
Il arrive que l’on ouvre un livre et que l’on éprouve cette sensation délicieuse d’arriver dans un paysage que l’on ne connaît pas et où, pourtant, tout nous semble familier. Le chemin n’est pas le nôtre, les arbres ne sont pas disposés de la même manière, la lumière tombe autrement sur les collines, mais quelque chose nous dit que nous sommes déjà passés par là. Une idée surgit que l’on avait soi-même poursuivie ; une intuition répond à une autre ; des mots différents finissent par désigner les mêmes choses. Les pensées, comme les rivières, empruntent parfois des vallées éloignées avant de se rejoindre.
C’est le sentiment que j’ai éprouvé en découvrant le rapport de Marc Le Chevallier publié par l’Institut Thomas More, L’écologie des liens – Réconcilier le citoyen, la nature et le territoire. Quelques mois plus tôt paraissait mon livre L’humain, l’écologie et la politique et je viens d’achever un nouveau texte, Transmettre, sous-titré Sortir de l’écologie des limites pour entrer dans l’écologie du vivant.1
Ces trois textes ne sont pas nés ensemble et ne prétendent pas dire la même chose. Mais ils se rencontrent autour d’une même conviction : nous ne réconcilierons pas l’Homme avec la nature en les opposant. Nous ne protégerons durablement ni nos paysages, ni nos campagnes, ni nos forêts, ni nos rivières en expliquant à l’Homme que la meilleure chose qu’il puisse faire pour la planète serait de s’effacer. Il faut au contraire renouer les fils qui relient l’Homme au territoire qu’il habite, à la nature qu’il transforme et qui le transforme, aux générations qui l’ont précédé et à celles qui lui succéderont.
Cette conviction, pour ma part, est née moins dans les livres que dans les vignes. Depuis bientôt trente ans que je suis vigneron, j’ai appris qu’il existe des métiers qui vous guérissent assez vite de l’illusion de la toute-puissance. On peut choisir un cépage, préparer un sol, tailler, semer de l’herbe, protéger les grappes, suivre la maturation, consulter sur son téléphone des prévisions météorologiques d’une précision que nos grands-pères auraient prise pour de la sorcellerie ; on ne commande toujours ni au gel d’avril, ni à l’orage de juillet, ni à la sécheresse d’août. La nature conserve le dernier mot et, lorsqu’on l’a oublié, elle possède mille manières de vous le rappeler.
Elle enseigne ainsi une vertu que notre époque, grisée par la technique et par la certitude, pratique assez peu : l’humilité.
