[Entretien # 6] avec Gabrielle Cluzel : « La majorité nous prépare un projet de loi pour accélérer l’implantation des éoliennes en supprimant les maigres voies de recours »

Observateur et acteur de la vie rurale, Yves d’Amécourt est père de famille, vigneron, ancien élu de Gironde et de Nouvelle-Aquitaine*, porte-parole national du Mouvement de la ruralité (ex-Chasse, pêche, nature et traditions, CPNT). Durant l’été, période propice pour s’intéresser à nos campagnes, il nous donnera son éclairage sur l’actualité paysanne.

Gabrielle Cluzel : Sur votre compte Twitter, vous qualifiez le projet de loi du gouvernement – qui devrait être présenté à l’automne – visant à accélérer les projets éoliens à la campagne de « véritable déclaration de guerre ». Pourquoi une telle véhémence ?

Yves d’Amécourt : C’est une réaction à cette majorité qui souffle le chaud et le froid sur tous les sujets. Cette politique du « en même temps » est préjudiciable à la relation de confiance nécessaire entre le peuple, les élus et nos gouvernants. On ne peut pas changer d’avis tout le temps sur des sujets comme la souveraineté énergétique, la décarbonation de notre énergie, qui engagent la France pour le siècle et qui, concernant la prolifération des éoliennes, empoisonnent la vie des Français, notamment dans les territoires ruraux.

Emmanuel Macron, le 14 janvier 2020, à Pau, lors d’une table ronde sur le thème de « l’écologie dans nos territoires », avait dit : « Le consensus sur l’éolien est en train de nettement s’affaiblir dans notre pays. » Avant d’ajouter que « de plus en plus de gens ne veulent plus voir d’éolien près de chez eux, considèrent que leur paysage est dégradé ».

En 2021, depuis la Polynésie française, toujours à propos de l’éolien, il avait défendu « le pragmatisme au cas par cas », pour éviter « d’abîmer nos paysages ». Il avait ajouté : « C’est une part de notre patrimoine, de notre richesse profonde, de notre identité. »

En août 2021, nous avions signé une tribune avec David Lisnard, maire de Cannes, sur le sujet de l’énergie. Nous répondions à la volonté exprimée par le président de la République « de plus de concertation locale ». Nous proposions pour cela une solution très simple : soumettre l’installation d’éoliennes au Code de l’urbanisme comme n’importe quelle autre installation industrielle.

Mais voilà qu’aujourd’hui, la majorité nous prépare un projet de loi pour accélérer l’implantation des éoliennes en supprimant les maigres voies de recours qui restaient aux opposants, en tournant le dos aux élus locaux, en achetant les habitants des environs et en s’asseyant sur les lois qui visent à protéger l’habitat des espèces protégées ! Oui, c’est une véritable déclaration de guerre, doublée d’un parjure !

Qui plus est, cette « loi d’exception » répondrait, selon le gouvernement, à une « raison d’État »  !

Pourtant, chacun sait aujourd’hui que les éoliennes qui sont implantées en France ne répondent pas à l’urgence climatique puisque l’électricité, en France, est déjà largement décarbonée grâce au nucléaire et à l’hydroélectricité. Sur ce sujet précis, la France est le meilleur élève de l’Europe.

Chacun sait aussi que l’électricité produite par les éoliennes est intermittente et que, pour compenser cette irrégularité dans la production, on fait appel aux énergies fossiles. Est-ce le moment de s’engager dans une nouvelle dépendance aux énergies fossiles ?

Chacun sait, enfin, que le rapport qualité/prix de l’électricité éolienne est plutôt mauvais !

Alors oui, ce sujet mérite un peu de véhémence ! La souveraineté énergétique de la France, l’exemplarité de notre mix énergétique vis-à-vis du climat, le bon usage de nos finances publiques ne sont pas des sujets anodins. Ils méritent de raisonner sur le long terme et de s’abstraire de l’idéologie ambiante, fût-elle véhiculée par la Commission européenne !

G. C. : Toujours sur Twitter, vous vous faites l’écho du prochain comice agricole de votre région. Combien de Français connaissent ce mot, aujourd’hui ? Quel est (ou était, jadis) l’objectif de ces comices ?

Y. A. : Oui, j’évoquais le comice agricole du Bazadais qui se tenait le 20 août à Grignols, en Gironde, doublé d’une « fête de la ruralité ». Les comices agricoles ont enchanté ma jeunesse. Ce sont des réunions où se retrouvent les acteurs de l’agriculture, propriétaires et exploitants agricoles. On y expose le matériel agricole, les plus beaux animaux des élevages… On se mesure à travers des concours et des jeux. On y goûte les productions et les spécialités culinaires locales. On échange sur les bonnes pratiques agricoles.

Les comices existent depuis bien longtemps un peu partout en France.

Les Bretons estiment que c’est à Plesder, en Ille-et-Vilaine, qu’a eu lieu le premier comice agricole de France, en 1815, à l’initiative de Louis de Lorgeril, ingénieur agronome, député et maire de Plesder.

Dans la Nièvre on estime que c’est à Clamecy qu’a eu lieu le premier comice, le 1er septembre 1839, à l’initiative d’André Dupin, éminent juriste, député de l’arrondissement, président de la Chambre des députés et très proche du roi Louis-Philippe.

Le roi Louis-Philippe avait fait du développement de l’agriculture française un objectif prioritaire : fermes modèles, concours de charrues, nomination des inspecteurs généraux de l’agriculture, etc.

Dans ce contexte, le 9 juin 1839 avait été créé le « comice d’arrondissement de Clamecy » pour, je cite, « instaurer de fréquents et intimes rapports entre les propriétaires et les cultivateurs et, dans le même temps, stimuler le rôle de tous ceux qui se livraient à l’agriculture et à l’élevage, en encourageant et en propageant le perfectionnement des instruments aratoires et les meilleures méthodes d’assolement, de mettre en commun et répandre le plus possible les connaissances acquises sur l’amélioration des races de bestiaux au moyen d’un croisement bien combiné ».

C’est d’ailleurs grâce à cette initiative qu’est née la race charolaise. Elle est aujourd’hui la première race bovine allaitante française en termes d’effectifs. Réussite française, elle est présente dans 70 pays du monde !

Aujourd’hui, il y a toutes sortes de comices. Ils sont différents selon les régions, les productions, les dates de récoltes. Ils sont toujours ouverts au public. Ce sont souvent des retrouvailles festives avec un judicieux mélange de professionnels et de curieux. C’est toujours une bonne façon d’apprendre et de comprendre la vie rurale.

Le plus grand, le plus beau, le plus impressionnant des comices agricoles, c’est, chaque année, le Salon de l’agriculture de Paris, à la porte de Versailles !

G. C. : En Lozère, le village de Rieutort-de-Randon vient de faire son entrée dans le prochain Livre des records… pour la plus grande danse des canards. Un record qui a fait – ironiquement – gloser sur les réseaux sociaux, mais ne faut-il pas y voir l’irrépressible désir de renouer avec la sociabilité paysanne et ses danses folkloriques, aujourd’hui oubliées, même si la forme peut prêter à sourire ?

Y. A. : Bravo au comité des fêtes de Rieutort-de-Randon pour ce record ! Je suis sûr que de nombreux touristes se sont prêtés au jeu, parfois à reculons, et en garderont un précieux souvenir.

Bravo à tous les comités des fêtes des 36.000 communes de France qui font vivre la convivialité. La danse, les chansons, les repas pris en commun sont des marqueurs de la vie rurale. En ville aussi, il y a des repas de quartier, des repas de rue, des fêtes des voisins… Merci à tous les bénévoles qui s’engagent pour organiser cela. Ce sont autant d’occasion pour faire connaissance, nouer des contacts, construire des ponts autour de moments partagés. C’est l’exercice concret de la « fraternité ».

Quant aux moqueries dont ce record a fait l’objet sur les réseaux sociaux : je les adore ! C’est tellement humain et tellement réversible. On se moque, puis on participe, enfin on en joue…

Dans La Gloire de mon père (Marcel Pagnol), au début du livre, le père de Marcel se moque d’un pêcheur qu’il voit se faire prendre en photo avec le poisson qu’il a pêché. Il trouve ça « ridicule »… Mais à la fin du livre, c’est lui qui va sur la place du village avec son fusil et ses deux bartavelles dans l’espoir de croiser le photographe du village pour immortaliser son succès !

Ce processus est formidablement bien décrit aussi dans les films Ridicule, de Patrice Lecomte, et Le Goût des autres, d’Agnès Jaoui avec l’excellent Jean-Pierre Bacri.

Lorsque j’étais étudiant à Alès, nous avions un camarade qui ne voyait pas l’intérêt des chansons à boire que nous chantions à la fin des repas. À la fin de nos études il les chantait avec nous et de bon cœur ! Aujourd’hui, quand on se retrouve, on ne termine pas un repas sans chanter. Ainsi va la vie !

La convivialité : l’essayer, c’est l’adopter.

Lire l’entretien sur le site de Boulevard Voltaire

* 2004-2021 : conseiller général, maire, président de communauté de communes, conseiller régional

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