;
  • une approche des structures agricoles fondée non sur la seule surface, mais sur la viabilité économique et humaine des exploitations.

La terre est à la fois outil de production, patrimoine familial et bien commun climatique. La sous-valoriser, c’est affaiblir la souveraineté. La sous-rémunérer, c’est freiner la transition écologique. La négliger, c’est oublier le premier capital de la nation.

En 1789, la propriété était pensée comme un rempart contre l’oppression. En 2026, elle doit redevenir le socle de la liberté économique, de la souveraineté alimentaire et de l’équilibre climatique.

Une civilisation qui ne valorise plus sa terre finit toujours par dépendre d’autres puissances pour se nourrir, produire ou décider. La question foncière n’est donc pas une question technique. Elle touche à la liberté, à la transmission et à la continuité même de la nation.

La terre n’est pas un actif comme un autre. Elle est le lieu où la liberté prend racine. Sans capital foncier solide, pas d’investissement. Sans investissement, pas d’agriculture forte. Sans agriculture forte, pas de souveraineté. La question est devant nous. Elle mérite d’être posée.

Dans ce débat, il ne faut pas opposer propriétaires et fermiers, ils sont partenaires. Il faut les rassembler autour d’objectifs communs.

(*) Bruno Keller est un représentant français des propriétaires fonciers ruraux. Il préside la Fédération nationale de la propriété privée rurale (FNPPR), organisation qui défend les droits et les intérêts des propriétaires fonciers à travers le territoire. Son action s’inscrit dans une défense du droit de propriété comme pilier économique, environnemental et patrimonial des territoires ruraux, tout en promouvant une gestion responsable et de long terme des biens fonciers.

(**) Yves d’Amécourt est viticulteur en Gironde, ancien élu local (2004–2021) et essayiste engagé sur les questions économiques, agricoles et territoriales. Il défend une vision exigeante de la liberté d’entreprendre et de la responsabilité environnementale. Porte-voix du mouvement Nouvelle Énergie, présidé par David Lisnard, il intervient régulièrement dans le débat public sur la fiscalité, la gestion des finances publiques, la souveraineté agricole et énergétique, ainsi que sur l’avenir des territoires ruraux. Il est l’auteur du livre « L’humain, l’écologie et la politique » (2026 – Éditions du bien commun).

Notes et références

  1. Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, articles 2 et 17, 1789.
  2. Ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire, Agreste, structure de la propriété foncière agricole ; Fédération nationale de la propriété privée rurale.
  3. Eurostat, Agricultural land prices and rents statistics, données 2020–2023.
  4. Commission européenne, FADN/RICA (Farm Accountancy Data Network), indicateurs de revenu agricole par actif non salarié.
  5. Ministère de l’Agriculture, Agreste, structure des exploitations et statut du foncier.
  6. Analyses notariales rurales et données FNPPR sur les rendements du fermage.
  7. Recensement agricole 2020, Ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire.
  8. John Locke, Second Treatise of Government, 1690.
  9. Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, Climate Change and Land, rapport spécial, 2019.
  10. Ibid., chapitres 2 et 6 sur les sols et la séquestration du carbone.

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