TRIBUNE. Proche de François Fillon depuis plus de quarante ans et engagé auprès de lui dans la campagne présidentielle de 2017, Yves d’Amécourt a écouté les deux heures d’entretien accordées par l’ancien Premier ministre à Guillaume Pley. Au-delà des blessures et des interrogations que cette campagne continue de susciter, il y voit surtout l’occasion de regarder, neuf ans après, ce que la France a fait — ou n’a pas fait — des réformes que François Fillon jugeait alors indispensables. À l’approche de 2027, Yves d’Amécourt en est convaincu : l’Histoire ne se réécrit pas, mais il serait imprudent de ne pas en tirer les leçons.
Par Yves d’Amécourt Publié le 7 septembre 2026 à 21h00 dans Valeurs Actuelles

J’ai écouté les presque deux heures d’entretien que François Fillon vient d’accorder à Guillaume Pley sur Legend¹.
Comme beaucoup, je les attendais.
Je connais François Fillon depuis mon adolescence. Après la disparition prématurée de Joël Le Theule et l’arrivée dans le paysage politique sarthois de ce jeune député de Sablé, avec mon frère Antoine, nous faisions campagne pour lui sur nos mobylettes. J’avais collé sur mon casque deux autocollants « Sarthe Demain ». C’était une autre époque. La politique sentait la colle des affiches, le café partagé après les réunions publiques, les comices agricoles, les salles des fêtes et l’essence des mobylettes.
Quelques années plus tard, j’avais écrit au député-maire de Sablé. J’avais 14 ans. Il m’avait reçu. Je lui avais dit que, comme lui, je souhaitais un jour m’engager. Nous ne nous sommes jamais vraiment perdus de vue.
Le temps a passé. J’ai étudié à Angers, puis à Alès, je suis parti en Guadeloupe, mais nous n’avons jamais perdu le contact. Malgré ses différents postes ministériels, son agenda chargé, François Fillon a toujours répondu à mes courriers, à mes sollicitations. Lorsqu’il ne pouvait pas me recevoir, il chargeait l’un de ses collaborateurs de le faire.
Lorsque j’ai été élu conseiller général du canton de Sauveterre-de-Guyenne, en 2004, c’est lui que j’ai appelé en premier. Il a décroché alors qu’il entrait sur le plateau de France 2 pour commenter les résultats nationaux.
Lorsque j’ai perdu les élections départementales en 2015, après un redécoupage inique (loi NOTRE) et une triangulaire avec le FN, c’est lui qui m’a appelé.
Les gens qui vous appellent quand vous perdez une élection sont beaucoup plus rares que ceux qui vous appellent quand vous gagnez… Ainsi est François Fillon.
En 2015 et 2016, j’ai participé aux travaux préparatoires de son projet présidentiel sur les questions agricoles, forestières et rurales. Avant et après sa victoire éclatante à la primaire de la droite et du centre, j’ai été pendant quelques mois l’un de ses porte-parole sur ces sujets et j’ai sillonné la France pour présenter son projet et en débattre avec les Français.
Puis il y eut 2017.
Depuis, nous nous voyons régulièrement.
Alors, à vrai dire, je n’ai pas découvert énormément de choses en écoutant François Fillon sur Legend. Beaucoup des sujets qu’il aborde, nous en avons parlé ensemble au cours de ces neuf dernières années. J’ai suivi ses procès. Nous en avons parlé aussi. J’ai entendu ses explications, ses regrets, ses colères. J’ai vu surtout la blessure.
Mais j’ai éprouvé un véritable soulagement à entendre ces conversations devenir enfin publiques. Parce que François Fillon devait ces explications à tous ceux qui avaient cru en lui. Et nous étions nombreux. Parce que lui-même avait un besoin impérieux de se livrer. Et pour se livrer, François Fillon avait besoin d’être en confiance.
Nous étions très nombreux à l’avoir plébiscité lors de la primaire de 2016. Très nombreux à avoir cru qu’après tant d’années de réformes différées, la France était enfin prête à regarder la réalité en face.
François Fillon ne nous promettait pas le grand soir. Il nous promettait l’effort pour se relever. Il disait que la France vivait au-dessus de ses moyens, que notre État était devenu obèse là où il aurait dû être léger et trop souvent impuissant là où il aurait dû être fort ; que nous devions travailler davantage, produire davantage, libérer l’entreprise, simplifier l’administration, réduire la dépense publique.
Puis vint 2017.
En quelques semaines, ce qui devait être une confrontation entre des projets devint autre chose. Les emplois parlementaires. Les costumes. Les perquisitions. Les convocations. Les juges. Les révélations quotidiennes. Chaque matin apportait son épisode, chaque soir son commentaire. « Les chiens étaient lâchés », selon l’expression de François Mitterrand le jour des obsèques de Pierre Bérégovoy.
Le projet politique disparut derrière l’affaire judiciaire.
Et notre campagne s’effondra. Son échec devint aussi le nôtre.
Une blessure qui ne cicatrise pas
Il y a quelques années, interrogé par BFMTV à propos de François Fillon, j’avais employé cette expression : « une blessure ouverte ». Après avoir regardé cet entretien, je n’en trouve toujours pas de meilleure. Une blessure ouverte qui ne cicatrise pas. Un ulcère.
Car neuf années ont passé, mais certaines blessures ne se referment pas avec le temps. Elles deviennent simplement moins visibles.
Celle de François Fillon n’est pas seulement celle d’une élection perdue. Les hommes politiques perdent des élections. C’est la loi de la démocratie et il le sait mieux que personne.
Sa blessure est ailleurs.
Elle est dans la brutalité avec laquelle une vie entière bascule en quelques semaines. Dans la mise en cause de son épouse. Dans l’exposition de ses enfants. Dans les amis qui s’éloignent. Dans les soutiens qui disparaissent. Dans cette étrange solitude qui accompagne les naufrages : lorsque le bateau avance vers le port, chacun veut être sur la photographie ; lorsqu’il prend l’eau, chacun se découvre soudain une excellente raison d’être resté sur le quai.
François Fillon aurait pu consacrer ces deux heures à donner des noms. À raconter ceux qui l’avaient abandonné, ceux qui savaient, ceux qui pratiquaient alors les mêmes usages parlementaires, ceux qui l’appelaient chaque jour lorsqu’ils pensaient qu’il serait président de la République et qui, soudain, ne trouvèrent plus son numéro dans leur téléphone. Il ne l’a pas fait. Cela ne m’étonne guère. Car cela ne lui ressemble pas.
Il parle en revanche longuement de Penelope. Et sur ce sujet mon témoignage n’a jamais varié.
Je connais suffisamment François et Penelope, leur vie sarthoise, leur histoire et leur manière de travailler pour savoir la place qu’elle a toujours occupée à ses côtés. Il suffit de passer une soirée avec eux, entourés de quelques Sarthois, pour mesurer l’étendue de sa connaissance de Sablé, du canton, de la circonscription, des élus, des familles, des dossiers, des histoires anciennes et de cette multitude de détails qui constituent la réalité quotidienne de la vie politique.
Penelope savait. Elle écoutait. Elle recevait. Elle transmettait. Elle conseillait. Elle travaillait. Elle n’était pas simplement attachée à François. Elle était attachée à l’élu. Elle fut pendant toutes ces années bien davantage que « la femme du député ». Elle fut sa première collaboratrice.
Je l’avais écrit en 2024 dans Valeurs Actuelles sous un titre qui résumait ma pensée : « La vérité judiciaire n’est pas la vérité des hommes. » Je n’ai aucune raison d’en retirer un mot aujourd’hui.
Cela ne signifie évidemment pas que les décisions de justice ne doivent pas être respectées. La Cour de cassation a confirmé en avril 2024 les déclarations de culpabilité de François et Penelope Fillon².
Mais cette même Cour a relevé que les rémunérations versées à Penelope Fillon *« n’étaient pas dénuées de toute contrepartie »*³. Cette phrase, le plus souvent passée sous silence, est essentielle. Car enfin, de quelle contrepartie parlons-nous, sinon d’un travail ?
On pourra discuter de sa nature, de son importance, de son organisation, de sa rémunération. Les tribunaux l’ont fait. Mais je n’accepterai jamais l’idée selon laquelle tout ce que faisait Penelope aurait simplement constitué « le rôle normal d’une épouse de député », comme on a pu l’entendre. Quelle étrange conception, au passage, du travail des femmes !
Il existe donc une vérité judiciaire. Et puis il existe la vérité de ceux qui ont vu, connu, fréquenté. Elles ne se confondent pas nécessairement. Témoigner de la seconde ne consiste pas à nier la première.
La justice, et les questions qu’elle laisse ouvertes
François Fillon revient aussi sur les conditions dans lesquelles l’enquête fut menée.
Il s’étonne notamment que Claude Bartolone (sans le nommer), alors président de l’Assemblée nationale, ait autorisé les enquêteurs à pénétrer au Palais-Bourbon et à mener, le 31 janvier 2017, une perquisition dans le bureau qu’il y occupait.
Mais ce n’est finalement pas tant cette autorisation qui interroge que ce qui suivit. Car le 13 février 2017, une réquisition demanda des informations sur les niveaux de rémunération des collaborateurs parlementaires ayant un lien familial avec un élu. Claude Bartolone refusa d’y répondre. La présidence de l’Assemblée expliqua ensuite qu’il appartenait au président d’apprécier si les réquisitions n’excédaient pas les finalités de l’enquête, au regard notamment du principe d’autonomie des assemblées⁴.
Or la question n’était pas anodine.
Mediapart avait épluché, dès 2014, la liste des collaborateurs parlementaires. Le journal avait établi qu’au moins 115 députés sur 577, soit un député sur cinq, employaient alors un membre de leur famille proche. On comptait notamment 52 épouses, 28 fils et 32 filles de députés parmi les collaborateurs rémunérés. Huit élus employaient même deux de leurs proches⁵.
Nous ne parlions donc pas d’une pratique marginale, clandestine ou inconnue de l’Assemblée nationale. L’emploi familial était alors légal. Il ne sera interdit qu’après l’élection présidentielle, par la loi du 15 septembre 2017 pour la « confiance dans la vie politique ».
Voilà pourquoi la succession des décisions de Claude Bartolone mérite, me semble-t-il, d’être rappelée.
La justice pouvait entrer à l’Assemblée nationale pour enquêter sur François et Penelope Fillon. Mais lorsqu’elle souhaita disposer d’éléments plus généraux sur les collaborateurs familiaux des députés, la porte se referma.
Je ne conteste pas ici le droit qu’avait Claude Bartolone de prendre l’une ou l’autre de ces décisions. Je constate simplement leur succession. Et je m’interroge. Car pour apprécier justement une pratique, encore faut-il connaître le contexte dans lequel elle s’exerçait.
D’autres éléments continuent de m’interroger.
Il y eut d’abord cette étrange course contre la montre. Le PNF ouvrit son enquête le 25 janvier 2017. L’information judiciaire fut ouverte le 24 février. Trois jours plus tard, le 27 février, était promulguée la loi portant réforme de la prescription en matière pénale, qui entra en vigueur le 1er mars. Son article 4 prévoyait précisément que les nouvelles dispositions ne pourraient avoir pour effet de prescrire des infractions qui avaient déjà valablement donné lieu à la mise en mouvement ou à l’exercice de l’action publique⁶. Je n’en tire aucune conclusion. Je constate une chronologie.
Il y eut ensuite la désignation des juges d’instruction.
Renaud Van Ruymbeke, magistrat emblématique du pôle financier, ne fut pas associé au choix. Jean-Michel Hayat, alors président du tribunal de grande instance de Paris, expliqua devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale que la décision lui appartenait et exposa les raisons qui l’avaient conduit à choisir une collégialité dont Serge Tournaire serait le premier juge.
C’est alors qu’Olivier Marleix souleva devant lui une autre question : celle de l’apparence d’impartialité.
Jean-Michel Hayat venait d’expliquer combien il avait été attentif, dans le choix des magistrats, à leurs engagements ou à la manière dont ceux-ci pourraient être perçus. Marleix lui fit alors observer que lui-même avait été collaborateur de Ségolène Royal lorsqu’elle était ministre, tandis que Catherine Champrenault, procureure générale de Paris et supérieure hiérarchique d’Éliane Houlette, lui avait succédé au cabinet de la même Ségolène Royal⁷.
Jean-Michel Hayat ne contesta pas ces faits. Il expliqua avoir été recruté pour ses compétences juridiques et précisa qu’il ne connaissait pas auparavant Ségolène Royal.
Pris isolément, cela ne démontre évidemment rien.
Mais la question posée par Olivier Marleix demeure : lorsqu’on prend tant de précautions pour préserver l’apparence d’impartialité des magistrats chargés d’une affaire concernant un candidat à l’élection présidentielle, ne faut-il pas appliquer la même exigence à toute la chaîne judiciaire ?
La question prend une autre dimension lorsqu’on la rapproche du témoignage d’Éliane Houlette.
Devant cette même commission d’enquête et sous serment, l’ancienne procureure nationale financière évoqua une « énorme pression », un « contrôle très étroit » et de très nombreuses demandes de remontées d’informations pendant l’enquête Fillon⁸.
Catherine Champrenault, elle aussi entendue sous serment, donna une version sensiblement différente. Elle avait fait le décompte : neuf transmissions spontanées du PNF, quatre demandes d’informations du parquet général et une proposition d’assistance.
Olivier Marleix lui rappela alors qu’Éliane Houlette avait affirmé sous serment avoir reçu de très nombreuses demandes et lui demanda : « Comment expliquer cette différence ? »
« Je ne saurais vous le dire », répondit Catherine Champrenault, avant d’assurer qu’il y avait eu « bien davantage de remontées spontanées que de demandes du parquet général ».
Olivier Marleix en tira alors cette conclusion : « J’en conclus que Mme Houlette aurait menti sous serment si elle fait état de davantage de demandes. »
Réponse de Catherine Champrenault : « Moi aussi je suis sous serment, monsieur le député ! »
Voilà les faits.
Ils ne démontrent pas l’existence d’un complot politique et je ne prétends pas qu’il y en eut un. Mais ils interdisent, me semble-t-il, de considérer comme illégitime toute interrogation sur les conditions dans lesquelles cette procédure fut conduite.
D’autant qu’une autre comparaison continue de m’interroger : celle de Richard Ferrand et de l’affaire des Mutuelles de Bretagne. François Fillon n’en parle pas dans son interview.
Là encore, je ne prétends pas confondre deux dossiers juridiquement différents. Mais la manière dont la question de la prescription a été appréciée mérite au moins d’être interrogée.
Dans l’affaire Ferrand, la chambre de l’instruction considéra que le délai de prescription avait commencé à courir à partir des faits eux-mêmes et qu’en l’absence d’actes caractérisant leur dissimulation, l’action publique était prescrite. La Cour de cassation confirma cette analyse le 5 octobre 2022⁹.
Autrement dit, la révélation journalistique de 2017 ne pouvait remettre l’horloge judiciaire à zéro.
Dans l’affaire Fillon, nous parlions également de faits anciens et, surtout, d’un emploi qui n’était pas clandestin. Penelope Fillon était officiellement employée comme collaboratrice parlementaire. Sa rémunération était déclarée. Elle acquittait ses impôts. L’Assemblée nationale connaissait l’existence de cet emploi puisque c’est elle qui établissait ses bulletins de salaire.
Et pourtant, lorsque les avocats de François Fillon plaidèrent la prescription des faits les plus anciens, leur argumentation ne fut pas retenue.
Je ne suis pas magistrat. Je sais que les qualifications pénales, les circonstances et les règles applicables peuvent différer d’une affaire à l’autre. Je me garderai donc de transformer une tribune en consultation juridique.
Mais le citoyen que je suis conserve le droit de s’interroger. Deux affaires. Deux raisonnements. Cela ne suffit pas à démontrer « deux poids, deux mesures ». Mais cela suffit largement à poser la question.
Le gâchis d’une expérience dont la France s’est privée
François Fillon en pose une autre dans l’entretien lorsqu’il évoque les affaires des assistants parlementaires européens du MoDem et du Rassemblement national.
Il faut ici encore être précis. Les dossiers ne sont pas identiques. On peut contester ses comparaisons. On peut considérer que les preuves, les circonstances et les responsabilités étaient différentes. Mais on ne peut pas lui retirer le droit de poser la question. Deux affaires. Deux raisonnements.
Il n’est nul besoin d’imaginer un complot pour poser une question démocratique simple : lorsqu’une procédure judiciaire intervient en pleine campagne présidentielle et contribue à bouleverser en quelques semaines l’élection majeure de notre démocratie, avons-nous le droit, neuf ans plus tard, de nous interroger sereinement sur les conditions dans lesquelles elle s’est déroulée ? Je pense que oui.
Car il a manqué à François Fillon 7 voix par bureau de vote pour être qualifié pour le second tour.
Une démocratie digne de ce nom doit disposer d’une justice indépendante. Indépendante du pouvoir. Et indépendante idéologiquement.
Un candidat à l’élection présidentielle ne saurait bénéficier d’une quelconque immunité parce qu’il est candidat. Mais l’indépendance de la justice n’interdit pas de s’interroger sur son fonctionnement. Elle l’exige.
Car la justice est un pouvoir immense. Et plus un pouvoir est grand, plus les procédures qui l’encadrent doivent être incontestables.
Mais, finalement, le passage qui m’a le plus touché dans cette interview n’est pas celui où François Fillon se défend. C’est celui où il s’excuse.
Il demande pardon à Penelope. À ses enfants. À sa famille. À ceux qu’il a entraînés dans une épreuve à laquelle aucun d’entre eux n’était préparé. Ces excuses m’ont ému. Car nous avons été nombreux à souffrir pour eux et avec eux.
Dans cet entretien, François Fillon parle du monde.
De la Russie, de Vladimir Poutine, de l’Ukraine, du Moyen-Orient, des États-Unis, de l’Europe. Et là, j’ai retrouvé celui que je connais.
Il explique. Il contextualise. Il raconte. Il cherche à comprendre les hommes avant de les juger et les rapports de force avant de les commenter.
On peut être en désaccord avec lui. On doit même parfois l’être. Mais on écoute.
Parce qu’il connaît ses dossiers, parce qu’il a rencontré ceux dont il parle, parce qu’il a négocié avec eux, parce qu’il connaît l’Histoire et parce qu’il sait que la diplomatie ne consiste pas à choisir ses interlocuteurs parmi ceux que l’on aime.
Et alors un sentiment m’a envahi. Quel gâchis ! Quel immense gâchis.
Pas seulement celui d’une élection présidentielle perdue. Le gâchis de quarante années d’expérience politique et internationale dont la France s’est pratiquement privée pendant neuf ans.
Je reste persuadé que François Fillon aurait pu rendre service à notre pays pendant cette période. Lorsque la guerre a éclaté entre la Russie et l’Ukraine, sa connaissance personnelle des dirigeants russes, son expérience et ses réseaux auraient pu être utiles. Pas pour approuver Moscou. Pour parler. Car c’est précisément lorsque les armes parlent qu’il faut continuer à parler aux hommes.
Au Moyen-Orient également, région qu’il connaît particulièrement bien, son expérience aurait pu être mise au service de la diplomatie française. Au Liban, où il s’est encore rendu récemment.
La France savait autrefois faire cela. Elle savait utiliser ses anciens dirigeants, ses diplomates, ses militaires, ses parlementaires expérimentés comme émissaires.
Un pays n’est jamais assez riche pour gaspiller l’expérience de ceux qui l’ont servi.
Neuf ans plus tard, le réel donne raison à Fillon
Et pendant ce temps, neuf années ont passé. Neuf années d’Emmanuel Macron. Neuf années du « en même temps ». Neuf années pendant lesquelles les problèmes que François Fillon voulait traiter n’ont pas disparu. Ils ont grossi.
La comparaison est cruelle.
À la fin de 2025, la dette publique française atteignait 3 460,5 milliards d’euros, soit 115,6 % du PIB. Le déficit représentait encore 5,1 % de notre richesse nationale et la dépense publique 57,2 % du PIB¹⁰.
Relisons maintenant le programme de 2017. Cent milliards d’économies ? Trop brutal. Réduire le nombre d’emplois publics ? Impossible. Travailler davantage ? Provocateur. Réformer les retraites ? Explosif. Y introduire une part de capitalisation ? Affreux. Le règle d’Or ? Inimaginable. Simplifier ? Tout le monde est pour, jusqu’au moment où il faut supprimer une norme, une agence, une commission ou un formulaire.
Neuf ans plus tard, le réel nous rattrape.
L’État réglemente toujours davantage et maîtrise de moins en moins l’essentiel. Il contrôle, autorise, interdit, homologue, certifie, inspecte ; mais il ne sait pas équilibrer ses comptes, à assurer la sécurité partout, à faire fonctionner correctement l’école, à rendre la justice rapidement, à maintenir ses infrastructures.
Ce qui paraissait brutal en 2017 ressemble presque aujourd’hui à de la prudence.
Je ne sais pas ce qu’aurait été la présidence de François Fillon. Personne ne le sait.
Peut-être aurait-il réussi. Peut-être aurait-il échoué. Peut-être aurait-il reculé devant la rue, les blocages, les corporatismes et cette extraordinaire capacité française à réclamer des réformes à condition qu’elles concernent le voisin. Je ne le pense pas. En l’occurrence, François Fillon avait prouvé dans ses différents ministères qu’il n’était pas homme à reculer.
Je me garderai de réécrire l’Histoire. Mais une chose est certaine : les problèmes que François Fillon voulait affronter en 2017 sont toujours devant nous. Et la facture est beaucoup plus lourde.
Voilà pourquoi la fin de son entretien m’intéresse autant que le début. François Fillon ne cherche pas à revenir. Il n’est candidat à rien. Il dit simplement qu’il est disponible pour servir, conseiller, transmettre.
C’est probablement là qu’il peut désormais être le plus utile.
2027, l’heure de choisir
Car 2027 approche. Et cette fois, nous n’avons plus beaucoup le droit à l’erreur. Après deux quinquennats d’Emmanuel Macron, le pays aura besoin de choisir. Vraiment choisir.
Entre la dette et le désendettement. Entre la bureaucratie et la liberté. Entre l’assistanat et la responsabilité. Entre la décroissance et la production. Entre une écologie de l’interdiction et une écologie du progrès. Entre l’impuissance publique et l’autorité de l’État. Entre la politique des chèques et celle du travail.
Le danger serait de croire encore que l’on peut ne pas choisir. De prolonger ce centre mou du « en même temps », où l’on cherche à concilier toutes les contradictions, où l’on diffère les réformes, où l’on achète la paix sociale à crédit et où l’on appelle parfois « compromis » le simple refus de trancher. Où l’immobilisme est qualifié de « responsable » ! Où l’on prétend, dans le microcosme, qu’il est urgent d’attendre, car la France serai « trop grande pour tomber ».
Le danger vient aussi d’une extrême gauche qui ne cache plus son goût pour le désordre et la conflictualité permanente, et dont certains dirigeants semblent considérer que les institutions ne sont légitimes que lorsqu’elles leur donnent raison.
La France n’a besoin ni de soumission, ni d’insoumission permanente. Elle a besoin d’autorité, de justice, de liberté et de responsabilité. Face à cela, la prochaine élection ne devra pas être une nouvelle foire aux petites phrases. Elle devra être une confrontation de projets.
Gouverner, c’est choisir. Et la France a déjà perdu trop de temps pour que le prochain président puisse se permettre de n’être que l’arbitre élégant de nos contradictions.
François Fillon, dans son interview, cite Nicolas Sarkozy : « Non François, nous n’avons pas le temps ! ». « Il avait raison ! » En effet, nous n’avons pas le temps.
Et puis je repense à cette phrase de François Fillon lorsqu’il était candidat : « En France, on a tout essayé, sauf la liberté ! »
En refermant cet entretien, j’ai repensé à mon vieux casque. À ces deux autocollants « Sarthe Demain ». À mon frère Antoine. À nos mobylettes.
Au jeune François Fillon qui faisait ses premières campagnes dans cette Sarthe où la politique était encore faite de poignées de main, de marchés, de comices agricoles, de réunions dans les cantons et de kilomètres parcourus sur les petites routes. Plus de quarante ans ont passé.
Le jeune député est devenu ministre, Premier ministre, candidat à la présidence de la République. Il a connu les victoires, le pouvoir, la chute, les tribunaux et cette solitude que seuls connaissent vraiment ceux qui ont été tout en haut avant de tomber.
Et moi, devant mon écran, j’ai retrouvé François. Avec ses convictions et ses erreurs. Ses blessures et son expérience. Sa pudeur et sa sincérité. Son élégance.
Un homme qui ne demande rien, sinon peut-être qu’on entende enfin ce qu’il a à dire.
Alors oui, j’ai écouté François Fillon. L’Histoire ne se réécrit pas. Mais elle peut nous instruire.
Et si nous voulons que 2027 soit autre chose qu’un nouveau rendez-vous manqué, nous ferions bien de retenir la leçon de 2017 : remettre les idées avant les petites phrases, les projets avant les postures, la compétence avant la communication, la liberté avant la bureaucratie, la responsabilité avant la facilité. Et chacun à sa place !
Sur mon casque d’adolescent, il était écrit : « Sarthe Demain ».
Plus de quarante ans après, je n’ai finalement qu’une envie : que nous recommencions à parler de « France demain ».
Car l’Histoire ne repasse jamais les plats. Mais elle présente toujours l’addition. Et dans notre cas, elle présente l’addition aux futures générations.
Notes
- Legend, Guillaume Pley, entretien avec François Fillon, épisode 720, 30 août 2026, 1 h 57 min.
- Cour de cassation, chambre criminelle, 24 avril 2024. La Cour a confirmé les déclarations de culpabilité de François Fillon, Penelope Fillon et Marc Joulaud, tout en cassant partiellement l’arrêt concernant la peine de François Fillon et l’indemnisation de l’Assemblée nationale.
- Ibid. La Cour de cassation relève, à propos de l’évaluation du préjudice de l’Assemblée nationale, que les rémunérations versées à Penelope Fillon « n’étaient pas dénuées de toute contrepartie ».
- Déclaration de François Fillon aux juges, 14 mars 2017. Il y rappelle qu’une réquisition adressée le 13 février 2017 au président de l’Assemblée nationale demandait des informations sur les niveaux de rémunération des collaborateurs parlementaires ayant un lien familial avec un élu et que Claude Bartolone avait refusé d’y répondre. La présidence de l’Assemblée précisa ensuite qu’il appartenait au président d’apprécier si les réquisitions n’excédaient pas les finalités de l’enquête au regard notamment du principe d’autonomie des assemblées.
- Mathilde Mathieu, Mediapart, « L’Assemblée a rémunéré 52 épouses, 28 fils et 32 filles de députés en 2014 », 27 juillet 2014. L’enquête recensait au moins 115 députés sur 577 employant un membre de leur famille proche, soit 20 % de l’Assemblée.
- Loi n° 2017-242 du 27 février 2017 portant réforme de la prescription en matière pénale, notamment son article 4. La loi est entrée en vigueur le 1er mars 2017.
- Assemblée nationale, commission d’enquête sur les obstacles à l’indépendance du pouvoir judiciaire, auditions du 2 juillet 2020 de Catherine Champrenault et Jean-Michel Hayat. Olivier Marleix interrogea Jean-Michel Hayat sur « l’apparence d’impartialité » en rappelant que celui-ci avait été collaborateur de Ségolène Royal et que Catherine Champrenault lui avait succédé dans le cabinet de la même ministre. L’un et l’autre confirmèrent leur passage au cabinet de Ségolène Royal.
- Assemblée nationale, commission d’enquête sur les obstacles à l’indépendance du pouvoir judiciaire : audition d’Éliane Houlette, 10 juin 2020 ; audition de Catherine Champrenault, 2 juillet 2020. Catherine Champrenault indiqua avoir recensé neuf transmissions spontanées du PNF, quatre demandes d’informations du parquet général et une proposition d’assistance. Interrogée par Olivier Marleix sur la différence entre ce décompte et le témoignage d’Éliane Houlette, elle répondit : « Moi aussi je suis sous serment, monsieur le député ! »
- Cour de cassation, chambre criminelle, 5 octobre 2022, n° 21-82.428, affaire dite des Mutuelles de Bretagne. La Cour a confirmé la prescription des faits poursuivis, notamment en l’absence de dissimulation caractérisée permettant de reporter le point de départ du délai de prescription.
- INSEE, Comptes nationaux des administrations publiques – premiers résultats, année 2025, 27 mars 2026 : dette publique de 3 460,5 milliards d’euros, soit 115,6 % du PIB ; déficit public de 5,1 % du PIB ; dépenses publiques représentant 57,2 % du PIB.
