Emmanuel Macron a un calendrier. Le Proche-Orient, lui, a une mémoire.

Il y a des gestes qui relèvent du symbole, d’autres de la stratégie. Et il en est certains, hélas, qui relèvent du désarroi. En annonçant la reconnaissance prochaine de l’État de Palestine par la France, Emmanuel Macron franchit un seuil — non celui du courage, mais celui de la précipitation. Non celui de l’équilibre, mais celui de la rupture. Cette décision, prise dans un climat de désordre géopolitique, d’émotions contradictoires et de pressions multiples, trahit moins une vision qu’un embarras. Elle vient s’ajouter à une longue série de volte-face présidentielles sur le dossier israélo-palestinien.

Une reconnaissance sans État, sans paix, sans frontières

Le droit international aime les subtilités mais déteste les contresens. Or, reconnaître un État suppose au minimum — la Convention de Montevideo de 1933 le rappelle — une population permanente, un territoire défini, un gouvernement, et une capacité à entretenir des relations internationales¹.

La Palestine d’aujourd’hui n’a ni frontières reconnues, ni gouvernement unique. Elle est divisée entre l’Autorité palestinienne à Ramallah, affaiblie, contestée, et le Hamas à Gaza, organisation terroriste responsable du massacre du 7 octobre 2023². Entre l’une qui gouverne sans légitimité, et l’autre qui tue sans remords, la communauté internationale n’a plus d’interlocuteur.

Et pourtant, le président de la République choisit ce moment — le plus confus, le plus tragique — pour engager la France dans une reconnaissance unilatérale.

Les otages du 7 octobre : un préalable moral oublié

Sur les 252 personnes enlevées par le Hamas le 7 octobre 2023, environ 148 ont été libérées ou retrouvées mortes. Mais près de 50 otages sont toujours détenus à Gaza, selon les autorités israéliennes, l’ONU et plusieurs ONG³. Parmi eux, entre 20 et 28 seraient encore en vie⁴.

Il s’agit d’hommes, de femmes, parfois de personnes âgées, parfois d’enfants, dont le seul crime fut d’exister au mauvais endroit, au mauvais moment. Ces captifs oubliés sont la blessure ouverte d’un monde qui parle beaucoup de droits de l’homme, mais de moins en moins de devoirs d’humanité.
Comment justifier qu’un grand pays comme la France puisse accorder un acte diplomatique de cette portée sans exiger, au préalable, la libération totale de ces innocents ?

Une diplomatie française en zigzag

Depuis son élection en 2017, Emmanuel Macron n’a cessé d’osciller entre prudence gaullienne et impulsions tactiques.
En 2020, à la tribune des Nations unies, il affirmait que la solution à deux États restait « la seule qui permette une paix juste et durable » et refusait toute reconnaissance unilatérale « tant que les conditions d’un dialogue crédible ne sont pas réunies »⁵. Le sont-elles aujourd’hui ?
En 2021, il réaffirmait à Mahmoud Abbas que « la reconnaissance ne saurait précéder le dialogue »⁶. Le dialogue serait-il rétabli ?

Mais en mars 2024, le ton change. Puis en juillet 2025, sans négociation préalable, sans exigence ni contrepartie, il annonce la reconnaissance prochaine de l’État palestinien. Du refus des raccourcis à leur adoption enthousiaste : voilà le virage.

Une rupture avec la ligne française : deux États, ou rien

Depuis les discours du général de Gaulle, la France s’est tenue à une ligne claire : la reconnaissance de deux États, vivant en paix et en sécurité dans des frontières sûres et mutuellement reconnues. Cette doctrine a été réaffirmée par François Mitterrand à la Knesset (1982), puis par Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande.

Reconnaître un État palestinien aujourd’hui, sans simultanéité avec des avancées diplomatiques en faveur d’Israël, c’est rompre avec cette tradition d’équilibre. C’est renoncer à ce qui faisait notre originalité : être respecté à Jérusalem comme à Ramallah, à Tel-Aviv comme au Caire.

Une reconnaissance sans partenaires régionaux

Un accord de paix durable suppose une architecture régionale. Ce fut le cas à Camp David en 1978, à Oslo en 1993, aux Accords d’Abraham en 2020. Mais aujourd’hui :

  • La Syrie, dirigée depuis décembre 2024 par un gouvernement de transition autour d’Ahmed al-Charaa, ancien chef de HTS, demeure instable, fragilisée par des violences communautaires persistantes et une absence de contrôle territorial complet ;
  • Le Liban n’a plus d’État fonctionnel ;
  • L’Égypte et la Jordanie, signataires de la paix avec Israël, sont reléguées au second plan ;

La France agit donc hors de toute dynamique régionale, dans une solitude diplomatique inquiétante. L’ONU est divisée, l’Union européenne fracturée. Peut-on vraiment croire qu’une reconnaissance hâtive, sans cadre, changera quoi que ce soit aux tragédies qui frappent Rafah (victimes palestiniennes des bombardements), Sdérot (victimes israéliennes des attaques terroristes) ou Naplouse (violences récurrentes en Cisjordanie occupée) ?

Quand la fin de mandat remplace la fin du conflit

Emmanuel Macron a peut-être un calendrier. Le Proche-Orient, lui, a une mémoire.
Le Président veut marquer l’histoire, à défaut de pouvoir la guider. Il fait de son échéance personnelle un critère de décision. Mais le temps des peuples n’est pas celui des présidences.

En politique, il est des silences qui pèsent plus que des proclamations. Il est des gestes différés qui valent plus que des gestes prématurés. La paix se mérite. Elle se construit, pas après pas, parole après parole.

Reconnaître un État palestinien aujourd’hui, sans gouvernement légitime, sans frontières définies, sans exigence de libération des otages, c’est renoncer à la paix pour la proclamer. C’est satisfaire une urgence médiatique quand il faudrait respecter la gravité historique.

Et c’est, peut-être, trahir les deux peuples à la fois.

Notes

1. Convention de Montevideo (1933), article 1.

2. Le Hamas est classé organisation terroriste par l’Union européenne, les États-Unis, le Canada, Israël, l’Australie et d’autres pays.

3. Estimation officielle des autorités israéliennes, rapportée dans The Guardian, Reuters et sur le site officiel du gouvernement israélien

4. Selon l’ONU, au 15 juillet 2025, environ 50 otages sont toujours retenus, dont 28 présumés vivants

5. Emmanuel Macron, 75e Assemblée générale des Nations unies, 22 septembre 2020

6. Entretien Emmanuel Macron – Mahmoud Abbas, 24 mai 2021, résumé par Le Monde

Étiquettes:

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *