Éolien, solaire : pour une politique énergétique fondée sur la réalité, pas sur le mimétisme

La transition énergétique est une nécessité. Mais cela n’autorise pas à faire n’importe quoi, n’importe où, au nom d’une bonne cause. En matière d’énergies renouvelables intermittentes, il est urgent de rappeler quelques fondamentaux : la différence entre puissance installée et production réelle, l’adéquation entre production et besoins, les coûts cachés de l’intermittence, et surtout, la finalité climatique qui devrait guider chaque choix selon les contextes nationaux. La France, dont l’électricité est déjà largement décarbonée, doit sortir du mimétisme pour retrouver le sens des réalités.

I. Une éolienne n’est pas un barrage, un panneau solaire n’est pas une centrale nucléaire, la puissance installée n’est pas la puissance délivrée

On parle beaucoup de « puissance installée » lorsqu’il s’agit d’énergies renouvelables. Mais cette notion est trompeuse si on ne la rapporte pas au facteur de charge — c’est-à-dire la proportion du temps où l’installation produit effectivement de l’électricité.

Prenons une analogie. Imaginez une voiture équipée d’un moteur de 350 chevaux. Très bien sur le papier. Mais si elle passe ses journées sur des routes de campagne ou coincée dans les embouteillages, cette puissance reste théorique. Elle n’est jamais exploitée. C’est exactement ce qui se passe avec une éolienne de 3 mégawatts ou une centrale solaire de 100 mégawatts : sur le papier, elles peuvent produire beaucoup. Mais en pratique, elles tournent au ralenti une bonne partie du temps.

En France, le facteur de charge moyen est de 25 % pour l’éolien terrestre, et de 14 % pour le solaire [1]. Autrement dit, il faut quatre mégawatts d’éolien terrestre pour produire autant qu’un mégawatt nucléaire, et près de sept mégawatts de solaire.

Encore faut-il que l’électricité produite soit utilisable…

II. Produire n’est pas tout : encore faut-il produire au bon moment

Même lorsque les éoliennes tournent ou que le soleil brille, encore faut-il que cette électricité soit utile. Sinon, elle est perdue, ou bradée sur le marché.

Reprenons notre analogie automobile. Imaginez que, coincé dans les embouteillages, votre moteur s’emballe subitement. Toute cette puissance arrive au mauvais moment. Vous ne pouvez ni l’utiliser, ni la transférer à un autre véhicule. Et si vous tentez de l’embrayer, vous risquez l’accident. C’est exactement ce qui se passe lorsqu’une centrale solaire produit en plein été à midi… alors que la demande est faible. Inversement, l’hiver à 19h, quand il fait nuit et froid, les panneaux ne produisent rien, et les éoliennes ne tournent pas forcément, faute de vent.

Il y a donc, au-delà du facteur de charge, un facteur de charge utile, bien plus exigeant : la capacité à produire au bon moment. Et c’est précisément là que les énergies intermittentes montrent leurs limites.

III. Les coûts cachés de l’intermittence : ce que ne disent jamais les comparaisons simplistes

Les promoteurs du solaire et de l’éolien aiment affirmer que ce sont « les énergies les moins chères du monde »[2] comme le fit encore récemment le patron de NEOEN sur BFM Business. Ils oublient simplement de dire que ce n’est vrai que sur le papier, tant que l’on considère un mégawattheure produit sans se soucier de quand il est produit, où il est injecté, comment il est acheminé, et par quoi il est doublé en secours.

Car pour faire fonctionner un système électrique dominé par des sources intermittentes, il faut :

– renforcer les réseaux de transport pour admettre justement ces pics de productions ;
– financer des centrales thermiques de secours ;
– développer des technologies de stockage ;
– acheter ou vendre sur les marchés internationaux.

Ces coûts ne sont pas comptabilisés dans le prix affiché de l’électricité renouvelable. Et pourtant, ce sont nos impôts ou nos factures qui les financent.

IV. Une question de finalité : le but est-il de produire renouvelable, ou de réduire les émissions de CO₂ ?

En Guadeloupe, par exemple, l’électricité est principalement produite à partir de groupes électrogènes fonctionnant au diesel [3], avec un coût environnemental et économique élevé. C’est dans ce contexte que, jeune ingénieur volontaire à l’aide technique à la Direction régionale de l’industrie, j’ai eu l’honneur de participer en 1992 à la mise en service du tout premier parc éolien de France, à La Désirade. Douze petites éoliennes conçues et fabriquées par l’entreprise française Vergnet, repliables en cas de cyclone et parfaitement adaptées aux vents réguliers des alizés. Là, l’éolien était utile, justifié, efficace.

Maire de Sauveterre-de-Guyenne et président de la communauté des communes rurales de l’Entre-deux-Mers, pendant 12 ans, nous avons veillé avec mes collègues à multiplier les projets énergétiquement exemplaires : le siège de la communauté de communes et la crèche intercommunale sont des bâtiments à énergie positive (isolation renforcée, toiture végétalisée, puits canadien, géothermie, panneaux photovoltaïques), la mairie et l’école communale rénovées ont vu leur consommation d’énergie fossile divisée par quatre. Les tribunes du stade sont couvertes de panneaux photovoltaïques bi-face, la production d’eau chaude y est solaire, et c’est dans notre secteur qu’ont été construits les premiers réseaux de chaleur bois-énergie d’Aquitaine, dès les années 2000[4]. L’action locale, lorsqu’elle s’appuie sur une analyse rigoureuse des besoins et des ressources, permet des avancées concrètes, durables, et cohérentes avec les objectifs climatiques.

Sortir du dogme pour faire une vraie politique énergétique

La transition énergétique est utile. Mais toute transition mal conçue mène à l’échec. Si nous voulons vraiment réduire nos émissions de gaz à effet de serre, garantir l’approvisionnement des Français, et maîtriser les coûts pour les ménages comme pour les entreprises, alors il faut remettre les mathématiques, la physique, et l’analyse des besoins au cœur de la décision publique.

Et pour cela, encore faut-il que les données locales soient prises en compte. Car chacun comprend bien que ces paramètres essentiels — ensoleillement, vents disponibles, profils de consommation, capacités de stockage, coûts de raccordement — ne sont pas connus à Bruxelles, ni même toujours dans les hémicycles parisiens. Les parlements nationaux et européens doivent se contenter de voter de grands objectifs clairs : souveraineté énergétique, réduction des émissions, maîtrise des coûts. L’élaboration des solutions, elle, doit revenir au terrain, aux opérateurs de l’énergie en lien avec les collectivités, aux ingénieurs et aux entreprises, qui seuls peuvent identifier les bons gisements et les bons usages.

C’est à cette condition que de nouvelles solutions pourront émerger, parfois inattendues, souvent plus pertinentes que les réponses toutes faites. Car on ne répond pas à des problèmes différents avec des solutions identiques. Plus on est éloigné du terrain, plus il faut se garder de la tentation d’édicter des règles précises. Les directives éloignées doivent se borner à tracer des lignes, pas à dessiner les détails.

Cela évitera des situations abracadabrantesques comme celle de cet agriculteur de la Mayenne , qui après avoir construit un hangar photovoltaïque de 2400 m2 s’étonnait des délais de raccordement et de paiement de l’opérateur national d’électricité. Il finit après moultes intervention par avoir un membre de la direction régionale qui lui répondit : “La verité, c’est que l’électricité que vous produisez, nous n’en avons pas l’utilité. Alors nous prenons les délais maxium que nous autorise la loi, pour vous raccorder et pour vous payer. Mais soyez sans crainte, nous ferons les deux, dans les délais impartis”. Dans ce cas précis l’Etat oblige EDF a racheter une électricité dont elle n’a pas besoin ! Ce cas n’est pas un cas isolé.

La France a, avec son mix nucléaire-hydroélectrique, une exception précieuse : celle d’une électricité à la fois décarbonée, pilotable et accessible. Nous sommes en train de la dilapider à coups de slogans.


Il est encore temps de redonner du sens à la politique énergétique. Non pas la faire contre les territoires, mais avec eux. Non plus par dogme, mais par intelligence collective, ancrée dans le réel.

Notes :

1. RTE, Bilan Électrique 2023 : https://www.rte-france.com/

2. IEA, World Energy Outlook ; mais hors coûts de stockage, réseau, pilotabilité.

3. EDF Archipel Guadeloupe, mix énergétique dominé par le thermique diesel.

4. ADEME, Observatoire des réseaux de chaleur 2021.

1 commentaire pour “Éolien, solaire : pour une politique énergétique fondée sur la réalité, pas sur le mimétisme”

  1. l’illusion de la complémentarité favorable entre Énergies intermittentes ( solaire , éolien)
    quand on doit arrêter la production d’électricité dans une centrale nucléaire , elle continue de coûter cher ( 90% dixit expert EDF car essentiellement des coûts fixes) elle se dégrade plus vite car pas conçue pour une activité interrompue enfin les sources diffuses d’Energies intermittentes sont sources d’importants coût de transport de l’électricité !
    la complémentarité française n’est pas l’Allemande avec ses centrales. gaz ( non coûteuses lors de l’arrêt) et non dégradées par ces arrêts .

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