
« Les cryptomonnaies ne sont pas de simples actifs financiers, mais l’expression technologique de principes fondamentaux » David Lisnard dans l’Opinion le 23 juillet 2025.
Cette révolution n’est pas sans précédent historique. Lorsque les accords de Bretton Woods furent signés en 1944, ils consacrèrent l’hégémonie du dollar, adossé à l’or, comme pivot d’un nouveau système monétaire mondial¹. La convertibilité fut rompue en 1971 par Richard Nixon, mais l’influence du dollar persista, portée par la force de l’économie américaine. Aujourd’hui, les États-Unis expérimentent une nouvelle forme d’ancrage : des cryptoactifs régulés, parfois adossés à des actifs tangibles ou à des devises officielles. Cette architecture rappelle, toute proportion gardée, celle du franc CFA, lui-même adossé à l’euro via le Trésor français². Dans les deux cas, la stabilité est achetée au prix d’une souveraineté partielle.
La question est donc posée : voulons-nous subir ces choix ou les anticiper ? Déléguer ou inventer ?
Jean Bodin, au XVIe siècle, dans ses Six livres de la République, affirmait que « il n’est de richesse que d’homme »³. Il plaçait la monnaie au cœur de la puissance publique, sans jamais la dissocier de la liberté. Il la concevait comme un instrument de justice, un étalon partagé, un ordre à la fois monétaire et moral. Il voyait dans l’abondance monétaire un levier de prospérité, à condition qu’elle serve les échanges réels et la dignité humaine.
En 2017, François Fillon proposait que l’euro devienne une véritable monnaie d’échange et de règlement au niveau mondial⁴. Il anticipait ce qui devient aujourd’hui une urgence stratégique : sortir de la dépendance au dollar, affirmer une souveraineté monétaire européenne, créer des instruments de paiement sûrs, modernes, interopérables. Depuis, l’Europe a perdu un temps précieux. Le train est passé. Mais au lieu de courir après, nous devons désormais inventer de nouveaux trains : tracer nos rails, construire nos locomotives, et faire de la monnaie un langage de civilisation.
À l’heure où l’intelligence artificielle fascine, inquiète, interroge, il est urgent de rappeler qu’elle n’est pas un substitut de l’intelligence humaine, mais son prolongement. L’IA est à la pensée ce que l’exosquelette est au muscle : un outil d’amplification, non une dépossession. La rejeter au nom d’une prudence excessive serait aussi absurde que de refuser la boussole par peur de se perdre. Il en va de même des cryptomonnaies.
Comme le souligne David Lisnard dans sa tribune , les cryptoactifs ne sont pas une lubie technophile : ils sont le vecteur d’une révolution monétaire, fondée non sur la promesse étatique mais sur la confiance distribuée. Ils remettent en jeu des questions aussi anciennes que fondamentales : qu’est-ce qu’une monnaie ? D’où vient-elle ? À qui appartient-elle ? À quoi sert-elle ?
Étudier la monnaie, c’est comprendre l’histoire.
Ces questions, un de mes aïeux les avait déjà longuement étudiées : Gustave de Ponton d’Amécourt (1825–1888). Connu pour ses travaux pionniers en aéronautique (il inventa le mot « hélicoptère » et le premier appareil du genre, aujourd’hui exposé au musée du Bourget), fut aussi un grand numismate. Membre fondateur et 1er Président de la Société française de numismatique, il consacra une grande partie de sa vie à l’étude des monnaies anciennes : leur origine, leur circulation, leur iconographie, les lieux où elles étaient frappées, les souverainetés qu’elles incarnaient.
Pour lui, la monnaie n’était jamais un simple outil d’échange. Elle était le sceau d’une autorité, d’une identité collective, d’une continuité politique. Une pièce frappée au nom d’un roi, d’une ville ou d’un peuple disait toujours quelque chose d’essentiel sur le pouvoir en place, sur sa stabilité ou ses fractures, sur sa légitimité. Étudier la monnaie, c’était comprendre l’histoire.
La France tergiverse, freine, empile les contraintes.
Aujourd’hui, les cryptomonnaies offrent une nouvelle page à ce grand récit. Elles ne sont plus gravées dans le métal, mais inscrites dans la blockchain. Elles ne dépendent plus d’un atelier monétaire central, mais d’un protocole informatique vérifié par des milliers d’acteurs dans le monde. Pourtant, elles portent la même fonction anthropologique : créer un lien de confiance, faciliter les échanges, incarner un ordre.
À ce titre, les cryptoactifs peuvent devenir une nouvelle forme de souveraineté — non contre l’État, mais aux côtés de lui, dans un écosystème plus ouvert, plus libre, plus audacieux. Encore faut-il que notre pays sache accueillir cette mutation.
Nous avons tout pour réussir : des ingénieurs de classe mondiale, des cryptographes de talent, une énergie décarbonée issue du nucléaire et de l’hydroélectricité. Nous pourrions être à l’avant-garde d’un minage propre, local, vertueux, là où d’autres pays minent à coups de charbon ou de gaz de schiste. Nous pourrions créer des « zones Web3 » dans les territoires, expérimenter, attirer les talents et les capitaux. Mais la France tergiverse, freine, empile les contraintes.
Plutôt que d’interdire, expérimentons !
Il est temps de changer de cap. De rappeler que l’innovation est d’abord une affaire de confiance et de cadre stable. De refuser le cauchemar d’un euro numérique programmable, où chaque transaction serait conditionnée, surveillée, potentiellement censurée. De garantir l’accès bancaire aux acteurs du secteur. Et de fixer une fiscalité raisonnable — 15 %, comme le propose David Lisnard — au lieu d’une ponction punitive.
Il n’est de richesse que d’homme, disait Jean Bodin. C’est vrai de l’intelligence, c’est vrai de la monnaie. Ce sont nos libertés, notre responsabilité, notre capacité à créer qui font la richesse d’un pays — pas ses lois d’exception, ni ses formulaires, ni ses peurs.
Ce que mon aïeul observait à travers les monnaies antiques, nous devons l’observer aujourd’hui dans la blockchain : un langage, un contrat, une promesse. Si nous savons la lire, nous pourrons bâtir, avec les outils de notre temps, une monnaie à la hauteur de notre intelligence. Et une France fidèle à sa vocation : pionnière, éclairée, libre.
Quand ses contradicteurs lui demandaient : « À quoi servira-t-il de voler ? », Gustave de Ponton d’Amécourt répondait simplement : « Nous le saurons quand nous volerons. » Il en va de même des cryptomonnaies : pour en comprendre le sens, encore faut-il les expérimenter. Laissons à la France la liberté d’oser.
Notes :
¹ Accords de Bretton Woods, juillet 1944. Voir notamment : Barry Eichengreen, *Globalizing Capital: A History of the International Monetary System*, Princeton University Press.
² Le franc CFA est lié à l’euro par une parité fixe garantie par le Trésor français. Voir Banque de France, « Zone franc : principes et fonctionnement », 2020.
³ Jean Bodin, *Les Six livres de la République*, 1576.
⁴ Discours de François Fillon à Paris, 9 février 2017. Voir aussi son programme présidentiel, chapitre ‘Europe et Souveraineté Monétaire’.

