
L’agriculture biologique jouit d’une image flatteuse dans l’opinion : elle serait « bonne pour le climat », « respectueuse de la biodiversité », « économe en ressources et en énergie ». On vante ses circuits courts, ses sols vivants, ses paysages variés. Mais qu’en disent réellement les sciences du climat et de la biodiversité ?
En s’en tenant non aux résumés politiques du GIEC et de l’IPBES, mais aux rapports scientifiques eux-mêmes, force est de constater que la réponse est bien plus nuancée que les slogans des écologistes.
Ce que dit le GIEC : moins de rendement, plus de terres, pas moins d’émissions
Dans le sixième rapport d’évaluation du GIEC (groupe III, volet scientifique), l’agriculture biologique apparaît comme une solution partielle, et non comme une panacée1. Elle présente, c’est vrai, certains bénéfices à l’échelle de la parcelle : réduction des intrants de synthèse, consommation moindre d’énergie fossile par hectare, parfois un stockage accru de carbone dans les sols2.
Mais à l’échelle de la planète, l’image se brouille. Les rendements de l’agriculture biologique sont en moyenne 30 à 50 % inférieurs à ceux de l’agriculture conventionnelle3, et cette baisse de productivité implique une extension des surfaces cultivées. Plus de terres pour produire autant : c’est autant de forêts en moins, de prairies permanentes ou de zones humides, alors que ce sont précisément ces milieux qui stockent le carbone et abritent la biodiversité4.
Si l’on mesure les émissions de gaz à effet de serre par kilogramme produit (et non par hectare), l’agriculture biologique n’émet pas forcément moins5. Elle peut même émettre davantage lorsqu’il faut compenser les rendements par plus de surfaces, plus de carburant pour le travail mécanique des sols, ou plus de traitements — comme en viticulture biologique, où le nombre d’interventions est parfois doublé, et où l’usage du seul cuivre, comme unique pesticide, biocide « naturel » mais polluant et persistant, fait peser un risque sérieux sur les sols et les eaux6.
Ce que dit l’IPBES : un gain de biodiversité local… mais une perte globale potentielle
Du côté de l’IPBES, l’organisme scientifique international sur la biodiversité, même prudence. Oui, l’agriculture biologique permet, à l’échelle d’une parcelle, de maintenir davantage d’insectes pollinisateurs, d’oiseaux, de micro-organismes du sol7. Mais ces bénéfices locaux sont annulés, voire inversés, dès lors qu’on considère la biodiversité à l’échelle d’un territoire, et surtout d’un système alimentaire global8.
Car produire moins par hectare, c’est occuper davantage d’espace pour une même quantité de nourriture. Et l’IPBES rappelle que le principal moteur de la perte de biodiversité mondiale, c’est le changement d’usage des terres : l’artificialisation des milieux naturels, la déforestation, la conversion des prairies9. L’agriculture biologique, si elle s’étend sans gains de rendement, peut donc aggraver la crise qu’elle prétend résoudre.
Une alternative ignorée : l’agriculture de conservation des sols
À rebours des dogmes, une agriculture existe pourtant qui concilie productivité, réduction des émissions, stockage du carbone et maintien de la biodiversité fonctionnelle : c’est l’agriculture de conservation des sols (ACS).
Basée sur le semis direct sans labour, la couverture permanente des sols, et des rotations diversifiées, cette agriculture permet de stocker du carbone dans les horizons profonds, de réduire l’érosion, de limiter la consommation de carburants, tout en restant productive10. Elle est plébiscitée par le GIEC dans ses scénarios de transition11.
Pourtant, elle est absente du discours écologiste : pourquoi ? Parce qu’elle admet l’usage raisonné des intrants chimiques, lorsque ceux-ci permettent de maintenir les équilibres, de prévenir les invasions parasitaires ou de limiter les interventions mécaniques destructrices. Ce pragmatisme, les doctrinaires de la pureté verte ne veulent pas en entendre parler.
Le label « bio » : une vertu souvent d’apparence
Il est une autre confusion qu’il convient de dissiper : celle qui consiste à croire que le label « bio » est synonyme de vertu universelle. C’est oublier que ce label, comme tant d’autres, est une norme administrative, et non une garantie absolue de respect des grands équilibres planétaires.
Une banane « bio » d’Équateur, produite parfois dans des conditions sociales douteuses — y compris le travail des enfants selon certaines ONG12 —, sera pourtant estampillée « bio » sur nos étals, alors même qu’elle entre en concurrence avec la banane de Guadeloupe ou de Martinique, qui respecte les normes sociales et environnementales en vigueur en France.
Comme me le racontait mon ami Guy Adolphe, planteur de bananes en Guadeloupe, lorsque le traitement aérien des bananeraies contre la cercosporiose noire a été interdit par le gouvernement français, les équipements, notamment les avions, ont été revendus à Saint-Domingue. Là-bas, les traitements aériens ont continué… et les bananes ainsi produites sont arrivées sur les marchés français, affichant fièrement le label « bio ».
Ironie du sort : ce que nous avons interdit à nos propres agriculteurs aux Antilles au nom de l’environnement, nous l’avons réimporté, labellisé « vert », depuis Saint Domingue. Et pourtant, la banane de Guadeloupe et de Martinique est aujourd’hui la plus durable du monde.
Un légume bio sous serre chauffée, en Allemagne ou en Belgique, consommant du gaz pour être récolté en hiver, peut avoir une empreinte carbone plus lourde qu’un légume conventionnel produit en plein champ, en saison, à quelques kilomètres du marché13.
Et que dire de la diversité des labels « bio » selon les pays européens ? Là où certains imposent des contrôles exigeants et indépendants, d’autres sont plus permissifs. Le label européen, malgré sa feuille verte étoilée, n’efface pas les disparités nationales, ni les limites des contrôles effectués. Certains pays utilisent des dérogations fréquentes, d’autres tolèrent des traitements en période critique ou ferment les yeux sur l’origine des intrants14.
Le « bio » est devenu une marque, parfois une stratégie marketing soutenue par un lobby puissant, parfois un réflexe pavlovien de consommateur en quête de bonne conscience. Il ne faut pas s’y tromper : ce qui compte, ce n’est pas le label, mais le bilan — carbone, hydrique, biodiversité, social. Et celui-ci dépend plus du système agricole que de l’étiquette qu’on lui colle.
Ne confondons pas écologie scientifique et écologisme idéologique
Il est temps de ne plus confondre la micro-écologie et la macro-écologie. Ce qui fonctionne à l’échelle d’un champ ne fonctionne pas forcément à l’échelle d’un pays. Ce qui séduit le regard de l’urbain en mal de nature ne produit pas forcément les biens essentiels à l’humanité. L’empreinte carbone d’une belle parcelle bio, entourée de haies et d’insectes, peut être supérieure à celle d’un champ bien mené en ACS. La biodiversité d’un sol bio peut coexister avec la disparition d’espèces forestières ou prairiales, faute de place.
Contester ces illusions, ce n’est pas être climato-sceptique, c’est être écolo-sceptique : c’est refuser l’écologisme comme foi, pour lui préférer l’écologie comme science. C’est dire que la fin (le climat, la biodiversité, les équilibres planétaires) doit primer sur les moyens (le label, la méthode, la symbolique).
Il ne suffit pas d’être vertueux, encore faut-il être efficace. Et cela, ni le GIEC ni l’IPBES ne le contredisent. Bien au contraire. Fixons-nous des objectifs réalistes et laissons les agriculteurs imaginer et trouver les meilleures solutions pour les atteindre. Ils sont en première ligne.
Notes
- GIEC, AR6 WGIII, chap. 7, section 7.4.4.3 (« Organic agriculture »). ↩
- GIEC, AR6 WGIII, Figure 7.13 et Table 7.3. ↩
- Seufert et al., Nature, 2012, « Comparing the yields of organic and conventional agriculture ». ↩
- GIEC, AR6 WGIII, chap. 12.4 (« Land-use competition and mitigation »). ↩
- Clark & Tilman, PNAS, 2017 ; GIEC, AR6 WGIII, Technical Summary. ↩
- INRAE, Géniaux et al., 2021 ; JRC Technical Report (European Commission), 2020. ↩
- IPBES Global Assessment Report, 2019, chap. 3.2.3. ↩
- IPBES Global Assessment Report, Technical Summary, p. 22–23. ↩
- IPBES Summary for Policymakers, 2019, fig. SPM.2. ↩
- Lal, Soil Tillage Research, 2015 ; GIEC AR6, chap. 7.4.4.5. ↩
- GIEC, AR6 WGIII, chap. 12.4.2 ; Figure 3.7 (Pathways). ↩
- Human Rights Watch, « Child labor in Ecuadorian agriculture », 2020. ↩
- ADEME, Impacts environnementaux des légumes sous serre chauffée, 2018. ↩
- Cour des comptes européenne, Audit sur la certification bio dans l’UE, 2019. ↩
